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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2000541

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2000541

jeudi 8 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2000541
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSCP LEBEGUE DERBISE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 février 2020, Mme L B, agissant tant en son nom personnel qu'au nom de ses enfants alors mineurs A B et K B,

Mme H B, Mme G D, M. I C, Mme J C et

Mme E C, représentés par Me Varin, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise à leur verser la somme de 10 000 euros chacun en réparation du préjudice subi à la suite du décès d'Eugène B le

30 janvier 2015 ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise la somme de 10 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le centre hospitalier a commis une faute liée au défaut de surveillance de son patient ayant permis sa fugue de l'hôpital puis le crime dont il s'est rendu coupable à l'encontre de leur père, grand-père, frère et oncle, Eugène B ;

- ils ont subi un préjudice moral qui peut être évalué à la somme de 10 000 euros chacun.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 28 octobre 2020, le 17 octobre 2022, le

14 février 2023 et le 23 février 2023, le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise, représenté par Me Franceschini, conclut au rejet de la requête ou, à titre subsidiaire, à ce que soit ordonnée une expertise avant dire droit, ou, à défaut, à ce que les sommes demandées soient réduites à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- les requérants n'établissent pas leur qualité d'ayants droits d'Eugène B ;

- les requérants sont dépourvus d'intérêt à agir alors qu'ils ont déjà été indemnisés dans le cadre de l'instance pénale ;

- la faute invoquée par les requérants n'est pas établie ;

- seule sa responsabilité pour faute pourrait être engagée en vertu de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique ;

- les préjudices d'affection de Mmes B ne sauraient excéder 5 000 euros chacune et celui de A et K B, 3 000 euros chacun ; les frais d'obsèques n'ont pas été acquittés par les consorts B ;

- Mme G D, M. I C, Mme J C et Mme E C n'établissent pas avoir eu un lien d'affection particulier avec Eugène B ;

- à titre subsidiaire, il convient de réduire à de plus justes proportions le montant des indemnisations demandées.

Par des mémoires, enregistrés les 20 janvier et 15 février 2023, le Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme et d'autres infractions, représenté par la SELAFA cabinet Cassel, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise à lui verser la somme de 71 708 euros, assortie des intérêts légaux ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise a commis une faute engageant sa responsabilité caractérisée par un défaut de surveillance de son patient dont la dangerosité et le risque de passage à l'acte étaient connus ;

- à titre subsidiaire, la responsabilité sans faute de l'établissement est engagée à raison du risque né de l'autorisation de sortie qui lui a été accordée ;

- il est en droit d'être indemnisé à hauteur des sommes qu'il a versées à

Mme L B, soit 25 000 euros au titre de son préjudice d'affection et 6 708 euros de frais d'obsèques, à M. A et Mme K B, soit 10 000 euros chacun au titre de leur préjudice d'affection et à Mme H B, soit 20 000 euros au même titre.

Mme G D n'a pas été admise à l'aide juridictionnelle par une décision du

13 mai 2020.

Mme E C n'a pas été admise à l'aide juridictionnelle par une décision du

13 mai 2020.

Mme H B a été admise à l'aide juridictionnelle partielle par une décision du 13 mai 2020.

Mme L B a été admise à l'aide juridictionnelle totale tant pour elle-même que pour l'action de ses deux enfants alors mineurs, M. A B et Mme K B, par une décision du 13 mai 2020.

M. I C a été admis à l'aide juridictionnelle partielle par une décision du

13 mai 2020.

Mme J C a été admise à l'aide juridictionnelle partielle par une décision du 20 mai 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pierre, première conseillère,

- les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public,

- et les observations de Me Franceschini, représentant le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite du meurtre avec préméditation dont Eugène B a été victime le

30 janvier 2015, commis par M. F, alors hospitalisé au sein du centre hospitalier

isarien-EPSM de l'Oise, qui a été condamné pour ce motif le 29 mai 2019, Mme L B, agissant tant en son nom personnel qu'au nom de sa fille K B, M. A B,

Mme H B, Mme G D, M. I C, Mme J C et

Mme E C demandent au tribunal la condamnation de l'établissement qu'ils estiment responsable de la fugue de M. F le jour du meurtre à les indemniser de leurs préjudices.

Sur la recevabilité de la requête :

En ce qui concerne la fin de non-recevoir tirée du défaut de qualité à agir des requérants :

2. Si le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise fait valoir que les requérants ne justifieraient pas de leur qualité à agir en l'absence de preuve qu'ils sont ayants droit d'Eugène B, il résulte de leur requête commune qu'ils demandent l'indemnisation d'un préjudice qui leur est propre. Par suite, leur qualité à agir est indépendante de leur qualité éventuelle d'ayants droit d'Eugène B et la fin de non-recevoir ne peut être accueillie.

En ce qui concerne la fin de non-recevoir tirée du défaut d'intérêt à agir des requérants :

3. Aux termes de l'article 706-11 du code de procédure pénale : " Le fonds est subrogé dans les droits de la victime pour obtenir des personnes responsables du dommage causé par l'infraction ou tenues à un titre quelconque d'en assurer la réparation totale ou partielle le remboursement de l'indemnité ou de la provision versée par lui, dans la limite du montant des réparations à la charge desdites personnes. () ".

4. La nature et l'étendue des réparations incombant à un établissement public ne dépendent pas de l'évaluation du dommage faite par l'autorité judiciaire dans un litige auquel il n'a pas été partie, mais doivent être déterminées par le juge administratif compte tenu des règles relatives à la responsabilité des personnes morales de droit public, et indépendamment des sommes qui ont pu être exposées par l'auteur du dommage à titre de provision, d'indemnités ou d'intérêts. Il appartient toutefois au juge administratif, s'il estime qu'il y a une faute de nature à engager la responsabilité de la personne publique, de prendre, en déterminant la quotité et la forme de l'indemnité par lui allouée, les mesures nécessaires, en vue d'empêcher que sa décision n'ait pour effet de procurer à la victime ou, le cas échéant, à la personne qui lui est subrogée, par suite des indemnités qu'elle a pu ou peut obtenir devant d'autres juridictions à raison des mêmes faits, une réparation supérieure à la valeur totale du préjudice subi.

5. La circonstance que le fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme et d'autres infractions ait versé une somme de 25 000 euros à Mme L B, fille

d'Eugène B, les sommes de 10 000 chacun à ses deux enfants alors mineurs, K et A, et la somme de 20 000 euros à Mme H B, sœur du défunt à la suite de la condamnation pénale de M. F, au titre de leur préjudice d'affection, ne fait pas obstacle à ce que les intéressés sollicitent la condamnation du centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise, en sa qualité de personne publique responsable, à réparer les préjudices qu'ils ont subis. Il appartient seulement au tribunal de tenir compte, le cas échéant, des indemnités qu'ils ont déjà effectivement perçues. En outre, il résulte de l'instruction et notamment des termes du jugement de la commission d'indemnisation des victimes d'infraction du tribunal judiciaire de Beauvais que Mme G D, M. I C, Mme J C et Mme E C sont les enfants de Mme H B, sœur du défunt et disposent de ce fait d'un intérêt à agir, contrairement à ce que fait valoir en défense le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense et tirée du défaut d'intérêt à agir des requérants doit être écartée.

Sur la responsabilité :

6. Pour établir l'existence d'une faute dans l'organisation du service hospitalier au titre du défaut de surveillance d'un patient atteint d'une pathologie psychiatrique, le juge doit notamment tenir compte, lorsque l'état de santé de ce patient fait courir le risque qu'il commette un acte agressif à son égard ou à l'égard d'autrui, non seulement de la pathologie en cause et du caractère effectivement prévisible d'un tel passage à l'acte, mais également du régime d'hospitalisation, libre ou sous contrainte, ainsi que des mesures que devait prendre le service, compte tenu de ses caractéristiques et des moyens dont il disposait.

7. Il résulte de l'instruction qu'au moment des faits, M. F était interné à la demande de tiers depuis douze ans, après avoir alterné des périodes courtes de détention et des périodes plus longues d'hospitalisation. Si l'ensemble du personnel de l'établissement auditionné dans la cadre de l'enquête pénale a précisé que l'intéressé manifestait une extrême violence en cas de prise d'alcool, un épisode en ce sens étant survenu en juin 2014 quelques mois avant sa fugue, son état était néanmoins stabilisé selon les éléments de l'instruction, lui permettant d'être hospitalisé, en dernier lieu, dans une unité de réhabilitation, soit une unité ouverte pouvant être fermée au besoin. Il a, dans ce cadre, bénéficié de l'autorisation de sortir du pavillon dans lequel il était interné pour se rendre dans le parc du centre hospitalier de 10 heures à 12 heures. Il ne résulte pas de l'instruction que les modalités d'hospitalisation de M. F telles qu'elles viennent d'être exposées ne correspondent pas à une prise en charge conforme de l'état de l'intéressé.

8. En revanche, alors que M. F était uniquement autorisé à se rendre de 10 heures à 12 heures dans le parc de l'établissement, celui-ci a pu, le 30 janvier 2015, prendre un taxi à l'entrée de l'établissement, appelé à sa demande par une autre patiente, et se rendre en

centre-ville. A cet égard, il résulte de l'instruction et notamment des éléments de l'enquête pénale que le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise n'avait mis en place aucune procédure, ni pris de mesure particulière de surveillance de son parc afin de s'assurer que les patients, tels M. F, ne puissent en sortir librement. En l'espèce, compte-tenu de la dangerosité de l'intéressé dans l'hypothèse d'une sortie à l'extérieur de l'établissement du fait de la possibilité alors offerte d'une prise alcoolique, de la volonté affichée de M. F dans les semaines précédentes de quitter l'établissement, l'intéressé ayant déjà fait une fugue par le passé, le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise, en ne mettant en place aucune mesure permettant de prévenir un départ, a commis une faute dans l'organisation du service hospitalier liée à un défaut de surveillance, ce qui engage sa responsabilité, sans qu'il soit besoin, en tout état de cause, de se prononcer sur l'autre fondement de responsabilité invoqué ou d'ordonner une expertise avant dire droit.

Sur les préjudices des consorts B :

9. En premier lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection de

Mme L B, fille du défunt, en l'évaluant à la somme de 7 000 euros et de ses deux enfants en l'évaluant à la somme de 5 000 euros chacun. De même, il y a lieu d'évaluer par une juste appréciation le préjudice d'affection de Mme H B, sœur du défunt, à la somme de 7 000 euros. Toutefois, alors que ces mêmes préjudices ont été indemnisés par le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions à hauteur des sommes de 25 000 euros s'agissant de Mme L B, de 20 000 euros s'agissant de Mme H B et de 10 000 euros chacun s'agissant K et de A B, aucune indemnisation supplémentaire ne peut leur être allouée.

10. En second lieu, Mme G D, M. I C, Mme J C et Mme E C n'apportent aucun élément quant à l'existence d'un lien affectif spécifique avec la victime résultant en particulier d'une communauté de vie partagée pendant une durée significative, ou de circonstances particulières justifiant de la perte d'un soutien moral et affectif particulièrement intense en raison du décès d'Eugène B. Par suite, les conclusions tendant à l'indemnisation de leur préjudice d'affection, ne peuvent, en tout état de cause, qu'être rejetées.

Sur le préjudice du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions subrogé dans les droits de Mme L B, Mme K B,

M. A B et de Mme H B :

11. En premier lieu, compte-tenu de l'évaluation qui a été faite au point 9 desdits préjudices, il y a lieu de condamner le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise à verser au Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions qui est subrogé dans les droits de Mme L B, Mme K B, M. A B et de

Mme H B à hauteur des sommes versés par lui, la somme globale de 24 000 euros au titre de leurs préjudices d'affection.

12. En second lieu, s'agissant des frais d'obsèques remboursés par le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions, il résulte de la facture du

23 février 2015 que si celle-ci est libellée au nom de Mme L B, le montant en a été réglé par le centre communal d'action sociale isarien. Par suite, il n'y a pas lieu d'en accorder le remboursement au Fonds. Par ailleurs, s'agissant des frais de marbrerie, il ne résulte pas de l'instruction que des frais de construction du monument funéraire et d'acquisition des autres accessoires pour lesquels seul un devis a été produit aient été effectivement engagés par

Mme B. Par suite, alors que le Fonds subrogé ne saurait avoir plus de droit que le subrogeant, il n'y a pas lieu de condamner le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise à rembourser de tels frais.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par Mme L B, agissant tant en son nom personnel qu'au nom de sa fille K B, M. A B, Mme H B, Mme G D, M. I C,

Mme J C et Mme E C doivent être rejetées. En revanche, le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise doit être condamné à verser la somme de 24 000 euros au Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions.

Sur les intérêts :

14. Il y a lieu d'accorder le bénéfice des intérêts au taux légal au Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions, à compter du 20 janvier 2023, date à laquelle son premier mémoire a été enregistré.

Sur les frais d'instance :

15. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge du centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise la somme de 1 500 euros au bénéfice du Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Les mêmes dispositions font, en revanche, obstacle à ce que soit mise à la charge du centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise qui n'est pas la partie perdante à leur égard, la somme que demandent à ce titre Mme G D, M. I C,

Mme J C et Mme E C. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise la somme que demandent Mme L B, en son nom et celui K B, M. A B et

Mme H B.

D É C I D E :

Article 1er : La requête présentée par Mme L B, agissant tant en son nom personnel qu'au nom de sa fille K B, M. A B, Mme H B, Mme G D, M. I C, Mme J C et Mme E C est rejetée.

Article 2 : Le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise est condamné à verser la somme de 24 000 euros au Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions, assortie des intérêts légaux à compter du 20 janvier 2023.

Article 3 : Le surplus des conclusions présentées par le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions est rejeté ainsi que les conclusions présentées par le centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme L B, à M. A B,

Mme H B, Mme G D, M. I C, Mme J C et

Mme E C, au centre hospitalier isarien-EPSM de l'Oise et au Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d'autres infractions.

Délibéré après l'audience du 17 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Boutou, président,

Mme Pierre, première conseillère,

M. Menet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juin 2023.

La rapporteure,

Signé

A-L Pierre

Le président,

Signé

B. Boutou

La greffière,

Signé

F. Joly

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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