mardi 6 juin 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif d'Amiens |
| Section | Tribunal Administratif d'Amiens |
| N° Dossier | TA80-2001407 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 4ème Chambre |
| Avocat requérant | SCP D'HELLENCOURT |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés le 7 mai 2020, le 10 juin 2021 et le 15 septembre 2021, Mme C F et M. D F, représentés par Me d'Hellencourt, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) d'Amiens-Picardie à leur verser la somme totale de 109 069,89 euros en réparation des préjudices qu'ils ont subis à raison de la prise en charge fautive de Mme F lors son accouchement ainsi que des suites de ce dernier ;
2°) à titre subsidiaire, d'ordonner avant dire droit une contre-expertise médicale ainsi que la production de la liste des praticiens et membres du personnel présents au sein du service pendant toute la durée de la prise en charge ;
3°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire d'Amiens-Picardie les dépens de l'instance d'un montant de 2 000 euros ainsi que la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- le CHU d'Amiens-Picardie a commis un manquement fautif à son obligation d'informer Mme F sur les risques de l'accouchement par voie basse, lequel l'a privée de choisir de recourir à une césarienne ou de demander à accélérer les phrases de l'accouchement dès lors que celui-ci n'évoluait pas favorablement ;
- l'absence de réaction de l'équipe médicale du service d'obstétrique, pourtant confrontée à une diminution des contractions utérines de Mme F et à un travail douloureux constitue une faute imputable au CHU d'Amiens-Picardie ;
- la prescription fautive de Nubain à Mme F a eu pour conséquence de réduire ses contractions, de ralentir son travail et, ainsi, de retarder l'accouchement ;
- le défaut de surveillance, et notamment de réalisation d'un enregistrement cardiotocographique, durant la nuit du 30 au 31 mai 2018 aurait permis, alors que l'état de Mme F requérait une surveillance soutenue, de déceler une souffrance fœtale et d'y remédier de toute urgence ;
- l'équipe médicale a commis un manquement fautif en prenant la décision de différer le déclenchement artificiel du travail de Mme F, en méconnaissance du protocole établi en ce sens par le CHU d'Amiens-Picardie lui-même ; cette décision révèle, par ailleurs, une faute dans l'organisation du service tenant à un manque de personnel au sein de l'équipe médicale ;
- la durée excessive entre le déclenchement et l'accouchement de Mme F, durant laquelle ils ne se sont vus proposer aucun accompagnement, ni soutien, révèle une nouvelle faute commise par le CHU d'Amiens-Picardie ; en outre, les suites de l'accouchement ont été difficiles du fait d'un défaut de communication entre les services tout au long de la prise en charge de Mme F ;
- leurs préjudices doivent être indemnisés à hauteur de 109 069,89 euros décomposés comme suit : 8 913 euros au titre des frais d'obsèques, 19,29 euros au titre des frais de communication du dossier médical de Mme F, 137,60 euros au titre de leurs frais de déplacement et 100 000 euros s'agissant de leurs préjudices d'accompagnement, d'affection, d'établissement et des troubles dans leurs conditions d'existence ;
- à titre subsidiaire, une contre-expertise ainsi que la production de la liste des praticiens et membres du personnel présent au sein du service d'obstétrique pendant toute la durée de la prise en charge s'imposeraient dans l'hypothèse où le tribunal ne s'estimerait pas suffisamment informé.
Par des mémoires en défense, enregistré le 19 juin 2020 et le 27 août 2021, le centre hospitalier universitaire d'Amiens-Picardie, représenté par la SCP Lebegue Pauwels Derbise, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun manquement fautif dans la prise en charge de Mme F n'est susceptible d'engager sa responsabilité.
La requête a été communiquée aux caisses primaires d'assurance maladie de la Somme et de l'Oise, qui n'ont pas produit d'écritures dans la présente instance.
Par une ordonnance du 1er octobre 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au 22 octobre 2021 à 12h00.
Vu :
- l'ordonnance n° 1802624 du 31 janvier 2019 par laquelle le juge des référés du tribunal administratif d'Amiens a désigné le docteur A E en qualité d'expert ;
- le rapport d'expertise déposé par le docteur E le 19 juin 2019 ;
- l'ordonnance du 22 juillet 2019 par laquelle la présidente du tribunal administratif d'Amiens a liquidé et taxé à la somme de 1 100 euros les frais de l'expertise du docteur E ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Beaucourt, conseillère,
- les conclusions de M. Lapaquette, rapporteur public,
- les observations de Me Verfaillie, représentant les époux F,
- et les observations de Me Ricard, représentant le centre hospitalier universitaire d'Amiens-Picardie.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C F, alors âgée de 31 ans, a débuté une grossesse en août 2017 dont le terme a été fixé au 28 mai 2018. Après un suivi clinique sans anomalie significative, Mme F s'est présentée au centre hospitalier universitaire (CHU) d'Amiens-Picardie le jour du terme théorique et après une consultation normale, a été invitée à rentrer à son domicile avec pour consigne, en l'absence d'éléments nouveaux, de revenir quarante-huit heures plus tard. Le 30 mai 2018 vers minuit, Mme F s'est présentée à la maternité du CHU d'Amiens-Picardie après avoir constaté un écoulement de liquide au niveau vaginal. Un enregistrement cardiotocographique, permettant la surveillance du rythme cardiaque fœtal, a été réalisé à 00h59 à l'issue duquel l'intéressée a été hospitalisée au service d'obstétrique de l'établissement de soins, en chambre de pré-travail. Cet enregistrement, comme ceux réalisés ensuite à 04h37, à 08h14, à 14h08 et à 18h45, n'ont révélé aucune anomalie. Pendant ce temps, Mme F, ressentant des contractions utérines douloureuses, a accepté l'administration d'une demi-ampoule de Nubain par voie intramusculaire à 09h30 et s'est vu également prescrire, à 10h15, un antibiotique dans le cadre de la rupture prématurée des membranes diagnostiquée, dont la prise a été renouvelée vers 23h00. Le 31 mai 2018 à 08h00, Mme F est installée en salle de travail pour que son accouchement soit déclenché. L'équipe médicale constate, à cette occasion, le décès du fœtus in utero. L'accouchement par voie basse de l'enfant morte-née, prénommée , a lieu le 1er juin 2018 à 00h51.
2. Mme F et M. D F, son époux, ont saisi le juge des référés du présent tribunal administratif aux fins de la réalisation d'une expertise médicale afin que soient évalués la responsabilité du CHU d'Amiens-Picardie ainsi que les préjudices subis du fait de la prise en charge de la requérante au sein de cet établissement de santé. Par une ordonnance du 31 janvier 2019, le juge des référés a désigné le docteur E, gynécologue, pour procéder à cette expertise. Le rapport d'expertise a été déposé au greffe du tribunal le 18 juin 2019. Par un courrier du 10 janvier 2020, les époux F ont adressé au CHU d'Amiens-Picardie une demande indemnitaire préalable. Cette demande, reçue le 14 janvier suivant, est demeurée sans réponse. Par leur requête, ils recherchent la responsabilité du CHU d'Amiens-Picardie en réparation des préjudices qu'ils estiment imputables aux manquements commis lors de l'accouchement de Mme F et de ses suites dans cet établissement.
Sur la demande de contre-expertise médicale :
3. La seule circonstance que l'expert désigné, qui a rempli sa mission en apportant des réponses circonstanciées aux questions qui lui ont été soumises par l'ordonnance du juge des référés susvisée, ait demandé, à l'issue de la réunion d'expertise, au représentant du CHU d'Amiens-Picardie de saluer le professeur du service d'obstétrique ayant pris en charge Mme F, ne saurait suffire, à la supposer même avérée, à caractériser un manquement à l'impartialité de cet expert. Par ailleurs, si les époux F entendent, par leur demande tendant à ne pas homologuer le rapport d'expertise, remettre en cause les conclusions de ce rapport lequel est, selon eux, " contestable sur de nombreux points ", une telle contestation relève de l'appréciation portée par le tribunal, à l'issue de l'ensemble des éléments versés au contradictoire, sur les droits à indemnisation des requérants. Par suite, les conclusions tendant à ce que soit ordonnée avant dire droit une contre-expertise médicale doivent être écartées.
Sur la responsabilité :
En ce qui concerne le manquement à l'obligation d'information :
4. L'article L. 1111-2 du code de la santé publique dispose que : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus (). / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. () En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen ".
5. La circonstance que l'accouchement par voie basse constitue un événement naturel et non un acte médical ne dispense pas les médecins, en application de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique, de l'obligation de porter, le cas échéant, à la connaissance de la femme enceinte les risques qu'il est susceptible de présenter eu égard notamment à son état de santé, à celui du fœtus ou à ses antécédents médicaux, et les moyens de les prévenir. En particulier, en présence d'une pathologie de la mère ou de l'enfant à naître ou d'antécédents médicaux entraînant un risque connu en cas d'accouchement par voie basse, l'intéressée doit être informée de ce risque ainsi que de la possibilité de procéder à une césarienne et des risques inhérents à une telle intervention.
6. Les époux F reprochent au CHU d'Amiens-Picardie un manquement à l'obligation d'information s'agissant des risques d'un accouchement par voie basse, privant ainsi Mme F de choisir, de façon éclairée, de recourir à une césarienne ou de demander d'accélérer les phases de l'accouchement dès lors que celui-ci n'évoluait pas favorablement.
7. D'une part, il résulte du rapport d'expertise, que, hormis un épisode d'hémorragies génitales sans conséquence survenu le 6 décembre 2017, la grossesse de Mme F, dont le suivi a été assuré dans un premier temps dans un cabinet privé puis à partir du huitième mois au CHU d'Amiens-Picardie, s'est déroulée sans qu'aucune difficulté particulière ne soit relevée. En outre, exception faite d'une fausse couche hémorragique traitée par aspiration endo-utérine en octobre 2016, l'instruction ne révèle pas davantage de pathologies, ni d'antécédents médicaux ou chirurgicaux présentés par Mme F ou son enfant à naître entraînant un risque connu en cas d'accouchement par voie basse et nécessitant une information spécifique sur la possibilité de procéder à une césarienne ainsi que sur les risques inhérents à cette intervention. En outre, il n'est pas établi qu'une telle information délivrée à Mme F aurait eu une conséquence sur la prise en charge de l'intéressée au CHU d'Amiens-Picardie dès lors, ainsi qu'il vient d'être exposé, qu'elle ne présentait pas, jusqu'à la survenue de la rupture prématurée des membranes, pour laquelle il convient, selon l'expert, de respecter une certaine période d'expectative avant d'envisager un déclenchement artificiel du travail, de symptômes susceptibles de conduire à la pratique d'une césarienne.
8. D'autre part, l'expert conclut dans son rapport que, si la césarienne était " la seule alternative pour éviter " à Mme F l'épreuve d'un accouchement par voie basse de son enfant décédé in utero, il indique cependant qu'elle " n'aurait pas été une bonne solution " dès lors que présentant une comorbidité propre supérieure à celle d'un accouchement par voie basse, la césarienne, qui s'inscrit dans une politique de déclenchement artificiel du travail trop précoce et systématique, peut " engendrer davantage d'accidents graves qu'elle ne permettrait d'en éviter " notamment en cas de rupture prématurée des membranes.
9. Par suite, et contrairement à ce que soutiennent les requérants, le CHU d'Amiens-Picardie n'a commis aucun manquement fautif à son obligation d'informer Mme F conformément aux dispositions précitées de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique, de sorte que sa responsabilité ne saurait être engagée à ce titre
En ce qui concerne les fautes médicales :
10. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".
11. Premièrement, les requérants reprochent l'absence de réaction de l'équipe médicale du service d'obstétrique pourtant confrontée, durant la nuit du 29 au 30 mai 2018, à une diminution des contractions utérines de Mme F et à un travail très douloureux.
12. Toutefois, il résulte de l'instruction que ce contexte, que les requérants interprètent comme " le démarrage d'une dystocie cervicale ", correspond, selon le rapport d'expertise, à la période de pré-travail, précédant la période de travail confirmé, caractérisée par des contractions moins fréquentes et irrégulières et durant laquelle le col utérin subit un processus de
" mûrissement " essentiel marqué par une modification de sa structure. A cet égard, l'expert estime que l'assouplissement du col de Mme F constaté par l'équipe médicale entre 05h17 et 06h40 indique que ce processus était en cours et que l'ensemble des symptômes ressentis par cette dernière étaient " évocateurs d'une mise en route du travail progressif ". Ainsi, face à ces contractions et modifications du col utérin considérées par l'expert comme banales, il résulte de l'instruction que l'équipe médicale du CHU d'Amiens-Picardie n'a commis aucun manquement fautif dans la prise en charge de Mme F dans la nuit du 29 au 30 mai 2018, laquelle a été, en pareilles circonstances, tout à fait conforme aux règles de l'art.
13. Deuxièmement, les requérants soutiennent que Mme F s'est vu administrer, fautivement, un antalgique ayant eu pour conséquence de réduire ses contractions, de ralentir le travail et partant, de retarder l'accouchement.
14. Il résulte de l'instruction que dans la matinée du 30 mai 2018, soit une douzaine d'heures après le diagnostic de rupture prématurée des membranes, Mme F présentait de vives douleurs liées aux contractions utérines. Le rapport d'expertise fait apparaître que l'équipe médicale disposait, dans un tel cas, d'un choix entre deux options de soins consistant, pour la première, en l'installation précoce en salle de travail avec la pose d'une anesthésie péridurale ainsi que d'une perfusion d'ocytocine pour permettre l'harmonisation des contractions utérines et pour la seconde, en l'administration d'un traitement comme le Nubain, puissant antalgique apparenté aux morphiniques, pour soulager la parturiente et diminuer temporairement ses contractions le temps que le col utérin achève son mûrissement, afin que celles-ci puissent reprendre dans un contexte plus physiologique.
15. Il résulte de l'instruction, et notamment du dossier médical de Mme F que le personnel du service d'obstétrique du CHU d'Amiens-Picardie a fait le choix de cette seconde option, après discussion avec l'intéressée, laquelle, souhaitant initialement un accouchement le plus physiologique possible, a finalement accepté de recevoir, à 9h30, l'injection d'une demie-ampoule de Nubain. Si l'expert admet dans son rapport que ce médicament a pu, il est vrai, diminuer la fréquence et l'intensité des contractions utérines ressenties par Mme F et, par conséquent, retarder son entrée en travail, il souligne que l'harmonisation précoce du travail de cette dernière alors que le mûrissement de son col était encore trop insuffisant aurait entraîné un travail difficile et indique, à cet égard, que la stratégie choisie par le praticien de garde ne pouvait lui être reprochée, en l'absence de signe pouvant faire suspecter une complication quelconque, ce d'autant qu'aucun médicament, et particulièrement le Nubain, ne pourrait avoir pour effet d'arrêter complètement un travail déjà enclenché. De surcroît, la normalité du rythme fœtal observé sur les enregistrements cardiotocographiques réalisés dans la journée du 30 mai 2018, permettait, selon les dires de l'expert, d'exclure tout lien direct entre l'administration de ce médicament prescrit à Mme F, dans une posologie d'ailleurs conforme aux pratiques obstétricales usuelles, et la survenue du décès in utero de l'enfant à naître. Ainsi, en administrant un tel traitement à Mme F, le CHU d'Amiens-Picardie n'a commis aucun manquement dans la prise en charge de cette dernière.
16. Troisièmement, les requérants reprochent au CHU d'Amiens-Picardie d'avoir différé la décision de procéder au déclenchement artificiel du travail de Mme F, en méconnaissance du protocole établi en ce sens par l'établissement et suggèrent que cette décision a été prise en raison d'un manque de personnel présent au sein du service d'obstétrique.
17. Il est constant que le CHU d'Amiens-Picardie, doté d'un protocole intitulé " Rupture des membranes à terme " qui recommande un déclenchement vingt-quatre heures après la rupture, reconnaît ne pas l'avoir appliqué au cas de Mme F dès lors que presque 35 heures séparent la rupture des membranes avec perte de liquide au niveau vaginal, ressentie par cette dernière à son domicile, le 29 mai 2018 à 21h45, confirmée à son admission aux urgences obstétriques le 30 mai vers 00h00, et la décision de procéder au déclenchement artificiel, intervenue le 31 mai 2018 vers 08h00.
18. Il résulte du rapport d'expertise que la rupture prématurée des membranes à terme, qui consiste en la rupture des membranes avant que ne se déclenche le travail, emporte notamment comme conséquence la mise en route spontanée du travail pour la majorité des parturientes dans les vingt-quatre à trente-six heures suivant cette rupture. Si l'expert est formel quant à l'existence d'une période d'expectative respectée par l'ensemble des établissements de santé, il explique que la durée avant la décision de déclenchement ne fait l'objet d'aucun consensus et est comprise, selon les pratiques observées entre douze et quarante-huit heures d'attente. La lecture du rapport d'expertise fait, en outre, apparaître que, en l'état actuel des données acquises de la science, aucune étude clinique ne démontre un réel bénéfice à un déclenchement artificiel dans une période temporelle précisément déterminée entre douze et quarante-huit heures et que la rupture prématurée des membranes diagnostiquée à Mme F, qui ne présentait aucun signe d'infection ovulaire, ne révélait pas de caractère d'urgence justifiant le déclenchement artificiel du travail lequel présente un risque plus important en comparaison d'un travail spontané.
19. Si les requérants se prévalent, à cet égard, de la circonstance selon laquelle le strict respect de la période des vingt-quatre heures prévue dans le protocole du CHU d'Amiens-Picardie applicable aux ruptures des membranes aurait permis d'éviter la mort de leur enfant in utero, il résulte de l'instruction que la décision de différer l'accouchement, justifiée, non par un manque de personnel au sein du service d'obstétrique mais par la volonté de faire débuter le travail avec une équipe médicale de jour, nécessairement renforcée par rapport au personnel de nuit, ne présentait aucun caractère excessif dès lors que, d'une part, le délai de quarante-huit heures posé par le collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) n'était pas expiré et que, d'autre part, selon les dires de l'expert, " la mort fœtale in utero survenue chez Mme F n'a aucun lien évident avec la rupture des membranes " en l'absence de tout signe d'infection tant ovulaire que fœtale et présente un caractère malheureusement soudain et fortuit.
20. Quatrièmement, les requérants jugent excessive la durée entre le déclenchement et l'accouchement de Mme F, durant laquelle ils ne se sont vus proposer aucun accompagnement, ni soutien psychologique.
21. D'une part, il résulte de l'instruction et notamment du dossier médical de Mme F que quinze heures se sont écoulées entre le déclenchement artificiel du travail à 10h00 le 31 mai 2018 et l'accouchement intervenu le lendemain à 00h51. Si l'expert reconnaît que Mme F a vécu un " travail long ", rien n'indique toutefois, contrairement à ce que soutiennent les requérants, que cette durée soit excessive, ce alors qu'il apparaît que l'intéressée a reçu divers traitements, notamment la pose d'une perfusion de Syntocinon en intraveineuse dont la concentration a progressivement augmenté durant toute la durée du travail, visant à accélérer le déroulé de celui-ci.
22. D'autre part, la seule circonstance que les époux F n'aient pas bénéficié d'un accompagnement psychologique durant cette période spécifique ne saurait suffire, à elle seule, à révéler une faute du CHU d'Amiens-Picardie.
23. Cinquièmement, les époux F déplorent que les suites de l'accouchement aient été difficiles du fait, notamment, d'un défaut de communication entre les services qui se sont succédé au cours de la prise en charge de Mme F. Il résulte du rapport d'expertise que cette dernière a subi, il est vrai, une déchirure du col et du vagin, probablement causée par son accouchement par forceps ainsi qu'une importante hémorragie du post-partum immédiat dont le service post-natal n'a pas été informé. Toutefois, l'expert souligne qu'aucun de ces évènements, certes d'autant plus pénibles et regrettables qu'ils surviennent dans un contexte malheureux, ne présente un caractère de gravité tel qu'ils seraient constitutifs d'un manquement de nature à engager la responsabilité du CHU d'Amiens-Picardie.
24. Sixièmement, les requérants se prévalent d'un défaut de surveillance durant la nuit du 30 au 31 mai 2018, laquelle aurait permis, alors que l'état de Mme F requérait une surveillance soutenue, de déceler une souffrance fœtale et d'y remédier en urgence.
25. Il résulte de l'instruction que cinq enregistrements cardiotocographiques ont été réalisés pour surveiller le rythme cardiaque de l'enfant à naître le 30 mai 2018 à 00h59, 04h37, 08h14, 14h08 et 18h45, soit dans les dix-huit premières heures de l'hospitalisation et que ce n'est que le 31 mai 2018 à 8h00, soit après plus de douze heures sans nouvel acte de surveillance que l'équipe médicale a constaté, après l'installation de Mme F en salle de travail, la mort in utero du fœtus.
26. A cet égard, l'expert considère que la " reprise des contractions sur l'enregistrement de 19h00 aurait probablement mérité [de procéder à] un dernier contrôle de trente minutes vers 23h00 " et qualifie la réalisation de cet ultime examen de " légitime ". Ainsi, et quand bien même l'expert explique qu'il n'existe aucun argument médicolégal opposable à l'absence d'enregistrement cardiotocographique du fait du défaut de toute documentation médicale sur la fréquence de réalisation d'un tel examen en cas de rupture prématurée des membranes, l'état de Mme F justifiait la réalisation d'un nouvel acte de surveillance de l'état de santé du fœtus dont le défaut constitue une faute dans la prise en charge de la requérante de nature à engager la responsabilité du CHU d'Amiens-Picardie sur le fondement du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique.
27. Toutefois, le rapport d'expertise conclut à l'absence de bénéfice significatif de la surveillance du rythme cardiaque fœtal, bien que s'étant imposée comme un examen systématique dans la surveillance obstétricale, sur la mortalité périnatale en l'état actuel des données acquises de la science. A cet égard, s'il est vrai que la faute médicale retenue au point précédent a empêché de déceler une anomalie du rythme fœtal imposant de faire naître l'enfant sans délai, la perte de chance, selon les dires de l'expert, de poser un diagnostic de dégradation de l'état de santé du fœtus, à supposer qu'elle existe, " est impossible à chiffrer et probablement minime ". En outre, à supposer même que tel ait été le cas, il ne résulte aucunement de l'instruction, compte tenu du caractère brutal et non explicable de la survenue du décès de l'enfant à naître décrit, par l'expert, comme étant intervenu sans qu'aucun signe clinique ne permette de l'anticiper, ni acte médical de l'éviter, que l'absence de réalisation d'un enregistrement cardiotocographique dans la nuit du 30 au 31 mai 2018 aurait été à l'origine, à plus forte raison, d'une perte de chance d'éviter la mort du fœtus in utero, même en mettant en œuvre la prise en charge médicale la plus diligente possible. Dans ces conditions, la faute commise par le CHU d'Amiens-Picardie ne présente pas lien de causalité direct et certain avec la survenue du décès de l'enfant à naître des époux F et n'a pas davantage emporté une perte de chance de l'éviter.
28. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants ne sont pas fondés à rechercher la responsabilité du CHU Amiens-Picardie. Par suite, les conclusions indemnitaires présentées dans la requête doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
En ce qui concerne les dépens :
29. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties () ".
30. Les frais de l'expertise réalisée par le docteur A E ont été liquidés et taxés à la somme de 1 100 euros par une ordonnance du 22 juillet 2019 par la présidente du tribunal administratif d'Amiens. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre ces frais à la charge définitive du CHU d'Amiens-Picardie.
En ce qui concerne les frais exposés et non compris dans les dépens :
31. Il n'y a pas lieu de faire droit, dans les circonstances de l'espèce, aux conclusions présentées par les époux F sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : Les frais d'expertise liquidés et taxés à la somme de 1 100 euros sont mis à la charge définitive du CHU d'Amiens-Picardie.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C F, à M. D F, au centre hospitalier universitaire d'Amiens-Picardie et aux caisses primaires d'assurance maladie de la Somme et de l'Oise.
Copie en sera adressée, pour information, au docteur A E, expert.
Délibéré après l'audience du 23 mai 2023, à laquelle siégeaient :
- M. Binand, président,
- Mme Beaucourt, conseillère,
- M. B, magistrat honoraire.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juin 2023.
La rapporteure,
signé
P. BEAUCOURTLe président,
signé
C. BINAND
Le greffier,
signé
N. VERJOT
La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
5
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026