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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2003843

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2003843

jeudi 29 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2003843
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSCP LEBEGUE PAUWELS DERBISE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 30 novembre 2020 et 1er septembre 2021, le centre hospitalier universitaire (CHU) Amiens-Picardie et la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM), représentés par la SCP Lebegue Derbise, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'ordre à recouvrer exécutoire n° 1153 du 21 septembre 2020 d'un montant de 32 188,49 euros émis par l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) à l'encontre de la SHAM ;

2°) de prononcer la décharge de l'obligation de payer cette somme ;

3°) de mettre à la charge de l'ONIAM la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

4°) à titre subsidiaire, d'ordonner une expertise.

Ils soutiennent que :

- le bien-fondé de la créance n'est pas établi dès lors que la responsabilité du CHU d'Amiens-Picardie n'est pas démontrée en raison des insuffisances de l'expertise ordonnée par la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) Picardie et que le dommage a résulté d'un accident médical non fautif ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'aucune délégation de signature n'est justifiée ;

- elle est insuffisamment motivée en méconnaissance de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- la demande de mise en cause de la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Somme doit être rejetée.

Par des mémoires en défense enregistrés le 25 juillet 2021 et le 30 septembre 2021, l'ONIAM, représenté par Me Welsch, demande au tribunal :

1°) de rejeter la requête ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner la SHAM à lui verser la somme

de 32 188,49 euros ;

3°) d'assortir cette somme des intérêts au taux légal à compter du 23 octobre 2020 et de la capitalisation annuelle de ceux-ci à compter du 24 octobre 2021 ;

4°) de condamner la SHAM à lui verser une pénalité de 15 % de la somme en principal au titre de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique ;

5°) de mettre en cause la CPAM de la Somme ;

6°) de mettre à la charge de la SHAM la somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les dépens.

Il fait valoir que :

- aucun des moyens de la requête n'est de nature à entraîner la décharge de la créance en cause, ni l'annulation du titre litigieux ;

- il est légitime à réclamer la pénalité de 15 % prévue à l'article L. 1142-15 du code de la santé publique, les intérêts de retard au taux légal et leur capitalisation annuelle ;

- une bonne administration de la justice impose la mise en cause de la CPAM de la Somme.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public, relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité du CHU d'Amiens-Picardie à contester le titre exécutoire en raison de son défaut d'intérêt à agir dès lors qu'il n'est pas le destinataire de ce titre.

Par ordonnance du 14 octobre 2021, la clôture de l'instruction a été fixée au 2 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des assurances ;

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 85-677 du 5 juillet 1985 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Menet, premier conseiller,

- les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public,

- et les observations de Me Chochoy de la SCP Lebegue Derbise pour le CHU Amiens-Picardie et la SHAM.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A a saisi le 30 octobre 2018 la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux (CCI) d'une demande d'indemnisation des préjudices subis du fait de sa prise en charge par le centre hospitalier universitaire (CHU) d'Amiens-Picardie. Par un avis du 18 juin 2019, fondé sur une expertise du 29 mars 2019, la CCI a dit que la réparation des préjudices subis par Mme A incombait à l'assureur du CHU d'Amiens-Picardie, la société hospitalière d'assurances mutuelles (SHAM). La SHAM a, par courrier du 18 septembre 2019, refusé d'indemniser Mme A. Cette dernière a sollicité l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (ONIAM) pour qu'il se substitue à l'assurance. L'ONIAM et Mme A ont signé un protocole d'indemnisation transactionnelle provisoire aux termes duquel la victime recevait de l'Office la somme de 32 188,49 euros. Sur le fondement de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique, l'ONIAM a émis, le 21 septembre 2020, un ordre de recouvrer exécutoire n° 1153 de ce montant à l'encontre de la SHAM. Le CHU d'Amiens-Picardie et son assureur demandent au tribunal l'annulation du titre exécutoire et à être déchargés de l'obligation de payer la somme réclamée. L'ONIAM présente pour sa part des conclusions reconventionnelles financières et demande de mettre en cause de la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) d'Amiens.

Sur l'intérêt à agir du CHU d'Amiens-Picardie :

2. Lorsqu'il cherche à recouvrer les sommes versées aux victimes en application de la transaction conclue avec ces dernières, l'ONIAM peut soit émettre un titre exécutoire à l'encontre de la personne responsable du dommage, de son assureur ou du fonds institué à l'article L. 426-1 du code des assurances, soit saisir la juridiction compétente d'une requête à cette fin. Les débiteurs peuvent introduire contre un titre exécutoire, devant la juridiction compétente, un recours qui présente un caractère suspensif.

3. Le titre exécutoire en litige a été émis à l'encontre seulement de la SHAM, par suite, le CHU Amiens-Picardie, n'a pas d'intérêt à agir en contestation de cet acte.

Sur les conclusions aux fins de décharge et d'annulation du titre litigieux :

4. L'annulation d'un titre exécutoire pour un motif de régularité en la forme n'implique pas nécessairement, compte tenu de la possibilité d'une régularisation par l'administration, l'extinction de la créance litigieuse, à la différence d'une annulation prononcée pour un motif mettant en cause le bien-fondé du titre. Il en résulte que, lorsque le requérant choisit de présenter, outre des conclusions tendant à l'annulation d'un titre exécutoire, des conclusions aux fins de décharge de la somme correspondant à la créance de l'administration, il incombe au juge administratif d'examiner prioritairement les moyens mettant en cause le bien-fondé du titre qui seraient de nature, étant fondés, à justifier le prononcé de la décharge.

5. L'article L. 1142 I alinéa 1er du code de la santé publique dispose que " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

6. Il résulte de l'instruction qu'à la suite d'un acte de chirurgie bariatrique sous la forme de la réalisation d'une sleeve gastrectomie au CHU d'Amiens-Picardie le 15 mai 2018, Mme A, alors âgée de 21 ans, a été hospitalisée en réanimation chirurgicale du 15 au 17 mai 2018, les suites de l'intervention étant marquées par un tableau clinique d'œdème pulmonaire hypertensif associé à un choc cardiogénique d'étiologie indéterminée, de type tako tsubo. Une réintervention a été décidée en raison d'une défaillance cardiaque avec hypokynésie apicale sur ventricule dilaté et œdème aigu pulmonaire hypertensif associé à ce choc cardiogénique mal déterminé. Le 18 juin 2018, Mme A a présenté une ischémie du membre inférieur droit avec une mise en évidence d'une thrombose suspendue de l'artère fémorale commune droite. Le 29 juin 2018, une amputation trans-métatarsienne droite était opérée suivie d'une ostéite justifiant un traitement adapté. Les 2 juillet 2018 et 12 septembre 2018, deux nouvelles opérations d'amputation de la jambe droite étaient réalisées.

7. L'expertise du 29 mars 2019 a été menée par un chirurgien cardiaque et vasculaire et un chirurgien viscéral. Les praticiens se sont adjoints le concours d'un sapiteur, docteur en anesthésie réanimation. L'expertise conclut qu'il n'y a aucun défaut de prise en charge concernant la chirurgie bariatrique puis la complication cardiaque. Les experts estiment toutefois que le CHU d'Amiens-Picardie a tardé, pendant un mois, à diagnostiquer la thrombopénie qui devait faire suspecter aussitôt une réaction immuno-allergique à l'héparine et faire suspendre toute héparine et la remplacer par de l'orgaran. Les experts indiquent qu'il y a une relation directe, certaine et exclusive entre le maintien de 1'héparine malgré la thrombopénie et la perte de la jambe de la victime.

8. La SHAM fait valoir que la thrombose ayant nécessité ensuite l'amputation de la jambe de la victime était multifactorielle selon la littérature médicale et que par suite à tout le moins une perte de chance devait être retenue. Elle s'appuie sur le fait que le traitement à l'héparine a été arrêté dès le 29 mai 2018 et qu'il n'y a ainsi eu aucun retard de prise en charge.

9. Il résulte de l'instruction et notamment d'un compte-rendu d'échodoppler veineux des membres inférieurs du 29 mai 2018, dont la production a été demandée par mesure d'instruction du 30 août 2022 et qui a été communiqué à l'ONIAM le 2 septembre 2022, qu'à cette date, il n'y avait pas de thrombose veineuse profonde proximale ou distale, que la thrombopénie induite par l'héparine chez la patiente était modérée et que le traitement par l'héparine a été remplacé par un traitement à l'argatroban. Ainsi, il résulte de l'instruction que, contrairement aux conclusions du rapport d'expertise du 29 mars 2019 qui estimait que ce changement de traitement n'est intervenu que près d'un mois après les premiers signes d'ischémie, aucun retard dans la prise en charge de la thrombopénie ne peut être imputé au CHU.

10. Il s'ensuit qu'aucune faute du CHU d'Amiens-Picardie n'est établie en lien avec le préjudice subi par Mme A.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la régularité du titre exécutoire du 21 septembre 2020 et sur les autres moyens de la requête que la SHAM est fondée, en tant qu'assureur du CHU Amiens-Picardie, à demander la décharge de l'obligation de payer la somme de 32 188,49 euros mise à sa charge par ledit titre.

Sur les demandes reconventionnelles de l'ONIAM :

12. En premier lieu, eu égard au point précédent du présent jugement et à l'absence de faute imputable au CHU d'Amiens-Picardie, les conclusions présentées par l'ONIAM tendant à la condamnation de la SHAM à lui verser la somme de 32 188,49 euros, avec intérêts et capitalisation de ces intérêts, doivent, sans qu'il soit besoin d'examiner leur recevabilité, être rejetées. De même, l'ONIAM n'est pas fondé à demander la condamnation de la SHAM à lui verser la pénalité prévue au cinquième alinéa de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique.

13. En second lieu, lorsqu'il a versé une indemnité à la victime en application de l'article L. 1142-15 du code de la santé publique, il appartient à l'ONIAM, s'il a connaissance du versement à cette victime de prestations mentionnées à l'article 29 de la loi du 5 juillet 1985 tendant à l'amélioration de la situation des victimes d'accidents de la 'circulation et à l'accélération des procédures d'indemnisation, d'informer les tiers payeurs concernés afin de leur permettre de faire valoir leurs droits auprès du tiers responsable, de son assureur ou du fonds institué à l'article L. 426-1 du code des assurances. Il incombe également à l'Office d'informer les tiers payeurs, le cas échéant, de l'émission d'un titre exécutoire à l'encontre du débiteur de l'indemnité ainsi que des décisions de justice rendues sur le recours formé par le débiteur contre ce titre.

14. En revanche, il ne résulte ni de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, ni d'aucune autre disposition législative ou réglementaire que les tiers payeurs ayant servi des prestations à la victime en raison de l'accident devraient être appelés à la cause lorsque le débiteur saisit le juge administratif d'une opposition au titre exécutoire. Par conséquent, les conclusions de l'ONIAM tendant à ce que la CPAM de la Somme soit mise en cause doivent être rejetées.

Sur les dépens :

15. En l'absence de dépens, les conclusions de l'ONIAM tendant à ce qu'ils soient mis à la charge de la SHAM ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

16. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'ONIAM une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SHAM et non compris dans les dépens. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la SHAM, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que l'ONIAM demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La SHAM est déchargée de l'obligation de payer la somme de 32 188,49 euros figurant sur l'ordre à recouvrer exécutoire n° 1153 du 21 septembre 2020 émis par l'ONIAM.

Article 2 : L'ONIAM versera à la SHAM une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié au centre hospitalier universitaire

Amiens-Picardie, à la société hospitalière d'assurances mutuelles et à l'office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Boutou, président,

Mme Pierre, première conseillère,

M. Menet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition le 29 septembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

M. Menet

Le président,

Signé

B. Boutou

La greffière,

Signé

A. Ribière

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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