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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2100556

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2100556

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2100556
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantWENISCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 17 février 2021 et 5 août 2022, la SARL Entreprise Adaptée Picarde, représentée par Me Wenisch, demande au tribunal de prononcer la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre des exercices clos en 2014, 2015 et 2016 et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée qui lui ont été réclamés pour la période du 1er janvier 2014 au 30 juin 2017 ainsi que des pénalités correspondantes.

Elle soutient que :

- sa comptabilité n'est pas entachée de graves irrégularités et qu'elle n'a pas été rejetée par l'administration ;

- des dépenses à l'égard de ses fournisseurs ne pouvaient être réintégrées à son résultat imposable dès lors que l'administration sur qui pèse la charge de la preuve ne démontre pas l'existence d'une collusion avec les fournisseurs qui ont facturé les prestations, les ont comptabilisées et ont été imposés à ce titre ;

- les dépenses concernant le fournisseur SR.IB. Conseil ne peuvent également être réintégrées dès lors que la proposition de rectification du 27 juillet 2018 comporte des violations du secret professionnel ;

- des dépenses de frais kilométriques ont été indûment réintégrées dès lors qu'elles ne représentent qu'une part infime de son chiffre d'affaires ;

- les rappels de taxe sur la valeur ajoutée collectée pour la période du 1er janvier 2014 au 31 décembre 2014 ne sont acceptés qu'à hauteur de 50 400 euros dès lors que le calcul de l'administration de ses rappels est incompréhensible ;

- les rappels de taxe sur la valeur ajoutée déductible qui portent sur les dépenses de fournisseurs précitées ne sont pas dues pour les mêmes raisons ;

- les reports déficitaires sont contestés dès lors que l'administration ne lui a pas demandé d'en justifier avant de les écarter ;

- les pénalités sont contestées dans la mesure où les rectifications en droits le sont.

Par des mémoires en défense enregistrés les 12 janvier 2022 et 9 janvier 2023, l'administratrice générale des finances publiques, directrice de la direction spécialisée de contrôle fiscal Nord conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par ordonnance du 5 janvier 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 9 février 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Menet, premier conseiller,

- et les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL Entreprise Adaptée Picarde, placée en liquidation judiciaire par décision du 5 juin 2019, exerçait à titre principal une activité d'achats et de reventes de produits de bureau puis une activité d'entretien d'espaces verts. Elle a fait l'objet d'une vérification de comptabilité, à l'issue de laquelle l'administration fiscale l'a assujettie, selon la procédure de rectification contradictoire, à des cotisations supplémentaires d'impôts sur les sociétés au titre des exercices clos en 2014, 2015 et 2016 et à des rappels de taxe sur la valeur ajoutée au titre de la période comprise entre le 1er janvier 2014 et le 30 juin 2017. Par la présente requête, la SARL Entreprise Adaptée Picarde demande au tribunal de la décharger de ces impositions supplémentaires.

Sur le bien-fondé des impositions :

2. Aux termes de l'article L. 192 du livre des procédures fiscales : " Lorsque l'une des commissions ou le comité mentionnés à l'article L. 59 ou le comité prévu à l'article L. 64 est saisi d'un litige ou d'une rectification, l'administration supporte la charge de la preuve en cas de réclamation, quel que soit l'avis rendu par la commission ou le comité. / Toutefois, la charge de la preuve incombe au contribuable lorsque la comptabilité comporte de graves irrégularités et que l'imposition a été établie conformément à l'avis de la commission ou du comité. La charge de la preuve des graves irrégularités invoquées par l'administration incombe, en tout état de cause, à cette dernière lorsque le litige ou la rectification est soumis au juge ".

3. Il résulte de l'instruction que l'administration a rejeté la comptabilité de la

SARL Entreprise Adaptée Picarde aux motifs notamment d'un nombre important de factures manquantes, de ventes non comptabilisées, de charges non justifiées par des pièces et de factures comptabilisées dans des comptes clients qui ne correspondaient pas. Dès lors que l'administration doit être regardée comme apportant, par ces motifs, la preuve de graves irrégularités affectant cette comptabilité et que les impositions en litige ont été établies conformément à l'avis de la commission départementale des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires dans sa séance du 24 octobre 2019, la charge de la preuve du caractère infondé ou exagéré des impositions en litige incombe à la SARL Entreprise Adaptée Picarde.

En ce qui concerne les cotisations supplémentaires d'impôts sur les sociétés :

4. Aux termes du 1 de l'article 39 du code général des impôts, applicable à l'impôt sur les sociétés en vertu de l'article 209 du même code : " Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, celles-ci comprenant () notamment : 1° Les frais généraux de toute nature () ".

S'agissant de l'exercice clos en 2014 :

5. Pour réintégrer au résultat imposable de la SARL Entreprise Adaptée Picarde des dépenses comptabilisées au compte 604000 intitulé " achat études prestations de services ", le service a relevé que malgré ses demandes, aucun détail des prestations fournies pour chacun des fournisseurs inscrits en comptabilité aux noms de l'entreprise Arbib (46 939 euros),

M. et Mme G E (20 005,06 euros), EAS Services (112 272 euros), SR.IB Conseils (145 559,59 euros), B (12 500 euros), KH communications (53 763,21 euros), Les Jumelles (19 814,13 euros) et MG Production (9 472,10 euros) n'avait été apporté, les factures produites, quand il y en avait, n'étaient pas probantes et ne permettaient pas de caractériser la réalité, la nature de ces dépenses et leur déductibilité. La société requérante se borne à soutenir que le service n'établit pas une collusion avec les fournisseurs, et que si ces derniers ont comptabilisé les paiements de sa part et ont été imposés à ce titre, elle est fondée à déduire de son résultat imposable les dépenses précitées. Ces considérations sont totalement inopérantes pour permettre d'établir la déductibilité des sommes inscrites en charges sans pièces justificatives nécessaires permettant de constater la réalité des prestations précitées ou leur intérêt pour l'exploitation. Par suite, la SARL Entreprise Adaptée Picarde qui ne peut être regardée comme apportant la preuve qui lui incombe de l'exagération de l'imposition en litige n'est pas fondée à soutenir que l'administration a indûment réintégré ces dépenses.

S'agissant des exercices clos en 2015 et 2016 :

6. En premier lieu et d'une part, aux termes de l'article L. 76B du livre des procédures fiscales : " L'administration est tenue d'informer le contribuable de la teneur et de l'origine des renseignements et documents obtenus de tiers sur lesquels elle s'est fondée pour établir l'imposition faisant l'objet de la proposition prévue au premier alinéa de l'article L. 57 ou de la notification prévue à l'article L. 76. Elle communique, avant la mise en recouvrement, une copie des documents susmentionnés au contribuable qui en fait la demande ". Aux termes de l'article L. 117 du livre des procédures fiscales : " L'obligation du secret professionnel ne fait pas obstacle à ce que, au sein de la direction générale des finances publiques, les agents exerçant des missions fiscales et les agents exerçant d'autres missions se communiquent, spontanément ou sur demande, les informations et documents nécessaires à l'exercice de leurs missions respectives ".

7. Il résulte de l'instruction et plus particulièrement de la proposition de rectification du 27 juillet 2018 que le service a visé des extraits d'une proposition de rectification concernant le fournisseur SR.IB Conseils (472 704 et 662 831 euros) établie par un autre service pour justifier de l'absence d'activité de ce fournisseur et ainsi réintégrer au résultat imposable de la société requérante des dépenses qui n'étaient pas justifiées.

La SARL Entreprise Adaptée Picarde soutient, sans fournir aucun élément, que le service, en procédant ainsi, a commis une violation du secret professionnel justifiant d'écarter les rehaussements en litige. Toutefois, l'administration qui a agi dans le cadre des dispositions de l'article L. 76 B du livre des procédures fiscales a régulièrement fait connaître à la société requérante les informations obtenues au soutien des rectifications en litige et a justement retenu qu'en l'absence d'activité du fournisseur SR.IB Conseils, les dépenses comptabilisées au titre de prestations prétendument fournies par cette société devaient être réintégrées au résultat imposable de la société requérante.

8. D'autre part et s'agissant des autres fournisseurs, l'entreprise Arbib

(53 660,06 euros en 2015), KISSLEV (228 382,22 et 500 001,64 euros), EAS Services (23 183,14 euros en 2015), EF Partners (26 853,92 euros en 2016), Groupe FIH

(15 774,50 euros en 2016), M. I B (5 585 euros en 2015), Mme J C (19 542 et 21 290 euros), Mme L N (8 160 euros en 2016), Mme F A (2 741,98 euros en 2015) et M. D H (3 544,90 et 1 806 euros en 2016), le service a réintégré les dépenses comptabilisées aux comptes fournisseurs correspondants au motif qu'aucune pièce justificative du principe et du montant des prestations n'était fournie. La société requérante n'apporte pas la preuve qui lui incombe de l'exagération des impositions en litige en se bornant à soutenir qu'en l'absence de preuve de collusion avec ces fournisseurs, la réintégration des dépenses n'était pas possible dès lors que les sommes avaient subi l'impôt chez ces fournisseurs. Ce moyen doit ainsi être écarté.

9. En second lieu, l'administration a également refusé d'admettre en déduction du résultat imposable de la SARL Entreprise Adaptée Picarde les indemnités kilométriques versées au gérant de la société requérante à hauteur de 10 790,26 euros en 2015 et 23 135,56 euros en 2016 au motif que les pièces lacunaires fournies a posteriori ne permettaient pas de connaître les détails et les motifs des trajets. La société requérante se borne à soutenir que ces dépenses représentent une part infime de son chiffre d'affaires et qu'elles sont ainsi déductibles. Cette affirmation ne permet pas de regarder la SARL Entreprise Adaptée Picarde comme apportant la preuve qui lui incombe de l'exagération des impositions en litige. Ce moyen doit ainsi être écarté.

En ce qui concerne les rappels de taxe sur la valeur ajoutée :

S'agissant de la taxe sur la valeur ajoutée collectée :

10. Aux termes de l'article 256 du code général des impôts : " I. Sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée les livraisons de biens et les prestations de services effectuées à titre onéreux par un assujetti agissant en tant que tel. / II. 1° Est considéré comme livraison d'un bien, le transfert du pouvoir de disposer d'un bien meuble corporel comme un propriétaire. / () ". Aux termes du 1 de l'article 269 du même code, dans sa version applicable au litige : " Le fait générateur de la taxe se produit : / a) Au moment où la livraison, l'acquisition intracommunautaire du bien ou la prestation de services est effectué ". Aux termes du 2 de l'article 269 du même code, dans sa version applicable au litige : " La taxe est exigible : / a) Pour les livraisons et les achats mentionnés au a du 1 (), lors de la réalisation du fait générateur ; / () / c) Pour les prestations de services autres que celles visées au b bis, lors de l'encaissement des acomptes, du prix, de la rémunération ou, sur option du redevable, d'après les débits ".

11. L'administration a reconstitué le chiffre d'affaires de la SARL Entreprise Adaptée Picarde en réintégrant 47 factures manquantes au titre de l'exercice clos en 2014 d'un montant total de 199 209,63 euros. La société requérante a reconnu ces omissions de produits et a fait état d'un problème informatique. Par suite de cette reconstitution, le chiffre d'affaires taxable à la taxe sur la valeur ajoutée de la société requérante a été rehaussé à la somme totale de 1 219 760 euros alors que la société n'avait déclaré que la somme de 771 098 euros. Il résulte de l'instruction que pour se conformer à l'avis de la commission des impôts directs et des taxes sur le chiffre d'affaires en ce sens, le service n'a rappelé de la taxe sur la valeur ajoutée que sur la différence entre ces deux dernières sommes. La société requérante a contesté en demandant que les rappels de taxe sur la valeur ajoutée soient limités à la taxation de la différence entre son résultat taxable déclaré, c'est-à-dire sans reconstitution, et ses déclarations de taxe sur la valeur ajoutée sur la période. Toutefois, la SARL Entreprise Adaptée Picarde qui n'apporte aucun élément permettant de constater l'exagération des impositions en litige n'est pas fondée à en demander la décharge au-delà de la somme de 50 400 euros.

S'agissant de la taxe sur la valeur ajoutée déductible :

12. Aux termes de l'article 271 du code général des impôts, dans sa rédaction alors applicable : " I. 1. La taxe sur la valeur ajoutée qui a grevé les éléments du prix d'une opération imposable est déductible de la taxe sur la valeur ajoutée applicable à cette opération. / 2. Le droit à déduction prend naissance lorsque la taxe déductible devient exigible chez le redevable. () / II. 1. Dans la mesure où les biens et les services sont utilisés pour les besoins de leurs opérations imposables, et à la condition que ces opérations ouvrent droit à déduction, la taxe dont les redevables peuvent opérer la déduction est, selon le cas : / a) Celle qui figure sur les factures établies conformément aux dispositions de l'article 289 et si la taxe pouvait légalement figurer sur lesdites factures ".

13. L'administration a rappelé de la taxe sur la valeur ajoutée déduite de dépenses engagées à l'égard des fournisseurs SR.IB. Conseils, Kisslev, Benisti, EAS Services, Tous Ensemble, EF Partners et Groupe FIH au motif que la société requérante n'apportait aucune pièce probante permettant de vérifier qu'elles avaient été exposées pour la réalisation d'opérations taxables. La SARL Entreprise Adaptée Picarde qui se borne à affirmer que la taxe sur la valeur ajoutée figurant sur ces factures devrait être déductible aux seuls motifs qu'elle a été facturée et reversée par les fournisseurs ou que l'existence d'une collusion avec ces derniers n'est pas établie, n'apporte pas la preuve qui lui incombe que ces dépenses se rattachent à des opérations taxables. Ce moyen doit ainsi être écarté.

En ce qui concerne le déficit reportable :

14. Aux termes de l'article 209 du code général des impôts : " I. () en cas de déficit subi pendant un exercice, ce déficit est considéré comme une charge de l'exercice suivant et déduit du bénéfice réalisé pendant ledit exercice (). Si ce bénéfice n'est pas suffisant pour que la déduction puisse être intégralement opérée, l'excédent du déficit est reporté dans les mêmes conditions sur les exercices suivants ".

15. Il résulte de l'instruction que le service a relevé que la SARL Entreprise Adaptée Picarde avait reporté un déficit de 591 319 euros à hauteur de 48 184 euros en 2014, de 6 792 euros en 2015 et de 33 708 euros en 2016 sur ses bénéfices et que malgré ses sollicitations, la société requérante n'avait justifié en aucune manière ce déficit reportable. La SARL Entreprise Adaptée Picarde, alors que la charge lui en incombe, n'a apporté aucune preuve de la réalité et du montant du déficit reportable dont elle se prévaut en se bornant à fournir au service sa liasse fiscale 2013. Ce moyen doit ainsi être écarté.

Sur les pénalités :

16. L'administration a appliqué la pénalité de 40 % de l'article 1729 du code général des impôts aux rectifications notifiées à la SARL Entreprise Adaptée Picarde aux motifs que les omissions et irrégularités déclaratives ont été très nombreuses, ont porté sur des montants conséquents et cela alors qu'à la suite de deux précédentes vérifications de comptabilité, ces mêmes manquements avaient déjà été pointés. Par ces motifs, l'administration doit être regardée comme apportant la preuve qui lui incombe de l'intention de la société requérante d'éluder l'impôt, alors que la requérante se borne à demander la décharge de ces pénalités par voie de conséquence de celle des impositions contestées.

D É C I D E :

Article 1 er : La requête de la SARL Entreprise Adaptée Picarde est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL Entreprise Adaptée Picarde et à l'administratrice générale des finances publiques, directrice de la direction spécialisée de contrôle fiscal Nord.

Copie en sera adressée à M. M K, liquidateur judiciaire de la SARL Entreprise Adaptée Picarde.

Délibéré après l'audience du 2 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Boutou, président,

Mme Pierre, première conseillère,

M. Menet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition le 16 mars 2023.

Le rapporteur,

Signé

M. Menet

Le président,

Signé

B. Boutou La greffière,

Signé

A. Ribière

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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