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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2101565

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2101565

jeudi 16 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2101565
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSELARL LEXCAP RENNES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 30 avril 2021 et 20 avril 2023, M. A B, représenté par Me Rouhaud, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) à titre principal, de condamner l'Etat à lui verser une somme de 8 117 000 euros en réparation des préjudices matériels et moral qu'il a subis à raison de l'illégalité de la décision du 27 octobre 1988 de la commission départementale d'aménagement foncier de la Somme et de l'absence de suite donnée à l'annulation de cette décision par un jugement du tribunal administratif d'Amiens du 25 septembre 1992, somme assortie des intérêts au taux légal courant à compter de la réception de sa demande indemnitaire le 31 décembre 2020 et de leur capitalisation ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner l'Etat à lui verser une somme de 815 852,10 euros en réparation de ces mêmes préjudices, assortie des intérêts au taux légal courant à compter de la réception de sa demande indemnitaire le 31 décembre 2020 et de leur capitalisation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision du 27 octobre 1988 de la commission départementale d'aménagement foncier de la Somme est illégale et donc fautive ;

- l'absence de suite donnée au jugement du tribunal administratif d'Amiens du 25 septembre 1992 annulant la décision du 27 octobre 1988 constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- à titre principal, ces fautes l'ont privé de la propriété de 57 hectares de ses terres, dont une partie a été urbanisée, et lui ont ainsi occasionné un préjudice matériel à hauteur de 3 967 000 euros ;

- à titre principal, ces fautes l'ont privé de la possibilité d'exploiter 57 hectares de ses terres et lui ont ainsi occasionné un préjudice matériel à hauteur de 3 000 000 euros ;

- à titre principal, ces fautes ont aggravé ses difficultés financières en le privant des revenus qu'il aurait tiré des 57 hectares de ses terres qui lui ont été pris et lui ont ainsi occasionné un préjudice matériel à hauteur de 1 000 000 euros ;

- à titre subsidiaire, ces fautes l'ont privé de la propriété de 7,3492 hectares de ses terres, dont une partie a été urbanisée, et lui ont ainsi occasionné un préjudice matériel à hauteur de 35 852,10 euros ;

- à titre subsidiaire, l'absence de suite donnée au jugement du tribunal administratif d'Amiens du 25 septembre 1992 l'a privé de la possibilité de placer la somme de 35 852,10 euros correspondant à la valeur des terres dont il a été dépossédé et lui a ainsi occasionné un préjudice matériel à hauteur de 30 000 euros ;

- à titre subsidiaire, les fautes invoquées l'ont privé de la possibilité d'exploiter 7,3492 hectares de ses terres et lui ont ainsi occasionné un préjudice matériel à hauteur de 600 000 euros ;

- en tout état de cause, ces fautes lui ont causé un préjudice moral à hauteur de 150 000 euros ;

- il a droit au versement des intérêts au taux légal sur ces sommes à compter de la réception de sa demande indemnitaire le 31 décembre 2020 ;

- l'indemnisation partielle qui lui a été attribuée par une décision du 13 janvier 2022 est insuffisante.

Par un mémoire en défense, enregistré le 17 janvier 2023, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- il n'y a plus lieu de statuer sur la requête à hauteur de 23 626 euros dès lors qu'une indemnisation à cette hauteur a été accordée à M. B en raison des faits générateurs qu'il invoque, le 13 janvier 2022 ;

- l'annulation de la décision du 27 octobre 1988 de la commission départementale d'aménagement foncier par le jugement du 25 septembre 1992 du tribunal administratif d'Amiens n'a pas entrainé le transfert des propriétés résultant de l'arrêté de clôture du 1er décembre 2017 ;

- M. B a subi, en raison des fautes qu'il invoque, un préjudice à hauteur de 23 626 euros qui a déjà été indemnisé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code rural et de la pêche maritime ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Richard, rapporteur,

- les conclusions de Mme Guilbaud, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Abiven, substituant Me Rouhaud et représentant M. B, ainsi que celles de ce dernier.

Considérant ce qui suit :

1. Le 27 octobre 1988, la commission départementale d'aménagement foncier de la Somme a décidé d'une opération de remembrement sur le territoire de la commune de Poulainville, affectant notamment des terres appartenant à M. C B. Cette décision a été annulée par un jugement du 25 septembre 1992 du tribunal administratif d'Amiens, confirmé par le Conseil d'Etat par une décision n° 143320 du 26 janvier 1996. M. C B a saisi, le 30 octobre 1997, la commission nationale d'aménagement foncier pour qu'elle prenne une nouvelle décision concernant le remembrement de ses terres. La décision du 3 décembre 1999 par laquelle la commission nationale d'aménagement foncier s'est estimée incompétente pour statuer sur cette demande a été annulée par le Conseil d'Etat par une décision n° 222127 du 24 octobre 2001. M. A B, ayant droit de M. C B, a saisi le 6 janvier 2020 le Conseil d'Etat afin d'assurer l'exécution de cette décision. Par une décision n° 441556 du 24 février 2021, ce dernier a enjoint au ministre chargé de l'agriculture de prendre une nouvelle décision relative au remembrement des terres en litige dès lors que la commission nationale d'aménagement foncier n'était plus susceptible d'être réunie.

2. Par un courrier du 23 décembre 2020, M. B a demandé au ministre chargé de l'agriculture de lui verser une somme de 8 117 000 euros en réparation des préjudices matériels et moral qu'il a subis à raison de l'illégalité de la décision de 27 octobre 1988 de la commission départementale d'aménagement foncier de la Somme et de l'absence d'exécution du jugement du tribunal administratif d'Amiens du 25 septembre 1992 annulant cette décision. Le ministre a implicitement rejeté cette demande. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser cette somme, ou à titre subsidiaire, une somme de 815 852,10 euros en réparation de ses préjudices.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense :

3. Il ressort des pièces du dossier qu'une indemnisation à hauteur 23 626 euros a été accordée à M. B le 19 janvier 2022 en raison de la différence de valeur, en cas de revente, entre les terres qu'il a dû céder et celles qui lui ont été attribuées dans le cadre de l'opération de remembrement décidée le même jour par le ministre de l'agriculture en application de la décision du Conseil d'Etat n° 441556 du 24 février 2021. Toutefois, cette circonstance n'est pas de nature à justifier qu'il soit prononcé un non-lieu à statuer alors que l'intégralité de l'indemnité demandée par le requérant n'a pas été versée. Dès lors l'exception de non-lieu à statuer partiel opposé par le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire doit être écartée.

Sur les fautes :

4. En premier lieu, il résulte de l'instruction que la décision du 27 octobre 1988 de la commission départementale d'aménagement foncier de la Somme a été annulée par un jugement du 25 septembre 1992 du tribunal administratif d'Amiens, confirmé par le Conseil d'Etat par une décision n° 143320 du 26 janvier 1996. Cette décision est donc illégale et constitue, par suite, une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

5. En second lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 121-10 du code rural et de la pêche maritime, dans leurs rédactions successives applicables au litige, qu'en cas d'annulation par la tribunal administratif d'une décision de la commission départementale, une nouvelle décision de la commission doit intervenir dans le délai d'un an à compter de la date à laquelle cette annulation est devenue définitive. Par ailleurs, en application des dispositions de l'article L. 121-11 du code rural alors applicables, lorsque la commission départementale d'aménagement foncier, saisie à nouveau à la suite d'une annulation par le juge administratif, n'a pas pris de nouvelle décision dans le délai d'un an à compter de la date à laquelle cette annulation est devenue définitive, l'affaire peut être déférée par le ministre de l'agriculture ou par les intéressés à une commission nationale d'aménagement foncier qui statue à la place de la commission départementale.

6. Il résulte de l'instruction que malgré les diligences effectuées par M. B, la commission départementale d'aménagement foncier n'a pas pris de nouvelle décision dans le délai d'un an qui lui était imparti. Par ailleurs, saisie par M. B, la commission nationale d'aménagement foncier s'est déclarée à tort incompétente pour statuer sur sa demande par une décision du 3 décembre 1999, annulée par une décision du Conseil d'Etat n° 222127 du 24 octobre 2001. Enfin, suite aux demandes d'exécution présentées par M. B, la nouvelle décision sur les opérations de remembrement annulées par le tribunal administratif le 25 septembre 1992 n'est intervenue que le 19 janvier 2022. Un tel retard à tirer les conséquences du jugement du 25 septembre 1992 est constitutif d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

Sur les préjudices subis par M. B :

7. Il résulte des dispositions de l'article L. 121-12 du code rural et de la pêche maritime alors applicables, dans leurs rédactions successives applicables au litige, qu'au cas d'annulation par le juge administratif d'une décision de la commission départementale d'aménagement foncier, les bénéficiaires du transfert de propriété intervenu à la suite de l'affichage en mairie de la décision préfectorale ordonnant la clôture des opérations d'aménagement foncier demeurent en possession jusqu'à l'affichage en mairie consécutif à la nouvelle décision prise par la commission départementale ou nationale en exécution de ladite annulation.

8. En premier lieu, d'une part, M. B n'établit par aucune pièce du dossier qu'il aurait été privé de ses terres qui ont fait l'objet de l'opération de remembrement annulée, alors que les terres qui lui avaient été attribuées en compensation auraient été récupérées par leurs propriétaires d'origine. Par ailleurs, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise du 19 août 2021 de la SCP Gossein-Duhem que la valeur des terres qui ont fait l'objet de l'opération de remembrement annulée n'a pas été modifiée en raison d'un changement de classement dans les documents d'urbanisme ou de leur urbanisation depuis l'annulation de cette opération.

9. D'autre part, M. B n'établissant pas avoir été privé de terres à l'occasion du remembrement litigieux, il n'a pas subi de préjudice découlant de l'impossibilité pour lui de les exploiter et n'est pas fondé à soutenir qu'il a été privé des revenus qu'il aurait pu tirer du placement des sommes correspondant à la valeur des terres dont il aurait été dépossédé. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir que la privation des revenus qu'il a subie aurait aggravé les difficultés financières qu'il a connues et lui aurait ainsi occasionné un préjudice distinct.

10. En second lieu, eu égard aux nombreuses démarches qu'a dû faire M. B pour que sa situation soit légalement fixée ainsi qu'aux retards et aux incertitudes auxquels il a été confrontés, l'intéressé a subi un préjudice moral et des troubles dans ses conditions d'existence imputables aux fautes qu'il invoque, qui n'ont pas été indemnisés par le versement de la somme de 23 626 euros qui lui a été accordée par l'Etat le 19 janvier 2022. Il sera fait une juste appréciation du montant du préjudice ainsi subi par M. B en le fixant à 1 000 euros.

11. Il résulte de ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'indemnisation de ses préjudices à hauteur de 1 000 euros et à demander que cette somme soit assortie des intérêts au taux légal à compter du 31 décembre 2020, date de la réception de sa demande indemnitaire préalable par le ministre chargé de l'agriculture.

12. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée par M. B le 30 avril 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 31 décembre 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les conclusions présentées par M. B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 1 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 31 décembre 2020. Les intérêts échus à la date du 31 décembre 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Délibéré après l'audience du 2 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Galle, présidente,

- M. Fumagalli, conseiller,

- M. Richard, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 novembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

J. Richard

La présidente,

Signé

C. Galle

Le greffier,

Signé

J.-F. Langlois

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

No 2101565

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