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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2102621

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2102621

jeudi 16 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2102621
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantCANAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 26 juillet 2021 et 10 janvier 2023,

M. A B, représenté par Me Canal, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire CHU Amiens-Picardie à lui payer la somme de 71 234,20 euros en réparation des préjudices subis lors de sa prise en charge par cet établissement de santé';

2°) de mettre à la charge du CHU Amiens-Picardie la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi qu'aux dépens.

Il soutient que :

- la responsabilité du CHU Amiens-Picardie est engagée à raison de sa prise en charge fautive';

- le CHU Amiens-Picardie devra être condamné à réparer ses préjudices à hauteur de 146,70 euros en réparation des frais divers, 2 725 euros en réparation du déficit fonctionnel temporaire, 6 862,50 euros en réparation de l'assistance par tierce personne temporaire, 8 000 euros en réparation des souffrances endurées, 40 000 euros en réparation du déficit fonctionnel permanent, 3 500 euros en réparation du préjudice esthétique permanent et 10 000 euros en réparation du préjudice sexuel.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 novembre 2021, le CHU Amiens-Picardie, représenté par la SCP Lebègue Derbise, demande au tribunal :

1°) de dire que sa faute engage sa responsabilité à raison d'une perte de chance de 90 % d'éviter le défaut de cicatrisation ;

2°) de limiter les demandes indemnitaires à la somme de 12 115,12 euros.

Par un mémoire enregistré le 15 novembre 2021, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de l'Oise, par délégation de la CPAM de la Somme, a produit des observations.

Elle fait valoir qu'à la suite du jugement du 1er avril 2021 condamnant le CHU Amiens-Picardie au remboursement de ses débours, ceux-ci ont été réglés le 29 septembre 2021.

Vu :

- l'ordonnance no 1700015 du 9 mai 2018 du président du tribunal administratif d'Amiens taxant et liquidant les frais d'expertise, ordonnée le 31 mars 2017, à la somme de 1 895 euros';

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique';

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Menet, premier conseiller,

- les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public,

- et de Me Denys pour le CHU Amiens-Picardie.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, alors âgé de 46 ans, a subi le 20 mai 2016, au sein du CHU Amiens-Picardie, une intervention chirurgicale consistant en une réduction d'éventration de paroi abdominale associée à un by-pass gastrique et à une ablation de la vésicule biliaire. Il a subi une seconde intervention au sein du même établissement le 9 août 2016, au cours de laquelle a été retrouvé dans la cavité de son abdomen un textilome, oublié par le chirurgien lors de la première intervention. Par ordonnance du 31 mars 2017, le juge des référés de ce tribunal saisi par M. B a ordonné une expertise médicale dont le rapport a été déposé le 4 avril 2018.

2. Le tribunal, par jugement du 1er avril 2021, a déclaré irrecevable une première demande indemnitaire de M. B en réparation des préjudices en lien avec cette prise en charge hospitalière pour défaut de liaison du contentieux, a fait droit à la demande de la CPAM de l'Oise dirigée contre le CHU Amiens-Picardie en remboursement de ses débours à hauteur de la somme de 19 457,49 euros et a mis les dépens, liquidés à la somme de 1 895 euros suivant une ordonnance du 9 mai 2018, à la charge définitive du CHU Amiens-Picardie.

3. Par la présente requête, M. B demande la réparation de ses préjudices en raison de sa prise en charge au CHU Amiens-Picardie.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de responsabilité :

4. Aux termes du I. de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : "'Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute'".

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction, en particulier du rapport d'expertise et n'est pas contesté par le CHU Amiens-Picardie que lors de l'intervention initiale, un textile chirurgical a été oublié dans l'abdomen de M. B et qu'à l'occasion d'examens des 24 mai 2016, 3 juin 2016 et 13 juillet 2016, mal interprétés par le centre hospitalier, le diagnostic d'un lien entre les problèmes de cicatrisation de l'intéressé et l'existence d'un corps étranger intra-abdominal n'avait pas été posé. Ces manquements sont des fautes au sens des dispositions précitées.

6. En second lieu, dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

7. Il résulte de l'instruction et particulièrement de l'expertise qu'au titre des préjudices subis à raison de ces fautes retenues au point précédent, M. B a souffert d'une éventration dont les causes ont procédé des manquements précités mais également de la réalisation d'interventions multiples sur la même cicatrice, de l'obésité morbide du patient et de son diabète insulino-dépendant. Toutefois, sans l'opération de reprise du textile chirurgical oublié dans l'abdomen de M. B, celui-ci n'aurait été exposé à aucun risque d'éventration. Il s'ensuit que le CHU Amiens-Picardie n'est pas fondé à soutenir que le préjudice subi a procédé d'une perte de chance et il y a lieu de mettre à la charge de l'établissement public de santé la réparation de l'entier dommage subi par M. B.

En ce qui concerne les préjudices indemnisables :

8. Il résulte de l'instruction, plus particulièrement de l'expertise et n'est pas contesté que la date de consolidation de l'état de santé de l'intéressé doit être fixée à la date du 31 octobre 2016.

S'agissant des préjudices temporaires :

Quant aux frais divers :

9. M. B demande de mettre à la charge de l'établissement public de santé des frais de déplacements, de visites, de soins, d'expertise et de télévision à hauteur de la somme de 146,70 euros. Il résulte de l'instruction que, sur la période imputable, M. B a exposé des frais de télévision lors de son hospitalisation du 8 au 16 août 2016 à hauteur de 40 euros. M. B justifie également avoir exposé des frais de parking à hauteur de 30,80 euros exposés lors des réunions d'expertise. Il ne résulte pas de l'instruction que les autres pièces produites, des abonnements de péage, un recommandé avec accusé de réception et l'impression d'un site internet mentionnant le coût d'un trajet entre Longueau et Paris 14e arrondissement, justifient de préjudices en lien avec la faute commise.

10. Il résulte de tout ce qui précède que ce préjudice sera exactement évalué à la somme de 70,80 euros.

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

11. M. B a été hospitalisé entre les 19 mai 2016 et 25 mai 2016. Cette hospitalisation est imputable à l'état antérieur et ne peut constituer un déficit fonctionnel temporaire imputable aux fautes commises par le CHU Amiens-Picardie.

12. M. B soutient, ainsi que l'expert l'a retenu, qu'il a connu un déficit fonctionnel temporaire total entre les 26 mai 2016 et 23 juin 2016 en raison des gênes occasionnées par l'intervention initiale. À défaut d'hospitalisation, ce déficit doit être évalué à 75 % c'est-à-dire à la même mesure du déficit retenu par l'expert et non contestée par le centre hospitalier, pour la période du 24 juin 2016 au 12 juillet 2016.

13. Ensuite, il résulte de l'instruction et n'est pas contesté que M. B a subi un déficit fonctionnel temporaire total le 13 juillet 2016, de 75 % entre les 14 juillet 2016 et 7 août 2016, de 100 % entre les 8 et 16 août 2016, de 50 % entre les 17 août 2016 et 17 septembre 2016 et de 25 % entre les 18 septembre 2016 et 31 octobre 2016.

14. Ce préjudice sera exactement réparé, sur une base de 15 euros par jour pour un déficit fonctionnel total, à hauteur de la somme de 1 376,25 euros.

Quant à l'assistance par tierce personne (avant consolidation) :

15. Lorsque le juge administratif indemnise la victime d'un dommage corporel nécessitant de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire permettant, dans les circonstances de l'espèce, le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat, sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. Il n'appartient notamment pas au juge, pour déterminer cette indemnisation, de tenir compte de la circonstance que l'aide a été ou pourrait être apportée par un membre de la famille ou un proche de la victime.

16. Il résulte de l'instruction que M. B a été aidé par son épouse, lors de la réalisation de soins cutanés entre mai et août 2016, pour la réalisation de soins locaux à la suite de l'opération de reprise du textilome. Par une juste appréciation, au regard des circonstances de l'espèce, il y a lieu d'évaluer à une heure par jour du 26 mai 2016 au 12 juillet 2016, du 14 juillet 2016 au 7 août 2016 et du 17 août 2016 au 31 août 2016, le besoin en aide apportée par l'épouse de l'intéressé.

17. Il y a lieu, afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par l'article L. 3133-1 du code du travail, et ainsi que le prévoit le référentiel de l'Office national d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales, de calculer l'indemnisation sur la base d'une année de 412 jours, ainsi que sur la base d'un taux horaire moyen de rémunération tenant compte des charges patronales et des majorations de rémunération pour travail du dimanche, fixé à 14 euros pour une aide active non spécialisée. Par suite, ce préjudice s'évalue à la somme de 1 390,64 euros.

Quant aux souffrances endurées :

18. Il résulte de l'instruction que les souffrances endurées doivent être évaluées à 4 sur une échelle de 7 en considération des douleurs abdominales liées à la présence d'un corps étranger intra-abdominal, des soins prolongés et de l'intervention de l'ablation du textilome. Ce préjudice sera justement réparé à hauteur de la somme de 7 000 euros.

S'agissant des préjudices permanents :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

19. Il résulte de l'instruction et plus particulièrement de l'expertise que M. B souffre d'un déficit fonctionnel permanent évalué à 6 % compte tenu de l'éventration. Même si l'expert a retenu que ce préjudice était plurifactoriel, M. B n'y a été exposé qu'en raison d'une intervention chirurgicale rendue nécessaire par la faute de l'établissement public de santé. Par suite, ce déficit fonctionnel permanent doit être intégralement réparé par le CHU Amiens-Picardie. Il s'ensuit que ce préjudice doit être évalué à la somme de 7 038,36 euros.

Quant au préjudice esthétique permanent :

20. Il résulte de l'instruction qu'en raison d'une cicatrice de l'intéressé présente de l'appendice xyphoïde au pubis, ce préjudice s'établit à 1 sur une échelle de 7. Ce préjudice sera justement réparé à hauteur de la somme de 900 euros.

Quant au préjudice sexuel :

21. M. B demande l'indemnisation d'un tel préjudice qui ne résulte aucunement de l'instruction. M. B n'en a pas fait état devant l'expert et ne produit aucune pièce permettant de caractériser l'existence de ce préjudice. Cette demande doit ainsi être rejetée.

22. Il résulte de tout ce qui précède que le CHU Amiens-Picardie doit être condamné à verser la somme de 17 776,05 euros à M. B en réparation des préjudices subis.

Sur les conclusions de la CPAM de l'Oise :

23. Il résulte de l'instruction qu'en application du jugement du 1er avril 2021, la CPAM de l'Oise a reçu le remboursement de ses débours à hauteur de la somme de 19 457,49 euros. Par suite, la créance de la CPAM de l'Oise étant désormais éteinte, sa conclusion aux fins de constat de cette créance est sans objet.

Sur les dépens :

24. Il a déjà été définitivement statué sur les dépens de la présente instance par le jugement précité du 1er avril 2021. Par suite, les conclusions de la requête tendant à ce que les dépens soient mis à la charge du CHU Amiens-Picardie ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

25. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHU Amiens-Picardie une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1 er : Le CHU Amiens-Picardie est condamné à verser à M. B la somme de 17 776,05 euros en réparation des préjudices subis.

Article 2 : Le CHU Amiens-Picardie versera une somme de 1 500 euros à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Somme et à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise.

Délibéré après l'audience du 19 octobre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Boutou, président,

M. Binand, président assesseur,

M. Menet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition le 16 novembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

M. Menet

Le président,

Signé

B. Boutou La greffière,

Signé

A. Ribière

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2102621

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