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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2103070

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2103070

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2103070
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSELARL DELAHOUSSE & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 8 septembre 2021 et le 31 mai 2022, M. A B et Mme C B, représentés par Me Margraff, demandent au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Saint-Quentin à leur verser la somme de 58 063,75 euros s'agissant de M. B et la somme de 5 000 euros s'agissant de Mme B ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Saint-Quentin, outre les dépens, la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- l'expertise judiciaire n'est pas irrégulière ;

- le centre hospitalier de Saint-Quentin a commis une faute engageant sa responsabilité en posant un diagnostic erroné de kyste poplité et en procédant à deux reprises à son exérèse de manière inutile ;

- M. B a subi un préjudice lié à la nécessité de recourir à l'assistance d'une tierce personne avant consolidation de son état de santé qui peut être évaluée à trois heures par semaine du 20 avril au 11 juillet 2016, d'un montant de 825 euros ;

- M. B a subi un préjudice lié à un déficit fonctionnel temporaire total lors de ses hospitalisations le 24 février 2015 puis du 13 avril 2016 au 20 avril 2016, de 25 % du 20 avril au 11 juillet 2016 et de 10 % du 25 février 2015 au 12 avril 2016 puis du 12 juillet 2016 au 22 novembre 2016, d'un montant total de 2 088,75 euros ;

- il a subi un préjudice lié aux souffrances endurées d'un montant de 8 000 euros ;

- il subit un préjudice lié à un déficit fonctionnel permanent qui a été évalué à 13 % d'un montant de 33 150 euros ;

- il subit un préjudice esthétique permanent d'un montant de 4 000 euros ;

- il subit un préjudice d'agrément lié à la gêne dans la pratique du football d'un montant de 5 000 euros ;

- les interventions subies ayant pu avoir eu une influence sur l'évolution ultérieure du cancer dont était atteint M. B et, par la suite, sur la nécessité de recourir à une chimiothérapie, il y a lieu d'indemniser forfaitairement la perte de chance qui en a résulté à hauteur de 5 000 euros.

Par un mémoire, enregistré le 27 septembre 2021, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise demande au tribunal de condamner le centre hospitalier de Saint-Quentin à lui verser la somme de 7 989,06 euros en remboursement des débours exposés, assortie des intérêts légaux à compter du jugement à intervenir, et de mettre à sa charge l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2022, le centre hospitalier de Saint-Quentin, représenté par la SCP Lebègue Derbise, conclut au rejet de la requête ou, à titre subsidiaire, à ce que les sommes demandées par les requérants soient réduites à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- le caractère contradictoire de la procédure d'expertise n'a pas été respecté s'agissant de la question du lien entre les interventions pratiquées et l'évolution ultérieure du cancer de M. B en l'absence de communication aux parties du rapport du sapiteur oncologue ;

- l'inutilité des interventions chirurgicales réalisées n'est pas établie ;

- il y aurait lieu, le cas échéant, de retenir un taux de perte de chance de 50 % d'éviter les interventions chirurgicales du fait de l'erreur de diagnostic commise ;

- il ne saurait être indemnisé une perte de chance forfaitaire d'éviter un traitement ultérieur par chimiothérapie ;

- le préjudice lié au déficit fonctionnel temporaire de M. B doit être établi sur une base de treize euros par jour et celui lié à la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne sur la base d'un montant horaire de onze euros ;

- l'indemnisation des souffrances endurées ne saurait excéder 3 500 euros ;

- l'indemnisation du préjudice esthétique permanent ne saurait excéder la somme de 2 000 euros ;

- l'indemnisation au titre du déficit fonctionnel permanent ne saurait excéder

25 000 euros ;

- l'indemnisation du préjudice d'agrément ne saurait excéder 1 500 euros.

Par ordonnance du 15 décembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 16 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pierre,

- les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public,

- et les observations de Me Lucas, représentant M. B et Mme B, et de

Me Ricard, représentant le centre hospitalier de Saint-Quentin.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite de l'apparition d'une tuméfaction dans le creux poplité du genou gauche de M. B, alors âgé de treize ans, celui-ci a consulté un chirurgien orthopédiste au sein du centre hospitalier de Saint-Quentin, qui a procédé à l'exérèse de cette masse le 24 février 2015, opération renouvelée le 13 avril 2016 et dont M. B a conservé des séquelles physiques. Adressé par son médecin traitant auprès d'un pédochirurgien du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie, un diagnostic de tumeur desmoïde a été posé en décembre 2016 conduisant à un traitement par chimiothérapie au cours de l'année 2017. Estimant fautive sa prise en charge au sein du centre hospitalier de Saint-Quentin, M. B et sa mère demandent la condamnation de l'établissement à les indemniser des conséquences dommageables ayant résulté pour eux de l'erreur de diagnostic dont M. B a été victime.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire que les images obtenues par échographie et IRM, tant avant la première intervention d'exérèse qu'avant la seconde, sur la base desquelles le centre hospitalier de Saint-Quentin a posé un diagnostic de kyste poplité et proposé les interventions réalisées les 24 février 2015 et 13 avril 2016, ne pouvaient laisser penser en première intention à un kyste poplité et devaient conduire à des examens complémentaires, notamment une analyse histologique qui aurait permis d'identifier la tumeur desmoïde dont était atteint M. B. En outre, l'aspect de la masse retirée lors de la première intervention aurait également dû conduire à réaliser une analyse histologique et permettre de corriger le diagnostic initial. Par suite, en posant à deux reprises un diagnostic erroné de kyste poplité en dépit des constatations pouvant être faites au vu des images médicales disponibles, conduisant à deux interventions chirurgicales non indiquées dont l'intéressé a conservé des séquelles physiques, le centre hospitalier de Saint-Quentin a commis une faute.

4. En deuxième lieu, si le centre hospitalier de Saint-Quentin fait valoir qu'une intervention aurait pu également être décidée en cas de diagnostic correct, il se fonde pour ce faire sur les réponses du sapiteur aux questions de l'expert qui se bornent à énoncer qu'une intervention chirurgicale qui n'est pas un traitement de " première élection " des tumeurs desmoïdes n'est pas exclue selon le tableau clinique d'un patient. Toutefois, aucun élément de l'instruction ne permet d'estimer qu'une intervention chirurgicale aurait été susceptible d'être proposée à M. B, alors d'ailleurs, qu'en l'espèce, il s'agit de deux interventions successives.

5. En troisième et dernier lieu, M. B et Mme B soutiennent que les interventions réalisées les 24 février 2015 et 13 avril 2016 ont pu avoir une influence sur l'évolution de la tumeur desmoïde dont était atteint M. B et conduire à ce qu'une chimiothérapie soit rendue nécessaire. Il résulte de l'instruction que l'expert judiciaire a émis une telle hypothèse sur la base des conclusions d'un article du bulletin du cancer du 5 mai 2013, mais que la note établie par le sapiteur s'est bornée à préciser, quant à elle, qu'" on ne peut pas conclure que la chirurgie réalisée initialement a imposé de façon obligatoire le recours à la chimiothérapie ". Par suite, compte tenu de ces avis contradictoires, l'état du dossier ne permet pas au tribunal de se prononcer sur l'existence d'un lien de causalité entre les interventions chirurgicales non indiquées et l'évolution ultérieure du cancer de M. B notamment quant à la nécessité de recourir à une chimiothérapie et, le cas échéant, de déterminer le taux de la perte de chance en résultant. Il y a lieu, dès lors, d'ordonner, avant dire droit, une expertise sur ce point.

D É C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la requête de M. B et de Mme B, procédé à une expertise médicale.

Article 2 : L'expert sera désigné par la présidente du tribunal. Il prendra connaissance des motifs du présent jugement et accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il prêtera serment par écrit devant la greffière en chef du tribunal. L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal et en notifiera copie aux parties dans le délai fixé par la présidente du tribunal dans sa décision le désignant.

Article 3 : L'expert aura pour mission de :

1°) déterminer si les interventions réalisées les 24 février 2015 et 13 avril 2016 ont pu avoir une incidence sur l'évolution ultérieure de la tumeur desmoïde dont était atteint M. A B, notamment quant à la nécessité de recourir à une chimiothérapie ;

2°) préciser, en cas de réponse positive, le taux de perte de chance en résultant pour l'intéressé ;

3°) déterminer dans les conditions fixées ci-dessous, les préjudices éventuels de M. B résultant de cette perte de chance à l'exception de tout état antérieur ou de l'évolution normale ou prévisible de la pathologie initiale ou de toute cause étrangère ou pathologies intercurrentes :

I°) préjudices patrimoniaux :

a) préjudices patrimoniaux temporaires (avant consolidation) : dépenses de santé et frais divers ;

b) préjudices patrimoniaux permanents (après consolidation) : dépenses de santé futures éventuelles et frais divers ;

II°) préjudices extra-patrimoniaux :

a) préjudices extra-patrimoniaux temporaires (avant consolidation) : déficit fonctionnel temporaire, souffrances endurées, en les évaluant sur une échelle de 1 à 7 ;

b) préjudices extra-patrimoniaux permanents (après consolidation) : déficit fonctionnel permanent, préjudice d'agrément, préjudice esthétique en les évaluant sur une échelle de 1 à 7 ;

4°) de manière générale, fournir au tribunal tous éléments susceptibles de lui permettre de statuer sur le recours en responsabilité.

Article 4 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Mme C B, au centre hospitalier de Saint-Quentin et à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Oise.

Délibéré après l'audience du 4 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Boutou, président,

Mme Pierre, première conseillère,

M. Menet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

La rapporteure,

Signé

A-L Pierre

Le président,

Signé

B. Boutou

La greffière,

Signé

A. Ribière

La République mande et ordonne au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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