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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2200071

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2200071

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2200071
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSCP DUMOULIN CHARTRELLE ABIVEN

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 janvier 2022 et 16 mai 2023 sous le n° 2200071, Mme D E, M. F E et M. B E, représentés par

Me Chartrelle, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie à leur verser la somme globale de 60 881,60 euros, assortie des intérêts légaux à compter de leur demande préalable et de leur capitalisation à compter de la même date ;

2°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille à leur verser la somme globale de 77 373,20 euros, assortie des intérêts légaux à compter de leur demande préalable et de leur capitalisation à compter de la même date ;

3°) de condamner le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie à verser à l'EARL Vincent E la somme de 18 222,76 euros, assortie des intérêts légaux à compter de sa demande préalable et de leur capitalisation à compter de la même date ;

4°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille à verser à l'EARL Vincent E la somme de 14 025,50 euros, assortie des intérêts légaux à compter de sa demande préalable et de leur capitalisation à compter de la même date ;

5°) de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie et du centre hospitalier régional universitaire de Lille, outre les dépens, la somme de 16 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Lille est engagée au titre de l'infection nosocomiale contractée au décours de l'intervention du 31 octobre 2016 ;

- Vincent E a subi un déficit fonctionnel temporaire total lors de ses hospitalisations du 25 novembre au 14 décembre 2016 et les 27 et 28 février 2017 et de 60 % dans la semaine suivant sa première hospitalisation, puis de 40 % la semaine suivante et de 20 % la troisième semaine d'un montant de 853,20 euros ;

- il a subi un préjudice esthétique temporaire qui peut être évalué à la somme de

1 500 euros ;

- il a enduré des souffrances physiques et morales dont l'indemnisation peut être évaluée à la somme de 6 000 euros ;

- il a subi un préjudice lié à la nécessité de recourir à l'assistance d'une tierce personne à hauteur de cinq heures par semaine la première semaine suivant son hospitalisation puis de trois heures par semaine, la semaine suivante, qui peut être évalué à la somme de 120 euros ;

- il a subi un préjudice esthétique permanent qui peut être évalué à la somme de

1 000 euros ;

- Vincent E et Mme E ont été contraint d'apporter la somme de 67 900 euros à l'EARL Vincent E afin de faire face à l'arrêt de travail de l'intéressé ;

- le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie a commis des fautes dans la prise en charge de Vincent E lors de son hospitalisation le 23 mai 2017 qui ont retardé la mise en œuvre de l'antibiothérapie adéquate, ce qui lui a fait perdre une chance d'éviter son décès, dans les suites d'une endocardite infectieuse, qui doit être évaluée à 15 % ;

- ils ont exposé des frais pour les obsèques de Vincent E d'un montant de

5 877,38 euros ;

- ils ont subi un préjudice d'affection d'un montant de 20 000 euros chacun avant application du taux de perte de chance de 15 %.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 1er mars 2022 et 5 juin 2024, le centre hospitalier régional universitaire de Lille, représenté par Me Segard, conclut à ce que les prétentions des consorts E et de la mutualité sociale agricole Haute-Normandie soient ramenées à de plus justes proportions et au rejet du surplus des demandes dirigées contre lui.

Il fait valoir que :

- il s'en rapporte à la sagesse du tribunal s'agissant de l'engagement de sa responsabilité sans faute ;

- l'indemnisation de l'assistance par tierce personne avant consolidation de l'état de santé de Vincent E ne saurait excéder la somme de 104 euros ;

- les requérants n'ont pas intérêt à agir s'agissant du préjudice économique subi par l'EARL Vincent E du fait de l'incapacité temporaire de Vincent E ; le lien entre les apports personnels effectués par M. et Mme E à cette même période et l'arrêt de travail n'est pas établi ;

- l'indemnisation du déficit fonctionnel temporaire ne saurait excéder la somme de

456 euros ;

- l'indemnisation des souffrances endurées ne saurait excéder la somme de 5 000 euros ;

- l'indemnisation du préjudice esthétique temporaire ne saurait excéder la somme de 400 euros ;

- l'indemnisation du préjudice esthétique permanent ne saurait excéder la somme de

500 euros ;

- il n'est pas établi que les frais d'expertise n'ont pas été pris en charge par une assurance de protection juridique ;

- s'agissant du remboursement des débours demandés par la mutualité sociale agricole Haute-Normandie, il n'y a pas lieu de prononcer sa condamnation solidaire avec le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie ;

- les frais hospitaliers et les indemnités journalières imputables à l'infection nosocomiale contractée par Vincent E sont d'un montant respectif de 34 162,91 euros et 2 835,36 euros ; aucuns frais d'appareillage, médicaux ou de transport ne sont imputables à cette infection.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 6 avril 2022 et 6 juin 2024, le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie, représenté par la SCP Lebègue-Derbise, conclut à ce que les prétentions des consorts E et de la mutualité sociale agricole Haute-Normandie soient ramenées à de plus justes proportions.

Il fait valoir que :

- il s'en rapporte à la sagesse du tribunal s'agissant de l'engagement de sa responsabilité et du taux de perte de chance associé aux fautes reprochées ;

- les requérants n'ont pas intérêt à agir s'agissant du préjudice économique subi par l'EARL Vincent E du fait du décès de Vincent E ;

- l'indemnisation des frais d'obsèques ne sauraient prendre en compte les frais de culte, la pose d'un emblème religieux, le coût d'impression du livret pour la cérémonie religieuse, l'achat d'un cœur de roses et d'un plateau de charcuterie ;

- l'indemnisation du préjudice d'affection ne saurait excéder la somme

de 3 000 euros s'agissant de Mme D E et de M. B E et la somme de

750 euros s'agissant de M. F E ;

- les frais hospitaliers, médicaux, d'appareillage et de transport imputables aux fautes invoquées à son encontre sont d'un montant respectif de 34 312,51 euros, de 2 681,77 euros, de 76,80 euros et de 87,60 euros auxquels il convient d'appliquer le taux de perte de chance de

15 % ; aucune indemnité journalière n'est imputable aux manquements invoqués.

Par un mémoire enregistré le 14 mai 2024, la mutualité sociale agricole Haute-Normandie demande au tribunal de condamner solidairement le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie et le centre hospitalier régional universitaire de Lille à lui verser la somme globale de 75 392,86 euros en remboursement des débours exposés pour la prise en charge de Vincent E et de mettre à leur charge, outre l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, la somme de 700 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Les requérants ont été invités, en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, à produire des éléments ou des pièces en vue de compléter l'instruction.

Les requérants ont produit des pièces, enregistrées le 10 mai 2024 et communiquées aux autres parties.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires en tant qu'elles concernent l'EARL Vincent E qui n'est pas partie à la présente instance.

II. Par une requête, enregistrée le 11 mai 2023 sous le n° 2301547, l'EARL Vincent E, représentée par Me Chartrelle, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie à verser aux consorts E la somme globale de 60 881,60 euros, assortie des intérêts légaux à compter de leur demande préalable et de leur capitalisation à compter de la même date ;

2°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille à verser aux consorts E la somme globale de 77 373,20 euros, assortie des intérêts légaux à compter de leur demande préalable et de leur capitalisation à compter de la même date ;

3°) de condamner le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie à lui verser la somme de 17 552,66 euros, assortie des intérêts légaux à compter de sa demande préalable et de leur capitalisation à compter de la même date ;

4°) de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille à lui verser la somme de 14 025,50 euros, assortie des intérêts légaux à compter de sa demande préalable et de leur capitalisation à compter de la même date ;

5°) de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie et du centre hospitalier régional universitaire de Lille, outre les dépens, la somme de 16 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Lille est engagée au titre de l'infection nosocomiale contractée par Vincent E au décours de l'intervention du 31 octobre 2016 ;

- la cessation des activités d'exploitant de Vincent E à compter du mois de novembre 2016 dans les suites de cette infection, l'a contrainte à embaucher un salarié dont le coût a été de 12 147,88 euros et à recourir à des prestataires extérieurs en décembre 2016 pour un coût de 1 877,62 euros ;

- le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie a commis des fautes dans la prise en charge de Vincent E lors de son hospitalisation le 23 mai 2017 qui ont retardé la mise en œuvre de l'antibiothérapie adéquate, ce qui lui a fait perdre une chance d'éviter son décès, dans les suites d'une endocardite infectieuse, qui doit être évaluée à 15 % ;

- dans les suites du décès de Vincent E, elle a été contrainte d'embaucher des salariés dont le coût a été de 69 993 euros, de recourir à des prestataires extérieurs pour un coût de 40 345,99 euros et d'exposer des frais de formation d'un montant de 6 678,75 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 octobre 2023, le centre hospitalier régional universitaire de Lille, représenté par Me Segard, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il s'en rapporte à la sagesse du tribunal s'agissant de l'engagement de sa responsabilité sans faute ;

- l'existence d'un préjudice économique en lien avec l'infection contractée au décours de l'intervention du 31 octobre 2016 n'est pas établie.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 décembre 2023, le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie, représenté par la SCP Lebègue-Derbise, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- il s'en rapporte à la sagesse du tribunal s'agissant de l'engagement de sa responsabilité et du taux de perte de chance associé aux fautes reprochées ;

- l'existence d'un préjudice économique en lien avec l'infection dont est décédé Vincent E n'est pas établie.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires en tant qu'elles concernent les consorts E qui ne sont pas parties à la présente instance.

Par ordonnance du 14 février 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 14 mars 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- les ordonnances des 21 octobre 2020 et 25 janvier 2021 par laquelle la présidente du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par les Dr H, Dr C et

Dr G.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pierre,

- les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public,

- et les observations de Me Chartrelle, représentant les requérants, de Me Drancourt, représentant le centre hospitalier régional universitaire de Lille et de Me Denys, représentant le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie.

Considérant ce qui suit :

1. Vincent E, associé exploitant au sein de l'EARL Vincent E, époux de Mme D E et père A. B et F E, a été pris en charge au sein du centre hospitalier régional universitaire de Lille le 26 octobre 2016, dans un contexte de malformation cardiaque congénitale, afin qu'il soit procédé au remplacement de la valve aortique par une intervention de Bentall. Dans les suites immédiates de cette intervention, un pacemaker a été posé le 31 octobre 2016. L'apparition d'une infection par staphylocoque aureus a conduit au retrait de ce matériel, un nouveau pacemaker étant installé en controlatérale le 2 décembre 2016. Vincent E a, par la suite, été opéré le 12 mai 2017 au sein d'une clinique privée pour traiter la survenue d'un ongle incarné infecté. Dans les suites de cette intervention, Vincent E a présenté des signes infectieux qui ont conduit à sa prise en charge à compter du 23 mai 2017 par le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie. Devant la dégradation de son état et compte-tenu de ses antécédents, Vincent E a été transféré au centre hospitalier régional universitaire de Lille le 24 mai 2017 où il est décédé le 4 juin 2017 des suites d'une endocardite infectieuse.

2. Une expertise judiciaire a été ordonnée par le juge des référés du tribunal le 14 janvier 2019 et l'expert a remis son rapport le 22 janvier 2021. Par les requêtes n° 2200071 et

n° 2301547, les consorts E, d'une part, et l'EARL Vincent E, d'autre part, demandent la condamnation du centre hospitalier régional universitaire de Lille au titre de l'infection survenue au décours de l'intervention du 31 octobre 2016 et la condamnation du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie au titre des modalités de prise en charge de l'infection survenue en mai 2017 ayant conduit au décès de Vincent E.

3. Les requêtes n° 2200071 et n° 2301547, présentées par les consorts E et l'EARL Vincent E présentent à juger des questions semblables. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions dirigées contre le centre hospitalier régional universitaire de Lille :

En ce qui concerne la responsabilité :

4. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " () Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. () ". Doit être regardée, au sens de ces dispositions, comme présentant un caractère nosocomial une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

5. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire que l'infection par staphylocoque aureus dont a été atteint Vincent E au niveau de la loge du pacemaker implanté le 31 octobre 2016 est survenue au décours de l'intervention ayant permis la pose du matériel sans avoir été présente ou en incubation avant cette prise en charge, et présentait dès lors un caractère nosocomial. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Lille est engagée à raison de cette infection nosocomiale.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant des préjudices de Vincent E, entrés dans le patrimoine de ses ayants droit :

6. Il résulte de l'instruction que l'état de santé de Vincent E au titre de l'infection contractée au décours de l'intervention du 31 octobre 2016 était consolidé sans séquelles le 27 février 2017, date à laquelle un bilan infectieux a établi sa guérison.

7. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Vincent E a été hospitalisé du 25 novembre au 14 décembre 2016 puis les 26 et 27 février 2016 en lien avec l'infection nosocomiale contractée. Il a également souffert d'un déficit fonctionnel temporaire estimé à

60 % la première semaine suivant sa sortie d'hospitalisation le 14 décembre 2016, de 40 % la deuxième semaine et de 20 % la troisième semaine. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice, sur une base de quinze euros par jour, en l'évaluant à la somme de 456 euros.

8. En deuxième lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que l'état de santé de Vincent E a nécessité une aide de cinq heures par semaine, la première semaine suivant sa sortie d'hospitalisation le 14 décembre 2016 puis de trois heures par semaine, la semaine suivante et que cette aide a été apportée par sa famille. Le coût de cette assistance par tierce personne, sur la base d'une année de 412 jours et d'un taux horaire moyen de rémunération tenant compte des charges patronales et des majorations de rémunération pour travail du dimanche, fixé à 14 euros pour une aide active non spécialisée, sera ainsi fixé à la somme de

125 euros.

9. En troisième lieu, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que les souffrances endurées doivent être évaluées à 3,5 sur une échelle de 7. Ce préjudice sera justement réparé à hauteur de la somme de 5 000 euros.

10. En quatrième lieu, les consorts E ne sont pas fondés à invoquer un préjudice esthétique temporaire de Vincent E en l'absence d'altération majeure de son apparence physique qui soit établie pendant la période précédant la consolidation de son état de santé et en lien avec l'infection nosocomiale contractée, dès lors que l'expertise judiciaire n'a retenu que le port de pansement pendant deux semaines et la faible cicatrice de réintervention.

11. En cinquième lieu, et en revanche, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire, qu'un préjudice esthétique permanent a été évalué à 0,5 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice, qui a cessé au moment du décès ultérieur de Vincent E le 4 juin 2017, et doit par suite être évalué à la date de cet événement, en l'évaluant à la somme de 250 euros.

12. Il résulte de ce qui précède que les consorts E sont fondés à demander la condamnation du centre hospitalier régional universitaire de Lille à leur verser la somme de 5 831 euros au titre des préjudices subis par Vincent E.

S'agissant des préjudices de Mme E :

13. Mme E demande à être indemnisée des apports en trésorerie effectués auprès de l'EARL Vincent E entre les mois de décembre 2016 et mai 2017 consécutifs aux coûts engendrés par l'absence de Vincent E à hauteur de la somme de 67 900 euros. Toutefois de tels apports consentis à une société dont elle était associée, constituent une dette de la société envers elle et ont vocation à lui être remboursés. Ils ne sont ainsi pas constitutifs d'un préjudice et Mme E n'est pas fondée à en demander l'indemnisation.

S'agissant des préjudices de l'EARL Vincent E :

14. L'EARL Vincent E dont Vincent E était associé-exploitant soutient que dans les suites de son infection nosocomiale, elle a dû, pour pallier l'absence de l'intéressé, embaucher un salarié agricole et recourir à des prestataires.

15. Toutefois, en se bornant à demander le remboursement de frais dont elle soutient qu'ils ont été exposés du fait du dommage subi par son gérant, Vincent E, sans apporter aucun élément sur l'existence d'une diminution de ses résultats d'exploitation, l'EARL Vincent E n'établit pas, en tout état de cause, l'existence du préjudice économique dont elle se prévaut.

En ce qui concerne les débours :

16. D'une part, si la mutualité sociale agricole Haute-Normandie demande la condamnation solidaire du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie et du centre hospitalier régional universitaire de Lille, l'infection nosocomiale dont a été atteint son assuré, Vincent E, engage la seule responsabilité du centre hospitalier régional universitaire de Lille.

17. D'autre part, alors qu'ainsi qu'il a été dit, l'état de santé de Vincent E au titre de l'infection contractée au décours de l'intervention du 31 octobre 2016 était consolidé sans séquelles le 27 février 2017, seuls les débours exposés durant cette période peuvent lui être imputables.

18. Enfin, il résulte du rapport d'expertise judiciaire que Vincent E a été en mesure de reprendre ses activités professionnelles à compter de janvier 2017 avant d'être hospitalisé deux jours les 26 et 27 février 2017 pour un bilan infectieux ayant confirmé sa guérison.

19. Ainsi, compte-tenu de ce qui précède et au vu du relevé détaillé de ses débours produit par la mutualité sociale agricole Haute-Normandie, il y a lieu d'évaluer les débours imputables à l'infection nosocomiale contractée par Vincent E au sein du centre hospitalier régional universitaire de Lille aux sommes de 127,06 euros au titre des frais médicaux et pharmaceutiques, de 34 162,91 euros au titre des frais hospitaliers, de 87,60 euros au titre des frais de transport et de 1 326,21 euros au titre des indemnités journalières versées. En revanche, il ne résulte pas de l'instruction et notamment des pièces produites par la mutualité sociale agricole Haute-Normandie, compte-tenu de la date à laquelle de tels frais ont pu être exposés, que des frais d'appareillage soient imputables à l'infection nosocomiale contractée par Vincent E.

20. Ainsi, il y a lieu de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille à rembourser à la mutualité sociale agricole Haute-Normandie la somme de 35 703,78 euros au titre de ses débours.

Sur la responsabilité du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie :

En ce qui concerne la responsabilité :

21. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

22. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire que Vincent E a présenté un ongle incarné infecté à compter de mai 2017 qui a d'ailleurs fait l'objet d'une intervention dans une clinique privée. Cette infection initiale ayant évolué défavorablement, Vincent E, qui présentait les symptômes d'une endocardite, a été pris en charge le 23 mai 2017 par le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie.

23. Il résulte également de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire que cette prise en charge n'a pas été conforme alors que la réalisation des trois hémocultures permettant de vérifier la présence d'une infection a pris dix-huit à vingt heures au lieu de trois heures et que l'antiobiothérapie idoine n'a été administrée qu'à seize heures le 24 mai alors qu'elle aurait dû et pu l'être dès huit heures le 24 mai. Ce retard de prise en charge de l'infection de Vincent E est fautif et engage la responsabilité de l'établissement.

En ce qui concerne la perte de chance :

24. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

25. Il résulte également de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire que le retard dans l'administration de l'antibiothérapie adéquate par le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie a fait perdre une chance à Vincent E d'échapper à son décès dans les suites de l'endocardite infectieuse contractée et que cette perte de chance doit être évaluée à 15 %.

En ce qui concerne les préjudices :

S'agissant des préjudices de Mme E :

26. En premier lieu, Mme E justifie avoir exposé des frais d'obsèques d'un montant de 5 877,38 euros. Si le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie demande que soient déduits les frais liés à l'achat de fleurs de 350 euros, ces frais qui ne sont ni excessifs ni somptuaires, ont contribué à donner au défunt une sépulture décente et font partie des préjudices susceptibles de donner lieu à réparation. En revanche, alors que ces frais relèvent d'un choix personnel des proches de Vincent E et ne présentent, dès lors, pas un lien direct avec la faute commise par le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie, il y a lieu de déduire les frais d'impression d'un livret pour la cérémonie religieuse d'un montant de 324 euros, d'organisation de la cérémonie religieuse à hauteur de 170 euros et l'achat de nourriture pour un montant de 295 euros. Par suite, il y a lieu d'accorder à Mme E, compte-tenu du taux de perte de chance retenu au point 25, la somme de 763,25 euros.

27. En second lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection de

Mme E, en lui accordant, après application du taux de perte de chance retenu au point 25, la somme de 3 000 euros.

28. Il résulte de ce qui précède que Mme E est fondée à demander la condamnation du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie à lui verser la somme globale de 3 763, 25 euros.

S'agissant des préjudices A. F et B E :

29. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection A. F et B E, qui vivaient tous deux avec leur père, en leur accordant, après application du taux de perte de chance retenu au point 25, la somme de 3 000 euros chacun.

S'agissant des préjudices de l'EARL E :

30. L'EARL Vincent E dont Vincent E était associé-exploitant soutient qu'à la suite de son décès, elle a dû embaucher des salariés, recourir à des prestataires et exposer des frais supplémentaires pour former sa nouvelle gérante, Mme E.

31. Toutefois, en se bornant à demander le remboursement de frais dont elle soutient qu'ils ont été exposés du fait du décès de son gérant Vincent E, sans apporter aucun élément sur l'existence d'une diminution de ses résultats d'exploitation, l'EARL Vincent E n'établit pas, en tout état de cause, l'existence du préjudice économique dont elle se prévaut.

En ce qui concerne les débours :

32. D'une part, si la mutualité sociale agricole Haute-Normandie demande la condamnation solidaire du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie et du centre hospitalier régional universitaire de Lille, la faute retenue au point 23 qui a fait perdre une chance à Vincent E d'éviter son décès engage la seule responsabilité du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie.

33. D'autre part, alors que cette faute est intervenue à compter de la prise en charge de Vincent E au sein du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie le 23 mai 2017, la mutualité sociale agricole Haute-Normandie ne saurait demander le remboursement de débours exposés antérieurement à cette date et notamment pour la période allant de la guérison de Vincent E de l'infection nosocomiale constatée le 27 février 2017 jusqu'au 23 mai 2017.

34. Ainsi compte-tenu de ce qui précède et au vu du relevé détaillé des débours produit par la mutualité sociale agricole Haute-Normandie, il y a lieu d'évaluer les débours imputables à la faute commise au sein du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie aux sommes de 283,39 euros au titre des frais médicaux et pharmaceutiques et de 34 312,51 euros au titre des frais hospitaliers. En revanche, il ne résulte pas de l'instruction et notamment des pièces produites par la mutualité sociale agricole Haute-Normandie, compte-tenu de la date à laquelle de tels frais ont pu être exposés, que des frais de transport ou d'appareillage soient imputables à cette faute, ni que des indemnités journalières aient été versées en conséquence de celle-ci.

35. Ainsi, il y a lieu de condamner le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie, compte-tenu du taux de perte de chance retenu au point 25, à rembourser la somme de

5 189,38 euros au titre des débours de la mutualité sociale agricole Haute-Normandie.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

36. Les consorts E ont droit à ce que les sommes mentionnées aux points 12, 28 et 29 soient majorées de l'intérêt au taux légal à compter du 24 septembre 2021, date de réception de leurs demandes préalables par le centre hospitalier régional universitaire de Lille et le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie.

37. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée par la requête enregistrée le 11 janvier 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 24 septembre 2022, date à laquelle était due pour la première fois une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les dépens :

38. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre les frais et honoraires de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 5 407 euros par trois ordonnances des 21 octobre 2020 et 25 janvier 2021 de la présidente du tribunal, à la charge définitive et solidaire du centre hospitalier régional universitaire de Lille et du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie, sans qu'aient d'incidence, s'agissant de dépens, les modalités de prise en charge de ces frais par une assurance de protection juridique.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

39. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " () En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget () ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 118 € et 1 191 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2024.".

40. Il y a lieu, en application des dispositions précitées, de condamner le centre hospitalier régional universitaire de Lille et le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie à verser à la mutualité sociale agricole Haute-Normandie la somme globale de 1 191 euros.

Sur les frais d'instance :

41. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge solidaire du centre hospitalier régional universitaire de Lille et du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par les consorts E. En revanche, alors qu'ils ne sont pas à son égard la partie perdante, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du centre hospitalier régional universitaire de Lille ou du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie, la somme que demande l'EARL Vincent E au même titre. Enfin, alors que la mutualité sociale agricole Haute-Normandie, qui n'a pas eu recours au ministère d'avocat, ne justifie pas avoir exposé des frais au titre de la présente instance, les conclusions qu'elle présente au même titre doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier régional universitaire de Lille est condamné à verser la somme globale de 5 831 euros à Mme D E, M. F E et M. B E, assortie des intérêts légaux à compter du 24 septembre 2021 et de leur capitalisation à compter du 24 septembre 2022, en réparation des préjudices de Vincent E.

Article 2 : Le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie est condamné à verser les sommes de 3 763,25 euros à Mme D E, de 3 000 euros à M. F E et de 3 000 euros à M. B E, assorties des intérêts légaux à compter du 24 septembre 2021 et de leur capitalisation à compter du 24 septembre 2022, en réparation de leurs préjudices.

Article 3 : Le centre hospitalier régional universitaire de Lille est condamné à verser à la mutualité sociale agricole Haute-Normandie la somme de 35 703,78 euros au titre de ses débours.

Article 4 : Le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie est condamné à verser à la mutualité sociale agricole Haute-Normandie la somme de 5 189,38 euros au titre de ses débours.

Article 5 : Les dépens, liquidés et taxés à la somme de 5 407 euros par trois ordonnances des 21 octobre 2020 et 25 janvier 2021 de la présidente du tribunal, sont mis à la charge définitive et solidaire du centre hospitalier régional universitaire de Lille et du centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie.

Article 6 : Le centre hospitalier régional universitaire de Lille et le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie verseront solidairement la somme globale de 1 500 euros à Mme D E, M. F E et M. B E en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 7 : Le centre hospitalier régional universitaire de Lille et le centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie verseront à la mutualité sociale agricole Haute-Normandie la somme globale de 1 191 euros au titre de l'indemnité prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 8 : Le surplus des conclusions de la requête n° 2200071 et des demandes de la mutualité sociale agricole Haute-Normandie est rejeté.

Article 9 : La requête n° 2301547 présentée par l'EARL Vincent E est rejetée.

Article 10 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E, à M. F E,

à M. B E, à l'EARL Vincent E, au centre hospitalier régional universitaire de Lille, au centre hospitalier universitaire Amiens-Picardie et à la mutualité sociale agricole Haute-Normandie.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Boutou, président,

Mme Pierre, première conseillère,

M. Menet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La rapporteure,

Signé

A-L Pierre

Le président,

Signé

B. Boutou

La greffière,

Signé

A. Ribière

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et de la prévention en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2200071 et 2301547

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