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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2203156

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2203156

jeudi 27 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2203156
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantMATHIEU-DEJAS-LOIZEAUX-LETISSIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 septembre 2022 et 27 septembre 2023, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne, représentée par Me de Berny, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier de Chauny à lui rembourser la somme de 518 169,64 euros au titre des débours exposés pour la prise en charge de Mme B, avec intérêts au taux légal à compter de la notification de son recours préalable ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier de Chauny à lui rembourser la somme la somme de 171 103,42 euros en remboursement des prestations échues au 1er mars 2022, avec intérêts au taux légal à compter de la notification de son recours préalable et à lui rembourser les prestations échues et à échoir à compter du 1er mars 2022 au coût effectivement supporté et sans plafond, à mesure de leur service ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Chauny, outre l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier de Chauny est engagée tant au titre de la faute commise lors de l'arthroplastie du genou pratiquée sur Mme B le 10 juillet 2017 entrainant une plaie artérielle qu'au titre de l'infection nosocomiale dont l'intéressée a été atteinte dans les suites de cette intervention ;

- il y a lieu de condamner le centre hospitalier de Chauny à lui rembourser les débours déjà exposés et futurs en lien avec le dommage subi par Mme B tels qu'ils résultent du relevé détaillé des débours et de l'attestation d'imputabilité de son médecin conseil.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 15 septembre et 26 octobre 2023, le centre hospitalier de Chauny, représenté par la SCP Lebègue Derbise, conclut à ce que les sommes demandées par la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne soient réduites.

Il fait valoir que :

- il s'en rapporte à justice s'agissant de l'engagement de sa responsabilité pour faute et au titre de l'infection nosocomiale contractée par Mme B ;

- il y a lieu de déduire des frais d'hospitalisation, les cinq jours d'hospitalisation qui auraient été supportés même en l'absence de dommage dans les suites normales de l'arthroplastie du genou pratiquée, de même que les frais initiaux d'anesthésie, d'appareillage au titre d'un déambulateur et d'une attelle de genou ;

- l'imputabilité des frais d'hospitalisation pour anémie, de la consultation auprès d'un dermatologue et les frais de transport qui y sont associés, n'est pas établie ;

- il y a lieu de retenir un renouvellement tous les cinq ans de la prothèse de seconde mise ;

- il y a lieu de retenir le renouvellement préconisé par le médecin conseil de la caisse s'agissant du coussin du fauteuil roulant, des cannes mécaniques et du déambulateur ;

- il refuse la capitalisation des frais futurs.

La requête, les mémoires et les pièces produites dans le cadre de la présente instance ont été communiqués à Mme C B.

Par ordonnance du 27 octobre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 13 novembre 2023.

La caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne a été invitée, en application de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, à produire des éléments ou des pièces en vue de compléter l'instruction.

La caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne a produit des pièces, enregistrées le 4 juin 2024 et communiquées aux autres parties.

Une intervention présentée pour Mme C B a été enregistrée le 9 juin 2024.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- les ordonnances du 29 janvier 2021, par lesquelles le président du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par le Dr A assisté du Dr D.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Pierre,

- les conclusions de M. Beaujard, rapporteur public,

- et les observations de Me Ricard, représentant le centre hospitalier de Chauny.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B a été suivie pendant plusieurs années au sein du centre hospitalier de Chauny pour une gonarthrose droite. Elle a été opérée en janvier 2012 d'une ligamentoplastie, initialement compliquée d'une algodystrophie, puis en novembre 2012 d'une ostéotomie tibiale de valgisation. Une première prothèse de genou a été posée en octobre 2013 au sein de cet établissement. En raison de la persistance de douleurs, un remplacement de prothèse a été proposé à Mme B. Une intervention chirurgicale a été conduite en ce sens le 10 juillet 2017. Toutefois, compte-tenu d'une plaie artérielle per-opératoire de l'artère poplitée, l'intervention a été interrompue et Mme B a été transférée en urgence au centre hospitalier de Saint-Quentin pour une prise en charge spécialisée. En dépit de multiples gestes chirurgicaux destinés à remédier aux thromboses diagnostiquées chez Mme B avec ischémie du membre inférieur droit et compte-tenu de la survenue d'une infection du site opératoire, il a été procédé à une amputation au niveau de la cuisse le 17 novembre 2017. Une expertise a été ordonnée le 17 février 2020 par le juge des référés du tribunal et l'expert a déposé son rapport le 2 décembre 2020. Par la présente requête, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne demande le remboursement des débours exposés au titre de la prise en charge des complications subies par Mme B.

Sur la responsabilité :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. / Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. () ". Par ailleurs, doit être regardée, au sens de ces dispositions, comme présentant un caractère nosocomial, une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

3. D'une part, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise judiciaire et n'est d'ailleurs pas contesté que la plaie per-opératoire de l'artère poplitée dont a été victime Mme B, et qui a conduit à son transfert en urgence au centre hospitalier de Saint-Quentin, est survenue à la suite d'un manque de prudence du chirurgien orthopédique dans le maniement de la scie durant d'intervention. Par suite, la faute qui en résulte engage la responsabilité du centre hospitalier de Chauny.

4. D'autre part, dans les suites de cet accident per-opératoire, il résulte de l'instruction qu'un syndrome infectieux du site opératoire a été diagnostiqué chez Mme B. A cet égard, l'expert a estimé que cette infection a été contractée au décours de l'intervention du 10 juillet 2017 et ne présentait pas de lien avec les soins prodigués par la suite au centre hospitalier de Saint-Quentin où ont été traitées les suites de la plaie artérielle et cette infection. Par suite, la responsabilité du centre hospitalier de Chauny est engagée à raison de cette infection nosocomiale.

Sur le lien de causalité :

5. Il résulte de l'instruction que le dommage subi par Mme B résultant des nombreuses réinterventions dont elle a fait l'objet notamment pour traiter l'ischémie du membre inférieur droit dont elle était atteinte et qui a conduit ultérieurement à l'amputation au niveau de la cuisse de sa jambe droite est imputable à la conjonction de la plaie per-opératoire fautive et de l'infection nosocomiale contractée au décours de cette même intervention.

Sur les débours :

En ce qui concerne les débours exposés avant la consolidation de l'état de santé de

Mme B :

6. Il résulte de l'instruction que l'état de santé de Mme B est consolidé avec séquelles depuis le 25 janvier 2020.

7. La caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne justifie de frais hospitaliers, de frais médicaux, de frais pharmaceutiques, de frais d'appareillage et de frais de transport avant la consolidation de l'état de santé de Mme B par la production d'un relevé détaillé de ses débours et d'une attestation d'imputabilité établie par son médecin-conseil.

8. A cet égard, si le centre hospitalier de Chauny soutient que doivent être déduits les frais d'anesthésie du 10 juillet 2017 qui seraient en lien avec l'intervention initiale, il résulte du relevé de débours qu'il s'agit d'une anesthésie pratiquée au centre hospitalier de Saint-Quentin, soit dans le cadre de la prise en charge en urgence de la plaie per-opératoire de Mme B.

9. En outre, si le centre hospitalier de Chauny conteste l'imputabilité au dommage de la consultation en dermatologie et de l'hospitalisation pour anémie de la patiente, ainsi que les frais de transport correspondant, et les premiers frais d'appareillage au titre d'un déambulateur et d'une attelle de genou, aucun élément de l'instruction et notamment pas le rapport d'expertise, ne remet en cause l'attestation d'imputabilité du médecin conseil de la caisse.

10. En revanche, le centre hospitalier de Chauny est fondé à demander que soient déduits des débours dont il est demandé le remboursement, les frais d'hospitalisation en orthopédie à hauteur de cinq jours, qui auraient été exposés même sans faute, soit la somme de 6 013,60 euros.

11. Par suite, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne est fondée à demander le remboursement de la somme de 161 672,53 euros au titre des débours exposés avant la consolidation de l'état de santé de Mme B.

En ce qui concerne les débours postérieurs à la consolidation de l'état de santé de

Mme B :

12. D'une part, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne justifie de frais médicaux et de frais d'appareillage postérieurement à la consolidation de l'état de santé de

Mme B par la production d'un relevé détaillé de ses débours et d'une attestation d'imputabilité établie par son médecin-conseil à hauteur de la somme de 3 417,29 euros. Il y a lieu de lui accorder cette somme.

13. D'autre part, s'agissant des frais futurs viagers, la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne justifie qu'elle exposera postérieurement à la lecture du présent jugement, des frais médicaux et d'appareillage résultant d'une consultation médicale de surveillance, d'une radiographie de la cuisse et du renouvellement des appareillages constitués d'une prothèse principale et d'une prothèse de secours, d'un fauteuil roulant, d'un coussin de fauteuil roulant, d'un déambulateur et d'une paire de cannes mécaniques. A cet égard, il résulte de l'attestation d'imputabilité que le renouvellement du déambulateur sera effectué tous les cinq ans, celui des cannes mécaniques tous les trois ans et celui du coussin du fauteuil roulant tous les deux ans. Dans le silence de l'attestation d'imputabilité et du rapport d'expertise sur la périodicité de renouvellement du fauteuil roulant lui-même et des prothèses de première mise et de secours, il y a lieu de retenir un renouvellement du fauteuil tous les cinq ans, de la prothèse de première mise tous les deux ans et de la prothèse de secours tous les cinq ans. Compte-tenu de ces périodicités et du coût unitaire des prestations et appareillages en cause tel qu'il résulte du détail des débours viagers produit par la caisse, le montant annuel des dépenses qui seront exposées par la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne s'élève à la somme de 9 578,52 euros.

14. Par suite, alors que le centre hospitalier de Chauny s'est opposé à tout règlement en capital des débours à échoir, les débours dus seront remboursés à compter du présent jugement au moyen d'une rente annuelle de 9 578,52 euros, revalorisée par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de la sécurité sociale.

Sur les intérêts :

15. La caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne a droit à ce que les sommes mentionnées aux points 11 et 12 soient majorées de l'intérêt au taux légal à compter du 29 septembre 2022, date à laquelle a été enregistrée sa requête, à défaut pour elle de justifier de la date de notification de sa réclamation préalable en l'absence de mention de celle-ci sur l'accusé de réception produit.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

16. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " () En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. À compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget () ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 118 € et 1 191 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2024 ".

17. En application des dispositions précitées, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier de Chauny le versement à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne de la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les dépens :

18. Il y a lieu de mettre les frais et honoraires de l'expertise, liquidés et taxés aux sommes de 2 880 et 840 euros par deux ordonnances du 29 janvier 2021 de la présidente du tribunal, à la charge définitive du centre hospitalier de Chauny.

Sur les frais d'instance :

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Chauny la somme de 1 500 euros au bénéfice de la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Chauny est condamné à verser la somme de

165 089,82 euros à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne en remboursement de ses débours, assortie des intérêts légaux à compter du 29 septembre 2022.

Article 2 : Le centre hospitalier de Chauny est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne une rente annuelle d'un montant de 9 578,52 euros en remboursement des dépenses de santé futures. Le montant de cette rente, qui est payable à terme échu, sera revalorisé par application des coefficients prévus à l'article L. 434-17 du code de sécurité sociale.

Article 3 : Le centre hospitalier de Chauny est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 4 : Le centre hospitalier de Chauny versera la somme de 1 500 euros à caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Les dépens, liquidés et taxés aux sommes de 2 880 et 840 euros par deux ordonnances du 29 janvier 2021 de la présidente du tribunal sont mis à la charge définitive du centre hospitalier de Chauny.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne, au centre hospitalier de Chauny et à Mme C B.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Boutou, président,

Mme Pierre, première conseillère,

M. Menet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2024.

La rapporteure,

Signé

A-L Pierre

Le président,

Signé

B. Boutou

La greffière,

Signé

A. Ribière

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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