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AccueilJurisprudence administrativeN° TA80-2300424

Tribunal Administratif d'Amiens — Décision N° TA80-2300424

jeudi 7 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif d'Amiens
SectionTribunal Administratif d'Amiens
N° DossierTA80-2300424
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSCP LEBEGUE DERBISE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 9 février 2023 et 28 mars 2024, Mme I F, M. H F, Mme E F épouse G, Mme D F épouse J K et M. B F, représentés par SELARL Laquille et Marcossoli, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 21 janvier 2023 par laquelle le centre hospitalier de Chauny a rejeté leur réclamation préalable indemnitaire ;

2°) de condamner le centre hospitalier de Chauny à leur verser la somme globale de 455 100 euros en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis à la suite de la prise en charge de A F par cet établissement ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier de Chauny la somme de 5 000 euros à verser à chacun d'entre eux en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que la somme de 1 920 euros exposée au titre des dépens.

Ils soutiennent que :

- la responsabilité du centre hospitalier de Chauny est engagée à raison du décès de A F à la suite de sa prise en charge fautive par cet établissement ;

- le centre hospitalier de Chauny devra être condamné à réparer les préjudices causés à Mme I F, veuve de la victime, à hauteur de 70 000 euros au titre du préjudice d'affection résultant du décès brutal de son époux, à hauteur de 200 000 euros au titre du préjudice économique qu'elle subit du fait de la diminution de ses ressources après le décès de son époux, et à hauteur de 5 100 euros en remboursement des frais exposés pour les obsèques ;

- le centre hospitalier de Chauny devra être condamné à réparer le préjudice d'affection causé à M. H F, à Mme E F épouse G, à Mme D F épouse J K et à M. B F, enfants de la victime, à hauteur de 45 000 euros chacun.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 décembre 2023, le centre hospitalier de Chauny, représenté par la SCP Lebègue Derbise, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- sa responsabilité ne saurait être engagée dès lors que la cause du décès de A F demeure inconnue, de sorte que son décès ne peut être imputé à des fautes commises par le centre hospitalier dans sa prise en charge ;

- le taux de perte de chance de 50 % retenu par l'expert n'est pas justifié ;

- en toute hypothèse, le préjudice financier de la veuve du défunt n'est pas établi ;

- seuls les frais funéraires strictement en lien avec le décès de A F pourront être indemnisés ;

- les prétentions des parties au titre de leur préjudice d'affection devront être ramenées à de plus justes proportions, et il conviendra d'appliquer un taux de perte de chance.

La requête a été transmise à la caisse primaire d'assurance maladie de l'Aisne qui n'a pas produit d'observations.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 1801245 du 1er août 2019 par laquelle la présidente du tribunal a taxé les frais de l'expertise réalisée par le Dr C.

Par ordonnance du 28 mars 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 6 mai 2024.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sako, conseillère,

- les conclusions de M. Menet, rapporteur public,

- et les observations de Me Denys, représentant le centre hospitalier de Chauny.

Considérant ce qui suit :

1. A F, alors âgé de 83 ans, a été hospitalisé au centre hospitalier de Chauny dans la nuit du 26 octobre 2013, après avoir été victime d'une chute à son domicile. Le lendemain de cette hospitalisation, l'intéressé a été retrouvé décédé dans son lit par l'équipe médicale. Par une ordonnance du 8 novembre 2018, le juge des référés du tribunal, saisi par la veuve et les quatre enfants du défunt, a ordonné une expertise sur les conditions de prise en charge de la victime et la cause de son décès. Estimant, à la suite du dépôt par l'expert de son rapport du 23 juillet 2019, que le décès de leur époux et père était imputable à des fautes commises par le centre hospitalier de Chauny dans la prise en charge de la victime, les consorts F ont saisi cet établissement d'une demande indemnitaire préalable. Par la présente requête, ils demandent au tribunal d'annuler la décision implicite de rejet de leur demande indemnitaire et de condamner le centre hospitalier de Chauny à leur verser la somme globale de 455 100 euros en réparation de leurs préjudices.

Sur l'étendue du litige :

2. La décision par laquelle le centre hospitalier de Chauny a implicitement rejeté la demande indemnitaire préalable formée par les requérants a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande des intéressés. Dès lors, en formulant les conclusions mentionnées au point précédent, les consorts F ont donné à l'ensemble de leur requête le caractère d'un recours de plein contentieux. Par conséquent, ils doivent seulement être regardés comme ayant présenté des conclusions indemnitaires contre le centre hospitalier de Chauny.

Sur la responsabilité :

3. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

4. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise, qu'aucun électrocardiogramme (ECG) n'a été pratiqué sur A F alors qu'un tel examen s'imposait en raison de plusieurs facteurs tels que la cause de son hospitalisation - une chute potentiellement provoquée par un malaise - des antécédents cardiologiques de la victime connus de l'équipe médicale, ainsi que des résultats de ses analyses biologiques, qui avaient mis en évidence une hypokaliémie, c'est-à-dire une diminution significative du taux de potassium dans le sang. L'expert relève que tout patient présentant un malaise, avéré ou suspecté, doit bénéficier de la réalisation d'un ECG le plus précocement possible, et que l'absence de réalisation d'un tel examen constitue une négligence qui a eu un impact qu'il qualifie de " considérable " sur la prise en charge de la victime. L'expert considère en outre que le traitement administré au patient pour traiter son hypokaliémie n'a pas été adapté. Il décrit celui qui aurait pu permettre de la corriger efficacement et réduire ainsi le risque de troubles du rythme cardiaque, de type torsades de pointe, auquel il était exposé du fait de cette anomalie. L'expert relève enfin que les mesures de précaution et de surveillance qui s'imposaient eu égard à l'état de santé du patient n'ont pas été mises en œuvre, notamment sa mise à jeun, la pose d'une sonde gastrique, ou encore la surveillance des constantes vitales toutes les huit heures, A F ayant été retrouvé décédé près de douze heures après la dernière prise de ces constantes. Ces observations de l'expert ne sont pas sérieusement contestées par le centre hospitalier de Chauny, qui se borne à faire valoir que la cause du décès de la victime n'est pas connue avec certitude. Il résulte toutefois de ce qui précède que le centre hospitalier de Chauny a commis des fautes dans la prise en charge de Henry F, tenant au défaut de surveillance et à un diagnostic et un choix thérapeutique erronés.

Sur le lien de causalité :

5. D'une part, il résulte des dispositions précitées du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique qu'en l'absence de certitudes médicales permettant d'affirmer ou d'exclure qu'un dommage corporel survenu au cours ou dans les suites d'un acte de soins est imputable à cet acte, il appartient au juge, saisi d'une demande indemnitaire sur le fondement des dispositions citées au point 3 du présent jugement, de se fonder sur l'ensemble des éléments pertinents résultant de l'instruction pour déterminer si, dans les circonstances de l'affaire, cette imputabilité peut être retenue.

6. D'autre part, dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter la survenue de ce dommage. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

7. S'il est constant que la cause du décès de M. F n'est pas connue avec certitude, en l'absence d'autopsie, mais également de l'absence de réalisation par le centre hospitalier de Chauny d'un ECG, il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise, que la cause la plus probable du décès de A F est la survenue d'un trouble du rythme cardiaque de type torsades de pointe, ou un arrêt cardio-respiratoire secondaire à une inhalation bronchique massive faisant suite à une occlusion intestinale aiguë. En se bornant à relever que la cause de la mort n'est pas connue avec certitude, faute de réalisation d'une autopsie, le centre hospitalier de Chauny n'apporte aucun élément de nature à contredire les conclusions de l'expertise, lesquelles sont étayées tant par les antécédents médicaux de la victime, que par les résultats ou constats réalisés à l'hôpital lors de son admission. Il en résulte que le décès de M. F doit être regardé comme étant imputable aux fautes commises par le centre hospitalier de Chauny, mentionnées au point 4 du présent jugement. Par suite, la responsabilité de cet établissement public est engagée, et le lien de causalité entre les fautes mentionnées précédemment et la perte de chance de la victime d'éviter le dommage, évaluée à 50 % par l'expert, doit être regardé comme établi.

Sur les préjudices :

En ce qui concerne Mme I F :

S'agissant du préjudice économique :

8. Le préjudice économique subi par les ayants droit appartenant au foyer de la victime décédée est constitué par la perte des revenus de la victime qui étaient consacrés à l'entretien de chacun d'eux. Le préjudice économique subi par l'ensemble des membres du foyer est déterminé par référence à un pourcentage des revenus de la victime affectés à l'entretien de la famille, mais en prenant également en compte les revenus propres des membres survivants, ainsi que les éventuelles prestations reçues en compensation du décès. Lorsque ce préjudice est indemnisé par un capital à verser aux ayants droit, il est obtenu par l'application d'un coefficient de capitalisation au montant annuel des pertes de revenus. Ce coefficient est déterminé au regard de l'âge de celui des deux conjoints qui présentait, indépendamment de l'accident, l'espérance de vie la moins importante, à la date à laquelle il est procédé à la capitalisation.

9. A la date du décès de la victime, le foyer de A F, composé de lui-même et de son épouse, avait pour ressources annuelles la somme de 33 143 euros selon l'avis d'imposition de l'année 2012. Eu égard à la part de consommation du défunt, qui doit être évaluée à 30 % dans les circonstances de l'espèce, le revenu théorique du foyer s'élevait à la somme de 23 200 euros. Il résulte toutefois de l'instruction que le montant des revenus perçus par Mme I F postérieurement au décès de son époux, composés de pensions de retraite et de réversion, est supérieur à ce revenu théorique. Par suite, l'existence d'un préjudice économique n'est pas établie, et la demande tendant à son indemnisation ne peut qu'être rejetée.

S'agissant des frais d'obsèques :

10. Les requérants produisent deux factures d'un montant de 3 050,49 euros et de 2 075,06 euros au titre des frais d'obsèques de A F, pris en charge par sa veuve. La deuxième facture comporte la fourniture et l'installation d'un caveau de deux places, de sorte que l'intéressée ne peut solliciter d'indemnisation qu'à hauteur de la moitié de cette dépense. Si le centre hospitalier de Chauny demande que soient déduits les frais relatifs à la parution d'une annonce dans les journaux, ces frais d'un montant de 249,32 ne sont ni excessifs, ni somptuaires, et font partie des préjudices susceptibles de donner lieu à réparation. Enfin, contrairement à ce qu'affirme le centre hospitalier, il n'y a pas lieu de diviser par deux la somme de 25 euros payée au titre de la vacation de police administrative. Par suite, il y a lieu d'accorder à Mme I F, compte tenu du taux de perte de chance, la somme de 2 044,01 euros au titre des frais d'obsèques exposés.

S'agissant du préjudice d'affection :

11. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection subi par Mme I F en lui allouant, compte tenu du taux de perte de chance de 50 %, la somme de 12 500 euros.

En ce qui concerne les enfants de A F :

12. Il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection subi par les quatre enfants du défunt en leur allouant, compte tenu du taux de perte de chance de 50 %, la somme de 2 500 euros chacun.

Sur les dépens :

13. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. L'Etat peut être condamné aux dépens "

14. En application des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, les frais et honoraires de l'expertise du docteur C, prescrite par ordonnance n° 1801245 du 8 novembre 2018, liquidés et taxés à la somme de 1 920 euros par l'ordonnance du 1er août 2019 de la présidente du tribunal, sont mis à la charge définitive du centre hospitalier de Chauny.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

15. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

16. En application de ces dispositions, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier de Chauny la somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par l'ensemble des requérants et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Le centre hospitalier de Chauny est condamné à verser la somme de 14 544,01 euros à Mme I F.

Article 2 : Le centre hospitalier de Chauny est condamné à verser la somme de 2 500 euros chacun à M. H F, à Mme E F épouse G, à Mme D F épouse J K et à M. B F.

Article 3 : Les frais de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 1 920 euros par l'ordonnance du 1er août 2019 de la présidente du tribunal sont mis à la charge définitive du centre hospitalier de Chauny.

Article 4 : Le centre hospitalier de Chauny versera la somme de 1 500 euros aux consorts F en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme I F, à M. H F, à Mme E F épouse G, à Mme D F épouse J K et à M. B F et au centre hospitalier de Chauny.

Délibéré après l'audience du 17 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Boutou, président,

Mme Pierre, première conseillère,

Mme Sako, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 novembre 2024.

La rapporteure,

Signé

B. Sako

Le président,

Signé

B. Boutou

La greffière,

Signé

A. Ribière

La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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