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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2001668

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2001668

jeudi 20 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2001668
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantTEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 26 juin 2020 et 1er octobre 2024,

M. A B, représenté par Me Macouillard, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 35 000 euros, ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire et la capitalisation de ces intérêts, en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de son exposition aux poussières d'amiante ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros, au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'État a commis une faute, dès lors qu'il a été exposé, durant toutes ses années d'activité au sein de la direction des constructions navales, à l'inhalation de poussières d'amiante ;

- ses préjudices extrapatrimoniaux doivent être réparés ;

- le lien de causalité entre la faute et ses préjudices est établi.

Par un mémoire en défense, enregistré le 12 juillet 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Hélayel, conseiller,

- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,

- les observations de Me Tizot, substituant Me Macouillard, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 20 novembre 1979, a exercé en qualité d'ouvrier d'État au sein de la direction du commissariat de la Marine (DCM), de 2006 à 2019. Par un courrier du 26 février 2020 adressé au ministre des armées, il a demandé, en vain, la réparation de préjudices qu'il impute à son exposition aux poussières d'amiante, durant sa carrière.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. La responsabilité de l'administration, en sa qualité d'employeur, peut être engagée en cas de manquement à l'obligation de sécurité à laquelle elle est tenue envers les agents, lorsqu'elle a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel étaient exposés ces derniers et qu'elle n'a pas pris les mesures nécessaires pour les en préserver.

3. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'attestation établie le 28 juin 2010 par le chef de service du matériel du commissariat de la Marine, que M. B a été exposé à de l'amiante dans le cadre de ses fonctions de mécanicien de maintenance d'exploitation pétrolière au dépôt du Lazaret, entre le 1er décembre 2006 et le 30 juin 2010, sans qu'il soit établi que l'intéressé ait bénéficié de l'ensemble des mesures de protection adéquates. Cette absence de mesures de protection individuelle ou collective est d'ailleurs corroborée par l'attestation du

16 janvier 2019 d'un mécanicien, versée au dossier par le requérant. M. B établit également avoir été exposé accidentellement à de l'amiante sans moyens de protection durant une heure, ainsi que le relate la fiche d'exposition établie le 19 mars 2021. Enfin, le requérant produit une note du 22 décembre 2022 émanant du service de l'énergie opérationnelle, selon laquelle le personnel civil des dépôts essence Marine (DEMa) est bien éligible au bénéfice de l'allocation spécifique de cessation anticipée d'activité (ASCAA). Dans ces conditions, la carence de l'Etat employeur est de nature à engager sa responsabilité.

Sur les préjudices de M. B :

En ce qui concerne le préjudice d'anxiété :

4. La personne qui recherche la responsabilité d'une personne publique en sa qualité d'employeur et qui fait état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d'amiante susceptible de l'exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l'anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu'elle établit que l'éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a droit à l'indemnisation de ce préjudice, sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.

5. Il résulte de l'instruction que les fonctions de M. B le conduisaient à assurer l'entretien de machines telles que des collecteurs pétroliers et ainsi, à être directement exposé aux poussières, notamment en raison de la présence de joints amiantés. Le requérant verse également les attestations de son entourage, faisant état des conséquences psychologiques de cette situation, et des pathologies et décès d'amis liés à leur exposition aux poussières d'amiante.

6. Il résulte de l'instruction que M. B a été exposé aux poussières d'amiante sur une période suffisamment longue de trois ans, six mois et vingt-neuf jours, et dans les conditions exposées plus haut, pour pouvoir lui faire craindre d'être exposé à une maladie grave. Eu égard à ce qui a été dit au point 4 du présent jugement, l'intéressé doit être regardé comme ayant subi un préjudice d'anxiété.

7. Il en sera fait une juste appréciation en condamnant l'État à verser à

M. B une indemnité de 2 000 euros.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d'existence :

8. M. B fait valoir qu'il bénéficie d'un suivi post-professionnel de son état de santé, dans le cadre de l'arrêté du 28 février 1995, pris en application de l'article

D. 461-25 du code de la sécurité sociale, qui impose un examen tomodensitométrique régulier. Toutefois, il résulte de l'instruction que le requérant a seulement effectué une radiographie du thorax le 29 avril 2019, de sorte que le préjudice allégué, qui pourrait résulter du caractère contraignant de tels examens, n'est pas établi. Dès lors, sa demande doit être rejetée sur ce point.

Sur les intérêts :

9. M. B a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 2 000 euros à compter du 28 février 2020, date de réception de sa demande par le ministre des armées.

10. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 26 juin 2020. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 28 février 2021, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais du litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B une somme de 2 000 euros avec intérêts au taux légal à compter du 28 février 2020. Les intérêts échus à la date du

28 février 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 euros, au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Harang, président,

M. Zouhaïr Karbal, conseiller,

M. David Hélayel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

Le rapporteur,

Signé

D. HELAYEL

Le président,

Signé

Ph. HARANG

La greffière,

Signé

A. CAILLEAUX

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.00

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