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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2001942

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2001942

vendredi 30 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2001942
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantGINESTIE PALEY-VINCENT & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance en date du 22 juillet 2020, la présidente du tribunal administratif de Nice a transmis au tribunal la requête présentée par la société de droit luxembourgeois Litsea SARL.

Par une requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Nice le 13 juillet 2020, et des mémoires enregistrés les 19 novembre 2020 et 4 décembre 2020, la société Litsea SARL, représentée par la SELAS Ginestié Magellan Paley-Vincent, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant de 2 248 351 euros qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2016 au titre d'une livraison à soi-même ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser les intérêts moratoires sur le fondement de l'article L. 208 du livre des procédures fiscales au titre de la mise en consignation de la somme de 1 934 897 euros à titre de garantie au profit du Trésor depuis le 4 novembre 2019 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 7 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et les entiers dépens.

Elle soutient que :

- à l'issue d'une vérification de comptabilité, l'administration fiscale a estimé qu'elle devait déclarer une livraison à soi-même d'un bien construit ayant donné lieu à une déclaration d'achèvement de travaux du 30 novembre 2015, en application du 2° du 1 du II de l'article 257 du code général des impôts, qui dispose que les personnes assujetties doivent constater une livraison à soi-même lors de la production d'un immeuble neuf lorsque cet immeuble est affecté à la réalisation d'opérations n'ouvrant pas droit à une déduction complète de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) ;

- à la date du fait générateur de l'imposition en litige, le 30 novembre 2015, elle peut cependant bénéficier de la doctrine administrative référencée BOI-TVA-CHAMP-10-10-20 du 6 mai 2015, en particulier son paragraphe n° 30, qui énonce que les personnes réalisant exclusivement des opérations exonérées autres que celles ouvrant droit à déduction ne sont pas tenues de procéder à l'imposition des livraisons à soi-même ;

- à cet égard, ayant pour seule activité la location meublée de son immeuble à son actionnaire, elle réalise exclusivement des opérations exonérées de TVA, en vertu du 4° de l'article 261 D du code général des impôts, et n'ouvrant pas droit à déduction.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 20 octobre 2020, 25 novembre 2020 et 9 décembre 2020, la directrice du contrôle fiscal Sud-Est Outre-mer conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une lettre du 6 décembre 2022, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant au versement des intérêts moratoires prévus à l'article L. 208 du livre des procédures fiscales, en l'absence de litige né et actuel avec le comptable public.

Un mémoire en réponse à ce moyen relevé d'office, présenté pour la société Litsea SARL, a été enregistré le 8 décembre 2022 et communiqué.

Un mémoire en réponse à ce moyen relevé d'office, présenté pour la directrice du contrôle fiscal Sud-Est Outre-mer, a été enregistré le 9 décembre 2022 et communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les conclusions de Mme Duran-Gottschalk, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société Litsea SARL, société de droit luxembourgeois, est propriétaire d'un bien immobilier dénommé " La Roque d'Ay " et situé sur la commune de Saint-Tropez. Après avoir procédé à la démolition du bâti existant, la société requérante a construit une villa avec piscine, dont les travaux se sont achevés le 30 novembre 2015, et a loué ce bien meublé à son associé principal, M. A, à compter du 1er janvier 2016. La société Litsea SARL s'étant déclarée assujettie à la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) par un courrier du 22 mai 2015, l'administration fiscale a considéré qu'elle aurait dû déclarer une livraison à soi-même de la construction réalisée, en application du 2° du 1 du II de l'article 257 du code général des impôts. La société n'ayant pas déclaré cette livraison, cette dernière a fait l'objet d'une taxation d'office, prenant en compte au titre de la TVA déductible celle correspondant aux travaux de construction, ayant pour conséquence un rappel de TVA de 1 934 897 euros, assorti d'une majoration de 10 % pour non dépôt. La société requérante a adressé contre les impositions mises en recouvrement le 14 juin 2019, une réclamation du 14 août 2019 laquelle a été rejetée le 28 mai 2020. Par la présente requête, la société Litsea SARL demande au tribunal de prononcer la décharge des rappels de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant de 2 248 351 euros qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2016 au titre d'une livraison à soi-même et d'ordonner le versement des intérêts moratoires sur le fondement de l'article L. 208 du livre des procédures fiscales au titre de la mise en consignation de la somme de 1 934 897 euros à titre de garantie au profit du Trésor depuis le 4 novembre 2019.

Sur le bien-fondé de l'imposition :

En ce qui concerne l'application de la loi fiscale :

2. En application de l'article 257 du code général des impôts : " I. - Les opérations concourant à la production ou à la livraison d'immeubles sont soumises à la taxe sur la valeur ajoutée dans les conditions qui suivent. () 2. Sont considérés : () 2° Comme immeubles neufs, les immeubles qui ne sont pas achevés depuis plus de cinq années, qu'ils résultent d'une construction nouvelle ou de travaux portant sur des immeubles existants qui ont consisté en une surélévation ou qui ont rendu à l'état neuf : () 3. Sont également soumises à la taxe sur la valeur ajoutée : / 1° Les livraisons à soi-même de travaux immobiliers mentionnés au 2 du III et au IV de l'article 278 sexies et à l'article 278 sexies A réalisées par des personnes assujetties au sens de l'article 256 A (). II.-Les opérations suivantes sont assimilées, selon le cas, à des livraisons de biens ou à des prestations de services effectuées à titre onéreux. 1. Sont assimilés à des livraisons de biens effectuées à titre onéreux : () 2° L'affectation par un assujetti aux besoins de son entreprise d'un bien produit, construit, extrait, transformé, acheté, importé ou ayant fait l'objet d'une acquisition intracommunautaire dans le cadre de son entreprise lorsque l'acquisition d'un tel bien auprès d'un autre assujetti, réputée faite au moment de l'affectation, ne lui ouvrirait pas droit à déduction complète. () ". Aux termes de l'article 256 A du même code : " Sont assujetties à la taxe sur la valeur ajoutée les personnes qui effectuent de manière indépendante une des activités économiques mentionnées au cinquième alinéa, quels que soient le statut juridique de ces personnes, leur situation au regard des autres impôts et la forme ou la nature de leur intervention. () Les activités économiques visées au premier alinéa se définissent comme toutes les activités de producteur, de commerçant ou de prestataire de services, y compris les activités extractives, agricoles et celles des professions libérales ou assimilées. Est notamment considérée comme activité économique une opération comportant l'exploitation d'un bien meuble corporel ou incorporel en vue d'en retirer des recettes ayant un caractère de permanence. ". En application de l'article 269 dudit code alors applicable : " 1. Le fait générateur de la taxe se produit : a) Au moment où la livraison, l'acquisition intracommunautaire du bien ou la prestation de services est effectué ; () b) Pour les livraisons à soi-même d'immeubles neufs taxées en application du 2° du 1 du II de l'article 257, au moment où le dépôt à la mairie de la déclaration prévue par la réglementation relative au permis de construire est exigé. () ". Enfin, selon l'article 261 D du même code : " Sont exonérées de la taxe sur la valeur ajoutée : () 4° Les locations occasionnelles, permanentes ou saisonnières de logements meublés ou garnis à usage d'habitation. () ".

3. Il résulte de ces dispositions que les personnes assujetties à la TVA doivent constater une livraison à soi-même lors de la production d'un immeuble neuf lorsque l'immeuble est affecté à la réalisation d'opérations n'ouvrant pas droit à une déduction complète de la TVA.

4. Il ressort des statuts de la société que celle-ci a pour objet " toutes les opérations se rapportant directement ou indirectement à la prise de participations sous quelque forme que ce soit, dans toute entreprise, ainsi que l'administration, la gestion, le contrôle et le développement de ces participations. La société pourra aussi accomplir toutes opérations commerciales, industrielles ou financières, ainsi que tout transfert de propriété immobiliers ou mobiliers () ".

5. Ainsi qu'il a été exposé au point 1, la société Litsea SARL a fait l'acquisition d'une villa dénommée " La Roque de l'Ay ", quartier du Cap, sur le territoire de la commune de Saint-Tropez. Après avoir procédé à la démolition de l'existant, la société a construit une nouvelle villa avec piscine, dont les travaux se sont achevés le 30 novembre 2015. Ce bien a été donné en location meublée à son associé principal, M. A, à compter du 1er janvier 2016 pour un loyer annuel de 390 000 euros. Elle réalise à ce titre une activité de location d'une villa meublée.

6. En l'espèce, se livrant à l'exploitation d'un bien immobilier en vue d'en tirer des recettes ayant un caractère de permanence, la société exerce de ce fait une activité économique et a, dès lors, la qualité d'assujettie au sens des dispositions précitées de l'article 256 A du code général des impôts, ce qu'elle a elle-même déclarée aux services fiscaux par un courrier du 22 mai 2015. L'activité de location exercée par la société requérante, laquelle, en tant que réalisation de prestations de service, entre dans le champ de la TVA, est néanmoins exonérée de cette taxe en vertu des dispositions précitées du 4° de l'article 261 D du même code. Dans ces conditions, c'est à bon droit que l'administration fiscale a considéré que l'affectation du bien immobilier construit par la société à une activité de location exonérée était constitutive d'une livraison à soi-même imposable à la taxe sur la valeur ajoutée sur le fondement du 2° du 1 du II de l'article 257 du code général des impôts, et a rappelé la taxe acquittée ayant grevé les travaux de construction de l'immeuble neuf en litige.

En ce qui concerne l'interprétation administrative de la loi fiscale :

7. Le second alinéa de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales dispose, dans sa rédaction applicable, que : " Lorsque le redevable a appliqué un texte fiscal selon l'interprétation que l'administration avait fait connaître par ses instructions ou circulaires publiées et qu'elle n'avait pas rapportée à la date des opérations en cause, elle ne peut poursuivre aucun rehaussement en soutenant une interprétation différente ". Les dispositions de l'article L. 80 A du livre de procédures fiscales instituent une garantie contre les changements de doctrine de l'administration au profit du redevable qui, s'il l'invoque, est fondé à se prévaloir, à condition d'en respecter les termes, de l'interprétation de la loi formellement admise par l'administration, même lorsque cette interprétation ajoute à la loi ou la contredit

8. La société requérante revendique, sur le fondement de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales, le bénéfice de l'instruction référencée BOI-TVA-CHAMP-10-10-20 du 6 mai 2015 qui dispose, en son point 30, que : " () les personnes, qui réalisent exclusivement des opérations non imposables (opérations réalisées par des non-assujettis et donc placées en dehors du champ d'application de la TVA) ou des opérations exonérées autres que celles ouvrant droit à déduction, ne sont pas tenues de procéder à l'imposition des livraisons à soi-même ". La société soutient, sans être contestée, qu'ayant pour seule activité la location meublée de son immeuble à son actionnaire, elle réalise exclusivement des opérations exonérées de TVA et n'ouvrant pas droit à déduction, entrant ainsi dans le second cas prévu par les énonciations précitées. La société Litsea SARL expose que, dans ces conditions, elle n'avait pas à constater une livraison à soi-même de l'immeuble neuf qu'elle avait construit.

9. La directrice du contrôle fiscal Sud-Est Outre-mer fait valoir dans ses écritures en défense que cette doctrine n'est pas applicable à l'intéressée dès lors qu'elle ne concerne pas les immeubles mais seulement les biens et services. Elle expose qu'il convient en revanche de se référer à l'instruction BOI-TVA-IMM-10-10-20 du 15 juillet 2014, en particulier son point 190, dont il résulte que la livraison à soi-même vaut dans tous les cas où un assujetti à la TVA construit ou fait construire sur un terrain à bâtir un immeuble neuf au sens du 2° du 2 du I de l'article 257 du code général des impôts, indépendamment de l'usage qu'il lui réserve, dès lors qu'il agit effectivement en tant qu'assujetti. Cette instruction, en ce qui concerne les opérations concourant à la production d'un immeuble neuf, ne prévoit aucune exclusion quant à l'obligation de procéder à la liquidation d'une livraison à soi-même pour les sociétés réalisant des opérations exonérées n'ouvrant pas droit à déduction de TVA.

10. Toutefois, contrairement à ce que soutient l'administration fiscale, l'instruction du 6 mai 2015 dont se prévaut la société requérante, qui fait référence à plusieurs reprises, à titre d'exemples et pour son application, à la livraison d'immeubles, doit être regardée comme s'appliquant aux immeubles. Par ailleurs, cette instruction, alors applicable à la date de l'opération en litige, est postérieure et dissociable de celle dont se prévaut les services fiscaux. Dans ces conditions, la société Litsea SARL est fondée, en se prévalant du point 30 de l'instruction BOI-TVA-CHAMP-10-10-20 du 6 mai 2015, dans les prévisions desquelles elle entre, à soutenir qu'elle n'avait pas à constater une livraison à soi-même de l'immeuble neuf qu'elle avait construit.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la société Litsea SARL est fondée à demander la décharge, en droits et pénalités, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant de 2 248 351 euros qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2016.

Sur les conclusions tendant au versement des intérêts moratoires :

12. Aux termes de l'article L. 208 du livre de procédures fiscales : " Quand l'Etat est condamné à un dégrèvement d'impôt par un tribunal ou quand un dégrèvement est prononcé par l'administration à la suite d'une réclamation tendant à la réparation d'une erreur commise dans l'assiette ou le calcul des impositions, les sommes déjà perçues sont remboursées au contribuable () ". Il résulte de ces dispositions que le présent jugement accordant la décharge des impositions en litige, le remboursement des sommes correspondantes est de droit. En l'absence de litige né et actuel opposant la société requérante au comptable concernant le versement des intérêts moratoires, les conclusions tendant au versement par l'administration de ces intérêts sont prématurées et doivent être rejetées comme irrecevables, ainsi que le reconnaît d'ailleurs la société dans ses observations au moyen relevé d'office par le tribunal.

Sur les frais liés au litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la société Litsea SARL et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La société Litsea SARL est déchargée, en droits et pénalités, des rappels de taxe sur la valeur ajoutée d'un montant total de 2 248 351 euros qui lui ont été réclamés au titre de la période du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2016.

Article 2 : L'Etat versera à la société Litsea SARL une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de la société Litsea SARL est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société de droit luxembourgeois Litsea SARL et à la directrice du contrôle fiscal Sud-Est Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 19 décembre 2022, où siégeaient :

- Mme Bernabeu, présidente,

- M. Hamon, premier conseiller,

- M. Sportelli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2022.

Le rapporteur,

signé

L. B

La présidente,

signé

M. C

La greffière,

signé

E.PERROUDON

Le rapporteur,

L. B

La présidente,

M. C

La greffière,

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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