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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2002035

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2002035

lundi 12 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2002035
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantFEAT SOCIETE D'AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 31 juillet 2020 et 8 septembre 2022, la société anonyme à responsabilité limitée (SARL) AB Invest, représentée par Me Peltier-Feat, demande au tribunal :

1°) de prononcer le rétablissement du déficit reportable d'un montant de 716 986 euros dont elle disposait à la clôture de l'exercice clos en 2015 et la décharge, en droits et pénalités, de la cotisation supplémentaire d'impôt sur les sociétés à laquelle elle a été assujettie au titre de l'exercice clos en 2016 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'émission d'un avoir d'un montant de 680 000 euros le 30 juin 2015 à destination de la société Bullish Racing Concept, qui représente l'annulation d'une facture du même montant émise le 25 décembre 2014, est justifiée par des différents existant avec cette société concernant la réalisation effective par la société AB Invest des prestations visées par cette facture ; ainsi, cette créance était devenue irrécouvrable dès l'année 2015 alors que l'administration ne peut pas s'immiscer dans la gestion d'une entreprise et remettre en cause son choix de ne pas poursuivre le recouvrement d'une créance afférente à une prestation n'ayant pas été réalisée ni remettre en cause la possibilité pour un créancier d'émettre un avoir à titre commercial, pour garder de bonnes relations avec son client ; dès lors, cette charge est justifiée et ne constitue pas un acte anormal de gestion ; par suite, l'administration, qui ne remet pas en cause la régularité de la comptabilité, n'était pas fondée à remettre en cause le déficit reportable d'un montant de 716 986 euros constaté au 31 décembre 2015 ;

- la justification d'un déficit reportable est apportée par la production d'une comptabilité régulière et complète ;

- à titre subsidiaire, elle peut se prévaloir d'une provision fiscalement déductible pour créance douteuse au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2016, alors que la société cliente est en liquidation judiciaire.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 15 janvier 2021 et 3 octobre 2022, la directrice du contrôle fiscal Sud-Est conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les conclusions de Mme Duran-Gottschalk, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL AB Invest, qui exerce une activité de promotion et de négoce des montres de la marque Ange Barde, a fait l'objet d'une vérification de comptabilité au titre de la période du 1er janvier 2014 au 31 décembre 2015. Par une proposition de rectification en date du 20 juin 2017, l'administration a remis en cause le caractère déductible d'un avoir de 680 000 euros émis le 30 juin 2015, considérant qu'il était constitutif d'un acte anormal de gestion, et, en conséquence, a ramené le déficit fiscal reportable constaté au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2015 de 716 986 euros à 36 986 euros. Par une proposition de rectification du 21 juin 2017, l'administration a tiré les conséquences de la réduction de ce déficit fiscal reportable sur l'exercice clos le 31 décembre 2016. Par la présente requête, la société AB Invest demande au tribunal de prononcer le rétablissement du déficit reportable d'un montant de 716 986 euros dont elle disposait à la clôture de l'exercice 2015 et la décharge, en droits et pénalités, de la cotisation supplémentaire d'impôt sur les sociétés à laquelle elle a été assujettie au titre de l'exercice clos en 2016, pour un montant total de 110 825 euros.

Sur les conclusions à fin de décharge :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 38 du code général des impôts : " Le bénéfice net est constitué par la différence entre les valeurs de l'actif net à la clôture et à l'ouverture de la période dont les résultats doivent servir de base à l'impôt diminuée des suppléments d'apport et augmentée des prélèvements effectués au cours de cette période par l'exploitant ou par les associés. L'actif net s'entend de l'excédent des valeurs d'actif sur le total formé au passif par les créances des tiers, les amortissements et les provisions justifiés. ". Aux termes de l'article 39 du même code : " 1. Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, celles-ci comprenant () notamment : 1° Les frais généraux de toute nature () ".

3. Il résulte des dispositions combinées des articles 38 et 39 du code général des impôts, applicables en matière d'impôt sur les sociétés en vertu des dispositions de l'article 209 du même code, que, d'une part, le bénéfice net est établi sous déduction des charges supportées dans l'intérêt de l'entreprise. C'est au regard du seul intérêt propre de l'entreprise que l'administration doit apprécier si les opérations litigieuses correspondent à des actes relevant d'une gestion commerciale normale. D'autre part, les charges doivent être déduites des résultats de l'exercice au cours duquel elles peuvent être considérées comme engagées par l'existence d'une dette certaine dans son principe et dans son montant.

4. Si, en vertu des règles gouvernant l'attribution de la charge de la preuve devant le juge administratif, applicables sauf loi contraire, il incombe, en principe, à chaque partie d'établir les faits qu'elle invoque au soutien de ses prétentions, les éléments de preuve qu'une partie est seule en mesure de détenir ne sauraient être réclamés qu'à celle-ci. Il appartient, dès lors, au contribuable, pour l'application des dispositions du 1 de l'article 39 du code général des impôts, de justifier tant du montant des charges qu'il entend déduire du bénéfice net défini à l'article 38 du code général des impôts que de la correction de leur inscription en comptabilité, c'est-à-dire du principe même de leur déductibilité. Le contribuable apporte cette justification par la production de tous éléments suffisamment précis portant sur la nature de la charge en cause, ainsi que sur l'existence et la valeur de la contrepartie qu'il en a retirée. Dans l'hypothèse où le contribuable s'acquitte de cette obligation, il incombe ensuite au service, s'il s'y croit fondé, d'apporter la preuve de ce que la charge en cause n'est pas déductible par nature, qu'elle est dépourvue de contrepartie, qu'elle a une contrepartie dépourvue d'intérêt pour le contribuable ou que la rémunération de cette contrepartie est excessive.

5. Le 25 décembre 2014, la société requérante a émis une facture d'un montant de 680 000 euros à destination de la société de droit Suisse Bullish Racing Concept. Le 30 juin 2015, la société requérante a émis un avoir du même montant, qui correspond à l'annulation de la facture précitée. L'administration a considéré que l'émission de cet avoir, qui n'était justifié par aucune raison commerciale objective, constituait un acte anormal de gestion.

6. D'une part, il résulte de l'instruction que la facture du 25 décembre 2014, particulièrement succincte, a pour objet " saison 2012 Porsche Cup " et mentionne des prestations de " mise à disposition Porsche Cup 2012 ", " Mise en place structure ", " Réceptif ", " Organisation, Marketing, etc. ", " Détail en annexe ", sans qu'aucune annexe n'ait toutefois été produite. L'avoir émis le 30 juin 2015 porte des mentions strictement identiques à cette facture. La société requérante soutient que la facture aurait été émise en exécution d'un contrat de participation publicitaire afférent à la saison 2012, en date du 1er février 2012, qu'elle produit dans le cadre de la présente instance, conclu entre, d'une part, la société requérante et, d'autre part, les sociétés Ange Barde SA, fabriquant de montres, et Bullish Racing Concept, écurie de course automobile, toutes trois détenues, in fine, par la même personne. Par ce contrat, la société AB Invest s'engage à mettre à disposition sa voiture pour des séances photos, courses et journées " incentives " de façon à assurer la diffusion de la marque Ange Barde auprès du public. En contrepartie, la société Ange Barde SA, via la société Bullish Racing Concept, s'engage à apporter un financement à la société AB Invest, dont le montant est défini en fonction du nombre de montres vendues sur le réseau Porsche France. L'article 4 de ce contrat prévoit sept obligations incombant à la société AB Invest, tandis que l'article 5 stipule qu'" en cas d'inexécution de ses obligations par l'une des parties, l'autre partie pourra demander la résolution du contrat ou l'application du régime de droit commun ". Pour justifier du motif présidant à l'émission de l'avoir d'un montant de 680 000 euros, la société requérante allègue qu'elle n'aurait pas " placé de montre Ange Barde sur les podiums comme il était convenu et qu'elle n'a pas vendu de montres sur le réseau Porsche France ". Pour tout justificatif, elle se borne à produire un courrier daté du 14 mai 2013, très antérieur à la facture du 25 décembre 2014 et à l'avoir, que la société Ange Barde aurait adressé à la société Porsche France, par lequel la société Ange Barde prend acte de ce que la société Porsche France suspend la convention de sponsoring conclue le 2 mars 2012. Toutefois, ce courrier, qui concerne un tiers au contrat et fait référence à un contrat différent de celui ayant donné lieu à l'émission de la facture et de l'avoir précités n'est en aucun cas de nature à justifier que la société requérante ne se serait pas acquittée des obligations prévues par le contrat du 1er février 2012. A ce titre, ainsi que le relève l'administration, la société requérante a, dans le cadre de l'exécution du contrat conclu le 1er février 2012, engagé de nombreuses dépenses, ce qui témoigne au contraire qu'elle s'est acquittée de l'essentiel des obligations prévues par ce contrat, alors que la société se prévaut de l'absence de respect d'une seule de ces obligations. De plus, aucun élément ne permet d'attester que l'article 5 du contrat, justement applicable en cas d'inexécution de ses obligations par l'une des parties, aurait été mis en œuvre. En outre, aucun élément ne permet de justifier pour quel motif une facture aurait été émise le 25 décembre 2014 alors que la société avait connaissance depuis plusieurs années déjà qu'elle n'était pas fondée à émettre cette dernière. Par ailleurs, la société requérante ne démontre pas avoir tenté de défendre le bien-fondé de la facture émise le 25 décembre 2014 ou d'en avoir poursuivi le recouvrement, tandis qu'aucun élément objectif ne justifie tant le principe que le choix de la date de l'émission d'un avoir six mois après l'émission de cette facture. Si la société soutient ensuite qu'elle pouvait émettre cet avoir pour garder de bonnes relations avec son client, ce motif qui n'est au demeurant assorti d'aucun justificatif, est contradictoire avec l'argumentation précédemment développée et avec l'enchaînement des faits tel qu'il a été exposé ci-dessus, alors que la société cliente a été placée en liquidation judiciaire à une date nettement postérieure aux exercices en litige et que de telles circonstances, à les supposer même établies, ne pouvaient justifier que la société requérante renonce à la quasi intégralité de ses recettes.

7. D'autre part, si la société soutient que l'administration ne remet pas en cause la régularité de la comptabilité, ce moyen est sans influence sur le litige dès lors qu'aucune reconstitution de comptabilité n'a été effectuée et que la remise en cause du caractère déductible d'une charge et la mise en évidence d'un acte anormal de gestion ne sont pas conditionnées à la démonstration que la comptabilité était irrégulière.

8. Enfin, si la société cite un arrêt de la Cour administrative d'appel de Lyon en date du 10 mai 2000 duquel elle déduit que la justification d'un déficit reportable est apportée par la production d'une comptabilité régulière et complète, cette circonstance ne faisait pas obstacle à ce que l'administration s'assure de la régularité de la comptabilisation des charges ayant concouru à générer ce déficit, alors, au surplus, que l'exercice clos en 2015, qui a fait l'objet de la vérification de comptabilité, n'était pas prescrit.

9. Il résulte de ce qui précède que c'est à bon droit que l'administration a estimé qu'en émettant cet avoir d'un montant de 680 000 euros, la société requérante n'avait pas agi dans le cadre de son intérêt mais exclusivement dans celui d'une société tierce, et avait en conséquence commis un acte anomal de gestion.

10. En second lieu, et d'une part, aux termes du 1 de l'article 39 du code général des impôts, applicable à l'impôt sur les sociétés en vertu de l'article 209 du même code : " Le bénéfice net est établi sous déduction de toutes charges, celles-ci comprenant, sous réserve des dispositions du 5, notamment : () / 5° Les provisions constituées en vue de faire face à des pertes ou charges nettement précisées et que des événements en cours rendent probables, à condition qu'elles aient été effectivement constatées dans les écritures de l'exercice () ". Il résulte de ces dispositions qu'une entreprise peut valablement porter en provision et déduire des bénéfices imposables d'un exercice le montant de charges qui ne seront supportées qu'ultérieurement par elle, à la condition que ces charges soient nettement précisées quant à leur nature et susceptibles d'être évaluées avec une approximation suffisante, qu'elles apparaissent comme probables eu égard aux circonstances constatées à la date de clôture de l'exercice et qu'elles se rattachent aux opérations de toute nature déjà effectuées à cette date par l'entreprise.

11. D'autre part, il résulte des dispositions combinées des articles 38 et 39 du code général des impôts, applicables en matière d'impôt sur les sociétés en vertu des dispositions de l'article 209 du même code, que le bénéfice net est établi sous déduction des charges, comprenant notamment des provisions, supportées dans l'intérêt de l'entreprise. En revanche, ne peuvent être déduites du bénéfice net passible de l'impôt sur les sociétés les provisions constituées en vue de faire face à des pertes ou charges étrangères à une gestion commerciale normale.

12. Si la société requérante soutient qu'à titre subsidiaire, elle peut se prévaloir d'une provision fiscalement déductible pour créance douteuse au titre de l'exercice clos le 31 décembre 2016, il résulte toutefois de l'instruction qu'une telle provision n'a pas été effectivement constatée dans les écritures de l'exercice. En tout état de cause, pour les motifs énoncés ci-dessus, elle ne serait pas certaine dans son principe, ni dans son montant, et serait constituée en vue de faire face à des pertes ou charges étrangères à une gestion commerciale normale. Par suite, ce moyen doit être écarté.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la SARL AB Invest n'est pas fondée à demander le rétablissement du déficit reportable d'un montant de 716 986 euros dont elle disposait à la clôture de l'exercice 2015 et la décharge, en droits et pénalités, de la cotisation supplémentaire d'impôt sur les sociétés à laquelle elle a été assujettie au titre de l'exercice clos en 2016.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL AB Invest est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société anonyme à responsabilité limitée AB Invest et à la directrice du contrôle fiscal Sud-Est.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Bernabeu, présidente,

M. Hamon, premier conseiller,

M. Sportelli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 décembre 2022.

Le rapporteur,

Signé

T. B

La présidente,

Signé

M. A

La greffière,

Signé

E. PERROUDON

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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