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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2003015

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2003015

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2003015
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantTEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 27 octobre 2020 et 7 mai 2024, M. A B, représenté par Me Tessonniere, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 15 000 euros, ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire et la capitalisation de ces intérêts, en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi, du fait de son exposition aux poussières d'amiante ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 15 000 euros, ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire et la capitalisation de ces intérêts, en réparation des troubles dans ses conditions d'existence qu'il estime avoir subi, du fait de son exposition aux poussières d'amiante ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'Etat a commis une faute, dès lors qu'il a été exposé, durant toutes ses années d'activité au sein de la marine nationale, à l'inhalation de poussières d'amiante ;

- le lien de causalité entre la faute et ses préjudices est établi, dès lors qu'il a été exposé durant une période suffisamment longue.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 septembre 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la défense ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Karbal, conseiller,

- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,

- et les observations de Me Mesland-Althoffer pour M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, né le 22 février 1960, était auparavant quartier-maître de 2ème classe de la Marine nationale. Par un courrier du 19 juin 2020 adressé à la ministre des armées, il a demandé, en vain, la réparation des préjudices qu'il impute à son exposition aux poussières d'amiante durant sa carrière. Le 20 août 2020, la commission de recours des militaires a également rejeté sa demande.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. L'article L. 4123-19 du code de la défense dispose que : " Des conditions d'hygiène et de sécurité de nature à préserver leur santé et leur intégrité physique sont assurées aux militaires durant leur service () ".

3. La responsabilité de l'administration, en sa qualité d'employeur, peut être engagée en cas de manquement à l'obligation de sécurité à laquelle elle est tenue envers les agents, lorsqu'elle a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel étaient exposés ces derniers et qu'elle n'a pas pris les mesures nécessaires pour les en préserver.

4. Sur les navires de la marine nationale construits jusqu'à la fin des années quatre-vingt, l'amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et certains équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l'aéronavale. Ces matériaux d'amiante ont tendance à se déliter du fait des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux d'entretien en mer ou au bassin. En conséquence, les marins servant sur les bâtiments de la marine nationale, qui ont vécu et travaillé dans un espace souvent confiné, sont susceptibles d'avoir été exposés à l'inhalation de poussières d'amiante.

5. Il résulte de l'instruction, notamment de l'état général des services établi le

11 décembre 2006 par le directeur du personnel militaire de la marine, que M. B a été affecté dans des formations renfermant des matériaux à base d'amiante, notamment sous forme de calorifugeage entre le 3 janvier 1979 et le 11 décembre 2006. Ce document permet de caractériser l'existence du risque pour M. B d'avoir été exposé à l'inhalation de poussières d'amiante, et contre lequel aucune mesure de protection particulière n'a effectivement été mise en œuvre.

6. Dans ces conditions, la carence de l'Etat employeur est de nature à engager sa responsabilité.

Sur les préjudices de M. B :

En ce qui concerne le préjudice moral :

7. La personne qui recherche la responsabilité d'une personne publique en sa qualité d'employeur et qui fait état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d'amiante susceptible de l'exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l'anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu'elle établit que l'éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a droit à l'indemnisation de ce préjudice, sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.

8. M. B fait valoir, sans être contesté sur ce point, qu'il a exercé en tant que détecteur guerre électronique et qu'il était affecté ou mis pour emploi dans des formations renfermant des matériaux à base d'amiante, notamment sous forme de calorifugeage. A cet égard, l'intéressé produit un certificat médical du 10 février 2020 qui indique que le requérant présente un syndrome anxieux depuis au moins une dizaine d'année.

9. Il résulte de l'instruction que M. B, ancien officier marinier, a été exposé aux poussières d'amiante, sans être contestée sur ce point, sur une période suffisamment longue, d'environ 27 ans et dans les conditions exposées plus haut, pour pouvoir lui faire craindre d'être exposé à une maladie grave. Eu égard à ce qui a été dit au point 7 du présent jugement, l'intéressé doit être regardé comme subissant un préjudice moral, quand bien même son état de santé ne s'accompagne d'aucun symptôme clinique ou manifestation physique.

10. Il sera fait une juste appréciation de l'indemnité à laquelle le requérant a droit, en condamnant l'Etat à lui verser une somme de 13 000 euros.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d'existence :

11. M. B ne justifie pas qu'il serait soumis à un suivi médical post-professionnel, dont la fréquence éventuelle de contrôles serait telle qu'elle entraîne pour lui un trouble dans ses conditions d'existence. Dans ces conditions, sa demande d'indemnisation au titre de ce préjudice doit être rejetée.

Sur les intérêts :

12. M. B a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 13 000 euros à compter du 13 mars 2020, date de réception de sa demande par la ministre des armées.

13. La capitalisation des intérêts a été demandée le 27 octobre 2020. A cette date, il était dû au moins une année d'intérêts. Dès lors, conformément aux dispositions de l'article 1343-2 du code civil, il y a lieu de faire droit à cette demande.

Sur les frais du litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B une somme de 13 000 euros avec intérêts au taux légal à compter du 13 mars 2020. Les intérêts échus à la date du 13 mars 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Philippe Harang, président,

M. Zouhaïr Karbal, conseiller,

M. David Hélayel, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2024.

Le rapporteur,

Signé

Z. KARBAL

Le président,

Signé

Ph. HARANGLa greffière,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne au ministre des armées, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,00

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