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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2101183

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2101183

jeudi 25 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2101183
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation3ème chambre
Avocat requérantCL JURIS ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 avril 2021, Mme D F, représentée par Me Liberas, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme totale de 34 906,25 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait des fautes commises lors d'une d'intervention chirurgicale réalisée le 11 février 2013 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- la responsabilité de l'hôpital d'instruction des armées (HIA) Sainte-Anne doit être engagée en raison de la faute médicale commise lors l'intervention chirurgicale réalisée le

11 février 2013 ;

- en raison de ces fautes, elle a subi d'importants préjudices physiques, extra-patrimoniaux et moraux ; elle conserve d'importantes séquelles ;

- le lien de causalité entre les manquements fautifs du centre hospitalier et ses dommages est établi ;

- les préjudices ayant résulté de ces manquements fautifs doivent être indemnisés à hauteur de :

- 9 906,25 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire total et partiel ;

- 7 000 euros au titre des souffrances endurées ;

- 8 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent ;

- 10 000 euros au titre du préjudice moral ;

Par un mémoire en défense enregistré le 6 novembre 2023, le ministre des armées conclut à titre principal à l'irrecevabilité de la requête au motif que le recours a été introduit après l'expiration du délai de deux mois prévu par les dispositions de l'article R 421-2 du code de justice administrative et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête et à la réduction des prétentions de la requérante.

Il fait valoir que :

- aucune faute n'est imputable à l'hôpital d'instruction des armées de Sainte-Anne ;

- à titre subsidiaire, la demande d'indemnisation au titre du préjudice moral de

Mme D F doit être rejetée.

Par un mémoire, enregistré le 19 mars 2024, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Var, représentée par Me Garry, conclut à la condamnation de l'hôpital d'instruction des armées (HIA) Sainte-Anne à lui verser la somme de 25 808,82 euros, représentant le montant de ses débours définitifs, et la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par les dispositions de l'article L. 376-1 alinéas 9 et 10 du code de la sécurité sociale et à la mise à la charge de l'Etat de la somme de la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 mars 2021.

Vu

- les autres pièces du dossier ;

- le rapport de l'expertise ordonnée en référé, déposé le 18 février 2020 ;

- l'ordonnance du 3 mars 2020 par laquelle le magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Toulon a liquidé et taxé les frais de l'expertise réalisée par le docteur B.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Karbal, rapporteur,

- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,

- et les observations de Me Liberas représentant Mme F.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D F a été opérée au sein de l'hôpital d'instruction des armées de Sainte-Anne en 2011 et 2012, pour des coxarthroses et poses de prothèses de hanches gauche puis droite. Malgré ces interventions, ses douleurs ont persisté et son état de santé s'est aggravé. Elle a dû de nouveau se faire opérer le 11 février 2013 pour un changement de la pièce cotyloïdienne de sa prothèse droite. En dépit de plusieurs séjours en maison de rééducation et de nombreux traitements, notamment des infiltrations, ses douleurs se sont intensifiées. Après plusieurs consultations avec d'autres spécialistes, il a été décidé d'intervenir encore une fois sur sa prothèse de hanche droite en mars 2015 au sein de l'hôpital Sainte-Marguerite de Marseille. Elle a saisi la commission régionale de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, laquelle a désigné un expert, le docteur A, qui l'a examinée le 21 décembre 2016 et a rendu son rapport le 6 mars 2017. A la suite de cela, la commission, par décision du 6 juillet 2017, a reconnu la responsabilité de l'HIA Sainte-Anne et a évalué certains postes de préjudice. Cependant, aucune offre d'indemnisation de cet établissement ne lui a été adressée dans le délai imparti. Par une ordonnance du 23 avril 2019, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Toulon, juge des référés, a désigné le docteur E B, professeur des universités, en qualité d'expert. L'expert a rendu son rapport le 18 février 2020. Par une ordonnance du 7 juin 2018, le juge des référés du tribunal a condamné l'HIA Sainte-Anne à verser à Mme F une provision de 12 000 euros. Par courrier du 20 juillet 2020, réceptionné le 23 juillet suivant,

Mme F a formé une demande préalable d'indemnisation auprès de l'HIA Sainte-Anne, lequel a rejeté sa demande.

Sur la fin de non-recevoir :

2. Aux termes des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. Le délai prévu au premier alinéa n'est pas applicable à la contestation des mesures prises pour l'exécution d'un contrat ". Aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ".

3. Il résulte du principe de sécurité juridique que le destinataire d'une décision administrative individuelle qui a reçu notification de cette décision ou en a eu connaissance dans des conditions telles que le délai de recours contentieux ne lui est pas opposable doit, s'il entend obtenir l'annulation ou la réformation de cette décision, saisir le juge dans un délai raisonnable, qui ne saurait, en règle générale et sauf circonstances particulières, excéder un an. Toutefois, cette règle ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique qui, s'ils doivent être précédés d'une réclamation auprès de l'administration, ne tendent pas à l'annulation ou à la réformation de la décision rejetant tout ou partie de cette réclamation mais à la condamnation de la personne publique à réparer les préjudices qui lui sont imputés. La prise en compte de la sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause indéfiniment des situations consolidées par l'effet du temps, est alors assurée par les règles de prescription prévues par la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ou, en ce qui concerne la réparation des dommages corporels, par l'article L. 1142-28 du code de la santé publique.

4. Le ministre des armées fait valoir que Mme F a adressé une demande préalable indemnitaire le 20 juillet 2020, réceptionnée par ses services le 23 juillet suivant, et qu'une décision implicite de rejet est née le 23 septembre 2020. L'administration en déduit que

Mme F devait saisir le tribunal administratif d'une requête dans un délai de deux mois à compter de cette date. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit précédemment que, s'agissant d'un recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique, le délai raisonnable d'un an ne saurait être opposé à la requérante, de sorte que ses conclusions indemnitaires sont seulement soumises aux règles de prescription prévues par la loi du 31 décembre 1968 précitée. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le ministre des armées doit être écartée.

Sur la responsabilité de l'hôpital d'instruction des armées (HIA) Sainte-Anne :

5. En vertu des dispositions du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique, les établissements publics d'hospitalisation ne sont en principe responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de fautes.

6. Il résulte de l'instruction, en particulier des conclusions du rapport d'expertise du

18 février 2020 que Mme F a été opérée d'une coxarthrose de hanche gauche le 17 juin 2011 et d'une coxarthrose de hanche droite le 17 février 2012. Par la suite, des douleurs de la hanche droite se sont majorées dans les mois qui ont suivis. Les résultats des examens médicaux ont révélé un descellement du cotyle au niveau de la prothèse totale de hanche droite. Si l'expert souligne que : " la décision de changement du cotyle du docteur C paraît tout à fait logique et l'intervention du 11/02/2013 est une indication opératoire justifiée ", il résulte toutefois de l'instruction que, lors de cette intervention, la mise en place d'une vis postérieure dépassant le bassin et allant dans l'échancrure sciatique est à l'origine de la radiculalgie dont souffre la requérante. L'expert souligne à cet égard : " que la position de la vis n'est pas une position normale dans ce type de chirurgie ", et " la mise en place de cette vis constitue une maladresse médicale certaine ". Dès lors, l'exécution de cette intervention chirurgicale est constitutive d'une faute médicale de nature à engager la responsabilité du l'hôpital d'instruction des armées (HIA) Sainte-Anne et ouvre droit à Mme F à la réparation intégrale des dommages qui en ont résulté.

Sur les préjudices subis par Mme F :

7. Il résulte de l'instruction, plus particulièrement de l'expertise, que la date de consolidation de l'état de santé de l'intéressée doit être fixée au 18 mars 2016.

En ce qui concernent les préjudices extra-patrimoniaux :

S'agissant des préjudices temporaires :

Quant au déficit fonctionnel temporaire :

8. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, qu'en raison des dommages causé par l'intervention chirurgicale fautive, Mme F a été en situation de déficit fonctionnel total sur la période du 10 février au 21 février 2013, (soit un total de 11 jours), puis du 22 février au 30 mars 2013, (soit un total de 36 jours). Mme F a été en situation de déficit fonctionnel partiel à hauteur de 25 %, du 31 mars 2013 au 17 mars 2015, (soit 716 jours), puis du 18 mars au 1er mai 2015, (soit 45 jours), puis du 2 mai au 19 septembre 2015, (soit 141 jours) à hauteur de 25%, puis du 20 septembre 2015 au 18 mars 2016, (soit 180 jours) à hauteur de 10%. Sur la base d'un forfait journalier de 14 euros, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en le fixant à la somme de 4 536 euros.

Quant aux souffrances endurées :

9. Il sera fait une juste appréciation des souffrances endurées, résultant notamment des douleurs physiques consécutives aux interventions et des douleurs morales, évaluées à 4 sur 7 dans le rapport d'expertise, en les fixant à la somme de 7 000 euros.

S'agissant des préjudices permanents :

Quant au déficit fonctionnel permanent :

10. Il sera fait une juste appréciation du déficit fonctionnel permanent, résultant de douleurs abdominales et troubles du système urinaire persistants, évalué à 5 % dans le rapport d'expertise, en le fixant, eu égard à l'âge de la requérante, 66 ans à la date de consolidation, et de son état de santé, à la somme de 7 000 euros.

Quant au préjudice moral :

11. Si Mme F soutient avoir subi un préjudice moral en raison de la faute commise par le centre hospitalier, ce trouble est déjà indemnisé au titre du déficit fonctionnel permanent. Il y a lieu par suite de rejeter sa demande en réparation de ce chef de préjudice.

12. Il résulte de tout ce qui précède que Mme F doit être indemnisée des préjudices subis à hauteur de 18 536 euros.

En ce qui concerne les débours remboursés à la caisse primaire d'assurance maladie du Var :

13. La caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Var indique, par le relevé des débours définitifs qu'elle produit, avoir engagé en faveur de Mme F un montant total de

25 808,82 euros, qui devra être intégralement indemnisé par le CHITS.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

14. L'alinéa 9 de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale dispose : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu () ".

15. En application de ces dispositions, la CPAM du Var a droit à une somme de 1 191 euros.

Sur les frais liés au litige :

16. Il résulte des dispositions de la loi du 10 juillet 1991 que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ne peut demander au juge de condamner à son profit la partie perdante qu'au paiement des seuls frais qu'il a personnellement exposés, à l'exclusion de la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée à son avocat. En revanche, l'avocat de ce bénéficiaire peut, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, demander au juge de condamner la partie perdante à lui verser la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client si ce dernier n'avait eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit, en cas de condamnation, le recouvrement à son profit de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

17. En l'espèce, Mme F, à qui a été accordée l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 mars 2021, n'allègue pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui a été allouée et son avocat n'a pas demandé la condamnation des parties adverses à lui verser la somme correspondant aux frais exposés qu'il aurait réclamée à sa cliente si celle-ci n'avait pas bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions tendant à la condamnation de la partie adverse sur le fondement de l'article L. 761-1 ne peuvent être accueillies.

18. Il n'y a en revanche pas lieu de faire droit aux conclusions de la CPAM du Var présentées sur le fondement de l'article L. 761-1du code de justice administrative.

19. Aux termes de l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. / Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. () ". Et aux termes de l'article L. 761-1 du même code : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

20. Par une ordonnance du 3 mars 2020, les frais et honoraires de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 840 euros, ont été mis à la charge de Mme F et il a été ordonné à l'Etat de les payer au titre de l'aide juridictionnelle. En application des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu de mettre à la charge définitive de l'Etat, partie perdante dans cette instance, le montant de ces frais.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat (ministre des armées) est condamné à verser à Mme D F une somme de 18 536 euros sous déduction de la somme de 12 000 euros versée à titre provisionnel en application de l'ordonnance n° 1800426 du 7 juin 2018.

Article 2 : Les frais et honoraires de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 840 euros, sont mis à la charge définitive de l'Etat (ministre des armées).

Article 3 : L'Etat (ministre des armées) est condamné à verser à la CPAM du Var une somme de 25 808, 82 euros au titre des débours définitifs.

Article 4 : L'Etat (ministre des armées) versera à la CPAM du Var la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 5 : Les conclusions présentées par Mme F sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Les conclusions présentées par la caisse primaire d'assurance maladie du Var au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme D F et au ministre des armées et à la caisse primaire d'assurance maladie du Var.

Copie en sera adressée à l'hôpital d'instruction des armées Sainte-Anne

Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Harang, président,

M. Karbal, conseiller,

M. Helayel conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

Z. KARBAL

Le président,

Signé

Ph. HARANG

La greffière,

Signé

A. CAILLEAUX

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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