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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2101222

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2101222

mardi 23 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2101222
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantFOLEY HOAG

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

Par une requête, enregistrée le 30 avril 2021, la société par actions simplifiée (SAS) Aqualand, représentée par Me Vanbremeersch et Me Scanvic, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser une somme de huit millions d'euros majorée des intérêts de droit à compter du 30 décembre 2020 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- sa demande en date du 30 décembre 2020 porte sur les années 2016 à 2019 : dès lors, la prescription quadriennale ne peut lui être opposée ;

- l'exclusion, à l'article 279 b nonies du code général des impôts, de l'application du taux réduit de la taxe sur la valeur ajoutée aux droits d'entrée des parcs aquatiques crée des catégories de parcs de loisirs incohérentes avec la réalité de leur activité, et en conséquence, méconnaît le principe d'égalité et de libre concurrence que le conseil constitutionnel déduit de la liberté d'entreprendre ;

- cette exclusion crée une distorsion de concurrence qui méconnaît par ailleurs les objectifs de la directive n° 77/388/CEE du 17 mai 1977 instituant un système commun de taxe sur la valeur ajoutée ;

- la distorsion de concurrence créée par ces dispositions a été formellement reconnue au point d'avoir motivé une proposition de suppression de l'article 279 b nonies à l'initiative du Premier ministre, puis la modification de ces dispositions par la loi n° 2019-1479 du 28 décembre 2019 ;

- en méconnaissant la Constitution et en transposant de façon irrégulière cette directive, l'Etat français a engagé sa responsabilité ;

- cette inconstitutionnalité et cette inconventionnalité lui ont causé un préjudice d'un montant de huit millions d'euros correspondant à la perte de marge qu'elle a dû consentir pour maintenir une offre concurrentielle sur la période 2016-2019.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2022, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- sur les huit millions d'euros demandés par la société requérante, 6 124 510,76 euros correspondent en réalité à un excèdent de taxe sur la valeur ajoutée collectée et reversée au titre des années 2017 à 2019 ; toutefois, l'existence d'un recours parallèle fiscal permettant d'aboutir à un résultat identique à l'action indemnitaire engagée s'oppose à la recevabilité de cette dernière ; en conséquence, les conclusions indemnitaires sont irrecevables à hauteur d'un montant de 6 124 510,76 euros ;

- la société requérante a eu révélation de l'existence de sa créance en 2019, suite à la promulgation de l'article 37 de la loi n° 2019-1479 du 28 décembre 2019 de finances pour 2020 qui a modifié le b nonies de l'article 279 du code général des impôts ; dès lors, en application de l'article L. 190 A du livre des procédures fiscales, l'action en réparation de la société Aqualand est irrecevable au titre de l'année 2016 ;

- les dispositions en litige n'ont pas été déclarées contraires à la Constitution par le Conseil constitutionnel ; en outre, l'inconventionnalité alléguée n'est pas établie ni même étayée ; en conséquence, l'Etat n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité ;

- le préjudice allégué n'est étayé par aucun élément concret tant en ce qui concerne sa nature, son montant que son lien avec l'inconstitutionnalité et l'inconventionnalité alléguée ; par suite, ce préjudice n'est pas établi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- la loi n° 86-1318 du 30 décembre 1986 ;

- la loi n° 2019-1479 du 28 décembre 2019 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Sportelli,

- et les conclusions de Mme Duran-Gottschalk, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par un courrier en date du 30 décembre 2020 adressé au ministre de l'action et des comptes publics, la société Aqualand a demandé une indemnisation d'un montant de huit millions d'euros en réparation de la perte de marge qu'elle aurait subie au titre des années 2016 à 2019 du fait de l'inconstitutionnalité et de l'inconventionnalité des dispositions du b nonies de l'article 279 du code général des impôts. Cette demande a été implicitement rejetée. Par la présente requête, la société Aqualand demande ainsi au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme de huit millions d'euros majorée des intérêts de droit à compter du 30 décembre 2020.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'engagement de la responsabilité de l'Etat :

S'agissant de l'inconstitutionnalité alléguée :

2. La responsabilité de l'Etat du fait des lois est susceptible d'être engagée, d'une part, sur le fondement de l'égalité des citoyens devant les charges publiques, pour assurer la réparation de préjudices nés de l'adoption d'une loi à la condition que cette loi n'ait pas exclu toute indemnisation et que le préjudice dont il est demandé réparation, revêtant un caractère grave et spécial, ne puisse, dès lors, être regardé comme une charge incombant normalement aux intéressés. Elle peut également être engagée, d'autre part, en raison des exigences inhérentes à la hiérarchie des normes, pour réparer l'ensemble des préjudices qui résultent de l'application d'une loi méconnaissant la Constitution ou les engagements internationaux de la France. Toutefois, il résulte des dispositions des articles 61, 61-1 et 62 de la Constitution que la responsabilité de l'Etat n'est susceptible d'être engagée du fait d'une disposition législative contraire à la Constitution que si le Conseil constitutionnel a déclaré cette disposition inconstitutionnelle sur le fondement de l'article 61-1, lors de l'examen d'une question prioritaire de constitutionnalité, ou bien encore, sur le fondement de l'article 61, à l'occasion de l'examen de dispositions législatives qui la modifient, la complètent ou affectent son domaine. En outre, l'engagement de cette responsabilité est subordonné à la condition que la décision du Conseil constitutionnel, qui détermine les conditions et limites dans lesquelles les effets que la disposition a produits sont susceptibles d'être remis en cause, ne s'y oppose pas, soit qu'elle l'exclue expressément, soit qu'elle laisse subsister tout ou partie des effets pécuniaires produits par la loi qu'une action indemnitaire équivaudrait à remettre en cause

3. Lorsque ces conditions sont réunies, il appartient à la victime d'établir la réalité de son préjudice et l'existence d'un lien direct de causalité entre l'inconstitutionnalité de la loi et ce préjudice.

4. Aux termes de l'article 279 du code général des impôts, dans sa rédaction antérieure au 1er janvier 2020 : " La taxe sur la valeur ajoutée est perçue au taux réduit de 10 % en ce qui concerne : () b nonies. les droits d'entrée perçus pour la visite des parcs à décors animés qui illustrent un thème culturel et pour la pratique des activités directement liées à ce thème () ".

5. D'une part, en se bornant à soutenir que l'exclusion, à l'article 279 b nonies du code général des impôts, de l'application du taux réduit de la taxe sur la valeur ajoutée aux droits d'entrée des parcs aquatiques " crée des catégories de parcs de loisirs incohérentes avec la réalité de leur activité ", et en conséquence méconnaît le principe d'égalité et de libre concurrence que le Conseil constitutionnel déduit de la liberté d'entreprendre et qu'elle présentera à ce titre une question prioritaire de constitutionnalité, la société requérante n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé.

6. D'autre part et en tout état de cause, il ne résulte pas de l'instruction, et il n'est pas allégué, que le Conseil constitutionnel aurait déclaré inconstitutionnelles les dispositions du b nonies de l'article 279 du code général des impôts, dans sa rédaction résultant de l'article 22 de la loi du 30 décembre 1986 de finances rectificatives pour 1986. Par suite, l'absence de déclaration d'inconstitutionnalité des dispositions en litige fait obstacle à ce que la responsabilité de l'Etat soit engagée devant la juridiction administrative du fait de l'application de ces dispositions.

S'agissant de l'inconventionnalité alléguée :

7. La responsabilité de l'Etat, du fait des lois, est susceptible d'être engagée, d'une part, sur le fondement de l'égalité des citoyens devant les charges publiques, pour assurer la réparation de préjudices nés de l'adoption d'une loi à la condition que cette loi n'ait pas entendu exclure toute indemnisation et que le préjudice dont il est demandé réparation, revêtant un caractère grave et spécial, ne puisse, dès lors, être regardé comme une charge incombant normalement aux intéressés, d'autre part, en raison des obligations qui sont les siennes pour assurer le respect des conventions internationales par les autorités publiques, pour réparer l'ensemble des préjudices qui résultent de l'intervention d'une loi adoptée en méconnaissance des engagements internationaux de la France.

8. Si la société requérante soutient que les dispositions du b nonies de l'article 279 du code général des impôts, dans sa rédaction résultant de l'article 22 de la loi du 30 décembre 1986 de finances rectificatives pour 1986, crée une distorsion de concurrence qui méconnaît les objectifs de la directive n° 77/388/CE du 17 mai 1977 instituant un système commun de taxe sur la valeur ajoutée, elle ne cite pas ni même n'indique les dispositions de cette directive qui auraient était méconnues, alors au demeurant que cette directive n'était plus applicable au titre des années en litige. En conséquence, elle n'assortit pas son moyen des précisions suffisantes permettant d'en apprécier tant l'opérance que le bien-fondé.

9. En tout état de cause, eu égard à la nature des prestations offertes, la pratique d'activités récréatives dans l'eau, proposée au public par les parcs aquatiques de la société requérante, ne peut être assimilée à la visite de parcs à décors animés illustrant un thème culturel, à laquelle la législation française réservait l'application du taux réduit de taxe sur la valeur ajoutée. Ainsi, les dispositions précitées de l'article 279 du code général des impôts ne peuvent pas être regardées comme portant atteinte au principe de neutralité de la taxe sur la valeur ajoutée et ne sont pas de nature à entraîner un risque de distorsion de concurrence. Les seules circonstances, alléguées par la société requérante, qui ne produit à ce titre aucune pièce, que la suppression des dispositions du b nonies de l'article 279 du code général des impôts aurait été proposée, sans succès, pour l'année 2011 à l'initiative du Premier ministre, puis, que ces dispositions auraient été modifiées par la loi du 28 décembre 2019 de finances pour 2020 ne sont pas de nature à démontrer que les dispositions jusqu'alors applicables créaient une distorsion de concurrence ni qu'elles méconnaissaient les directives de l'Union européenne applicables en matière de taxe sur la valeur ajoutée.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir et sur l'exception de prescription opposées en défense, que la société Aqualand n'est pas fondée à soutenir que l'Etat a engagé sa responsabilité et à demander réparation du préjudice qu'elle soutient avoir subi en raison de la mise en œuvre du b nonies de l'article 279 du code général des impôts. Au demeurant, le préjudice allégué n'est étayé par aucun élément concret tant en ce qui concerne sa nature, son montant que son lien avec l'inconstitutionnalité et l'inconventionnalité alléguées.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, le versement à la société Aqualand de quelque somme que ce soit au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SAS Aqualand est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée Aqualand et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 4 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Bernabeu, présidente,

Mme Carotenuto, première conseillère,

M. Sportelli, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2023.

Le rapporteur,

Signé

T. SPORTELLI

La présidente,

Signé

M. BERNABEU

La présidente,

M. BERNABEU

La greffière,

Signé

E. PERROUDON

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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