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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2101383

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2101383

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2101383
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantTEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 19 mai 2021 et 1er août 2024, M. B D, représenté par Me Tessonnière, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 15 000 euros, ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire et la capitalisation de ces intérêts, en réparation du préjudice moral qu'il estime avoir subi, du fait de son exposition aux poussières d'amiante ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 15 000 euros, ainsi que les intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa demande indemnitaire et la capitalisation de ces intérêts, en réparation des troubles dans ses conditions d'existence qu'il estime avoir subi, du fait de son exposition aux poussières d'amiante ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'Etat a commis une faute engageant sa responsabilité, dès lors qu'il a été exposé, durant toutes ses années d'activité au sein de la marine nationale, à l'inhalation de poussières d'amiante ;

- l'ensemble de ses préjudices extrapatrimoniaux doivent être réparés ;

- le lien de causalité entre la faute et ses préjudices est établi, dès lors qu'il a été exposé durant une période suffisamment longue.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 octobre 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Karbal, conseiller,

- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public ;

- et les observations de Me Tizot pour le requérant.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, né le 18 décembre 1967, était militaire de la Marine nationale. Par un courrier du 1er octobre 2020, il a formé auprès de la ministre des armées une demande d'indemnisation des préjudices qu'il estime avoir subis du fait de son exposition aux poussières d'amiante durant sa carrière, laquelle a été implicitement rejetée. Par un recours enregistré le 25 janvier 2021 au secrétariat de la commission des recours des militaires, il a contesté de cette décision implicite. Par une décision du 16 mars 2021, le ministre des armées a confirmé le rejet de sa demande indemnitaire.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. La responsabilité de l'administration, en sa qualité d'employeur, peut être engagée en cas de manquement à l'obligation de sécurité à laquelle elle est tenue envers les agents, lorsqu'elle a ou aurait dû avoir conscience du danger auquel étaient exposés ces derniers et qu'elle n'a pas pris les mesures nécessaires pour les en préserver.

3. Sur les navires de la Marine nationale construits jusqu'à la fin des années quatre-vingt, l'amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et certains équipements de bord, de même que les réacteurs et moteurs des avions de l'aéronavale. Ces matériaux d'amiante ont tendance à se déliter du fait des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux d'entretien en mer ou au bassin. En conséquence, les marins servant sur les bâtiments de la marine nationale, qui ont vécu et travaillé dans un espace souvent confiné, sont susceptibles d'avoir été exposés à l'inhalation de poussières d'amiante.

4. Il résulte de l'instruction, en particulier du relevé des états de services, que M. D a été affecté sur les bâtiments " Foch " et " Jules Verne ", du 6 janvier 2003 au 23 janvier 2003, du 1er mars 2003 au 13 avril 2004, du 17 avril au 10 mai 2004, du 14 mai au 31 décembre 2004, et dans les ateliers militaires de la flotte de Toulon et à la base navale de Nouméa, Djibouti. M. D fait valoir ces formations et ateliers renfermaient des matériaux à base d'amiante et se prévaut notamment de l'attestation d'exposition potentielle à l'amiante établie le 21 juillet 2020 par le directeur du personnel militaire de la marine lui accordant le bénéfice d'un suivi médical post-professionnel ainsi que d'attestations délivrées à d'autres personnels militaires mentionnant les lieux d'affectation précités. En défense, le ministre n'apporte aucun élément précis et circonstancié permettant d'établir que, contrairement à d'autres personnels militaires affectés aux mêmes sites, M. D n'a pas été exposé à l'inhalation de poussières d'amiante ou qu'il a bénéficié de mesures de protection suffisantes. En outre, et contrairement à ce qu'affirme le ministre des armées, l'Etat n'apporte pas la preuve que les navires ne contenaient plus d'amiante sur la période postérieure au 1er janvier 1997 et ne démontre pas non plus que des mesures de protection aient été effectivement mises en œuvre, conformément aux dispositions du décret du 17 août 1977, précité au point 3.

5. Dans ces conditions, la carence fautive de l'Etat, en sa qualité d'employeur, est de nature à engager sa responsabilité à l'égard de M. D.

Sur l'évaluation et l'indemnisation des préjudices :

En ce qui concerne le préjudice moral :

6. La personne qui recherche la responsabilité d'une personne publique en sa qualité d'employeur et qui fait état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d'amiante susceptible de l'exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l'anxiété de voir ce risque se réaliser. Dès lors qu'elle établit que l'éventualité de la réalisation de ce risque est suffisamment élevée et que ses effets sont suffisamment graves, la personne a droit à l'indemnisation de ce préjudice, sans avoir à apporter la preuve de manifestations de troubles psychologiques engendrés par la conscience de ce risque élevé de développer une pathologie grave.

7. Il résulte de l'instruction que M. D a exercé les fonctions d'opérateur industriel en atelier naval (ATNAV) au sein de bâtiments ou d'ateliers de la Marine nationale renfermant des matériaux à base d'amiante. Plusieurs marins ayant occupé des fonctions similaires ont attesté de leurs conditions de travail, au sein des compartiments des chaufferies et machines, d'installations exigües, surchauffées et très ventilées, favorisant la dispersion des particules d'amiante et ce sans matériel de protection spécifique. Ces attestations font également état de manipulation directe de matériaux à base d'amiante (matelas, joints).

8. Il résulte ainsi de l'instruction que M. D a été exposé aux poussières d'amiante sur une période de plus de vingt ans, et dans des conditions susceptibles lui faire craindre de développer une maladie grave. Par suite, l'intéressé doit être regardé comme ayant subi un préjudice moral.

9. Il en sera fait une juste appréciation en l'évaluant à la somme de 13 000 euros.

En ce qui concerne les troubles dans les conditions d'existence :

10. Si le M. D produit le résultat d'un scanner thoracique réalisé le 18 octobre 2019, toutefois, il ne justifie pas qu'il serait soumis à un suivi médical post-professionnel, dont la fréquence éventuelle de contrôles serait telle qu'elle entraîne pour lui un trouble dans ses conditions d'existence, ni éprouver une détresse telle qu'elle témoigne d'une perte d'élan vital accompagnée de perturbation dans son projet de vie. Dans ces conditions, sa demande d'indemnisation au titre de ce préjudice doit être rejetée.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

11. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". Aux termes de l'article 1343-2 du même code : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". Il résulte de ces dispositions que, d'une part, lorsqu'ils sont demandés, et quelle que soit la date de la demande, les intérêts des indemnités allouées sont dus à compter du jour où la demande de réclamation de la somme principale est parvenue à la partie débitrice ou, à défaut, à compter de la date d'enregistrement au greffe du tribunal administratif des conclusions tendant au versement de cette indemnité, et, d'autre part, que la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière.

12. M. D a droit aux intérêts au taux légal de la somme de 13 000 euros à compter du 1er octobre 2020, date de réception de leur demande indemnitaire préalable. Ces intérêts seront capitalisés à compter du 1er octobre 2021, date à laquelle était due une année entière d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de celle-ci.

Sur les frais du litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. D une somme de 13 000 euros. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 1er octobre 2020 et des intérêts capitalisés à compter du 1er octobre 2021, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Article 2 : L'Etat versera à M. D une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à B D et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Philipe Harang, président,

M. Zouhaïr Karbal, conseiller,

Mme A C.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

Z. KARBAL

Le président,

Signé

Ph. HARANG

La greffière,

Signé

F. POUPLY

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,00

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