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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2101478

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2101478

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2101478
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantMAUDUIT LOPASSO GOIRAND ET ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante : Par une requête et un mémoire enregistrés le 31 mai 2021 et le 20 décembre 2022, la société Transport Jean-Louis (STJL), représentée par Me Lopasso, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures : 1°) de condamner la commune de Lorgues à lui verser une indemnité d'un montant total de 4 531 980 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis du fait des engagements initiaux du maire à l'égard de son projet d'exploitation de carrière, d'assortir cette somme des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts ; 2°) de mettre à la charge de la commune de Lorgues une somme de 4 000 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Elle soutient que : - la responsabilité de la commune est engagée du fait des indications erronées et des assurances non suivies d'effets qui lui ont été données par le maire à l'égard de son projet d'exploitation de carrière ; - son préjudice tiré des frais engagés à perte doit être réparé à hauteur de 45 880 euros ; - son préjudice tiré du manque à gagner doit être réparé à hauteur de 4 436 100 euros ; - son préjudice moral doit être réparé à hauteur de 50 000 euros. Par des mémoires en défense enregistrés le 27 mai 2022 et le 30 décembre 2022, la commune de Lorgues, représentée par Me Marchesini, conclut : 1°) au rejet de la requête ; 2°) à la mise à la charge de la société requérante d'une somme de 3 000 euros, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Elle soutient que : - sa responsabilité n'est pas engagée ; - le lien de causalité n'est pas établi ; - les préjudices sont évalués de manière excessive ; - la société requérante a commis une imprudence de nature à l'exonérer de sa responsabilité. Par une ordonnance du 30 décembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 23 janvier 2023. Vu les autres pièces du dossier. Vu : - le code civil ; - le code de l'environnement ; - le code général des collectivités territoriales ; - le code de la route ; - le code rural et de la pêche maritime ; - le code de justice administrative. Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience. Ont été entendus au cours de l'audience publique : - le rapport de M. Kiecken, premier conseiller, - les conclusions de Mme Wustefeld, rapporteure publique, - les observations de Me Stephan, substituant Me Lopasso, pour la STJL, - et les observations de Me Gonzalez, substituant Me Marchesini, pour la commune de Lorgues. Une note en délibéré présentée par la STJL a été enregistrée le 14 avril 2023. Considérant ce qui suit : 1. La société Transport Jean-Louis (STJL) a entamé en 2009 des démarches en vue de l'exploitation d'une carrière de matériaux de calcaires située sur le territoire de la commune de Lorgues, au lieudit " Les Brunettes ". Afin de rendre le chemin dit " A " accessible aux véhicules de 26 tonnes destinés à cette activité, la STJL a entrepris en 2008 des travaux sur ce chemin d'accès au site, en vue notamment du renforcement des ouvrages de franchissement et de l'aménagement des zones de refuge. S'estimant victime de dommages résultant du revirement de l'attitude du maire de la commune de Lorgues à l'égard de son projet, la société requérante a présenté une réclamation indemnitaire reçue le 2 février 2021, sur laquelle le maire a gardé le silence. Sur les conclusions indemnitaires : En ce qui concerne les responsabilités : 2. La STJL doit être regardée comme soutenant que la responsabilité de la commune de Lorgues est engagée du fait des promesses non tenues de son maire à l'égard de son projet d'exploitation de carrière (voir arrêts du Conseil d'État du 15 décembre 2000, n° 207145 et n° 207146). 3. D'une part, il résulte de l'instruction, notamment des courriers du maire de la commune de Lorgues du 24 octobre 2007, 3 juin 2008, 18 décembre 2008 et 5 novembre 2009, que le maire a initialement manifesté son soutien au projet d'exploitation de la carrière et, plus particulièrement, donné son accord pour l'exécution de travaux d'aménagement du chemin d'accès à la carrière afin d'y rendre praticable la circulation de véhicules de 26 tonnes. Le maire a ainsi incité la STJL a engagé des frais pour la réalisation des travaux, en vue d'obtenir de la part des services de l'État l'autorisation d'exploiter la carrière. Parallèlement aux assurances qu'il a ainsi données, le maire a néanmoins maintenu en vigueur un arrêté d'interdiction d'accès aux véhicules dont le poids total maximum autorisé excède 5,5 tonnes, édicté en 1996 et dont il est constant qu'il n'avait pas été porté à la connaissance de la société avant les travaux. Il a ensuite aggravé cette interdiction en fixant le poids des véhicules à 3,5 tonnes par un arrêté du 16 février 2010, qui a toutefois été annulé par la juridiction administrative. Enfin, tout en abrogeant l'interdiction édictée en 1996, le maire l'a réitérée par un arrêté du 2 novembre 2016, maintenant ainsi l'interdiction de circulation sur le chemin A aux véhicules dont le poids total autorisé en charge est supérieur à 5,5 tonnes. 4. En laissant ainsi la société requérante nourrir légitimement l'espoir d'une exploitation de la carrière et engager à cette fin des frais pour la réalisation de travaux d'aménagement du chemin d'accès au site, puis en faisant ensuite obstacle au projet par le maintien d'une interdiction d'accès au site pour les véhicules destinés à cette activité, le maire doit être regardé comme ayant induit la société en erreur en lui donnant des indications erronées et des assurances non suivies d'effets pour la réalisation de son projet d'exploitation de la carrière. Le maire a ainsi commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune de Lorgues. 5. D'autre part, il ne résulte toutefois pas de l'instruction que la STJL aurait cherché à s'informer sur la réglementation routière applicable au chemin A, alors qu'une interdiction d'accès aux véhicules de plus de 5,5 tonnes frappait ce chemin depuis 1996. Alors même que le maire s'est abstenu de l'informer de cet arrêté, qu'elle n'était néanmoins pas censée ignorer, et que la bienveillance dont il a d'abord fait preuve à l'égard de son projet pouvait lui laisser penser que la réglementation serait en tout état de cause adaptée aux contraintes de son activité, la STJL ne se prévaut d'aucun engagement formel et précis de la part du maire de nature à révéler une promesse de modification des règles de circulation sur le chemin A. Dès lors, en engageant des frais pour des travaux d'aménagement du chemin sans tenir compte de la réglementation qui y était alors applicable et sans assurance qu'elle serait modifiée, la société requérante doit être regardée comme ayant commis une imprudence à l'origine d'une partie des dommages qu'elle a subis. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation de sa part de responsabilité en la fixant à 30 % de ses préjudices (voir arrêt du Conseil d'État du 16 novembre 1998, n° 175142). En ce qui concerne les préjudices : 6. En premier lieu, si la STJL demande réparation des charges qu'elle a comptabilisées au titre des années 2009 à 2015, d'un montant total de 45 880 euros, elle est seulement fondée à obtenir réparation des dépenses correspondant aux travaux d'aménagement du chemin A qu'elle a engagées du fait de l'attitude du maire de la commune à l'égard de son projet avant son revirement au début de l'année 2010. Il résulte de l'instruction, notamment des documents comptables produits aux débats, que la société requérante a dépensé la somme totale de 37 220 euros HT au titre de l'année 2009 pour des achats d'études en vue de son projet d'exploitation de carrière. Il résulte toutefois de l'instruction que seuls les achats auprès du bureau Prod'homme, d'un montant de 650 euros, correspondent à des études de travaux du chemin en cause. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une exacte appréciation des frais engagés à perte au titre des travaux en les fixant à 650 euros. 7. En deuxième lieu, s'il ressort certes de l'arrêté du préfet du Var du 28 août 2014 portant refus de la demande d'autorisation d'exploiter la carrière, que le refus est fondé sur l'insuffisance de l'accès au site, il résulte également de l'instruction que le projet présentait des inconvénients en matière de protection de l'environnement, ainsi que l'avait notamment relevé le commissaire enquêteur dans son avis défavorable au projet du 17 août 2010. Il ne résulte ainsi pas de l'instruction que le préfet du Var aurait délivré l'autorisation d'exploitation alors même que le chemin A aurait été rendu accessible à la circulation des véhicules de 26 tonnes. La STJL n'est donc pas fondée à réclamer à la commune de Lorgues la réparation d'un préjudice tiré du manque à gagner de son activité, qui, en l'absence de circonstances particulières, ne présente pas de caractère certain. Cette demande doit dès lors être écartée (voir arrêt du Conseil d'État du 16 mars 1977, n° 97644). 8. En dernier lieu, compte tenu du changement brutal d'attitude du maire de la commune de Lorgues à l'égard de son projet d'exploitation de carrière et des propos qu'il a ensuite publiquement tenus à son encontre, la STJL est fondée à demander réparation du préjudice résultant de l'atteinte à son image et à sa réputation. Dans les circonstances de l'espèce, il en sera fait une juste appréciation en le fixant à 2 500 euros. 9. Il résulte de ce qui précède que, compte tenu du partage de responsabilité exposé au point 5, la STJL est seulement fondée à demander la condamnation de la commune de Lorgues à lui verser une indemnité d'un montant total de 2 205 euros (100 - 30 % x (650 + 2 500)). Sur les intérêts et leur capitalisation : 10. En premier lieu, en vertu de l'article 1231-6 du code civil, la STJL a droit aux intérêts au taux légal sur la somme totale de 2 205 euros à compter du 2 février 2021, date de réception de sa demande d'indemnisation préalable par la commune de Lorgues. 11. En second lieu, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La société requérante a demandé la capitalisation des intérêts le 31 mai 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 2 février 2022, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date. Sur les frais liés au litige : 12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Lorgues une somme de 1 500 euros à verser à la STJL, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Ces dispositions font en revanche obstacle à ce que soit mise à la charge de la société requérante, qui n'est pas la partie perdante pour l'essentiel dans la présente instance dès lors que la responsabilité de la commune de Lorgues est engagée, la somme demandée par la commune au même titre. D É C I D E :Article 1er : La commune de Lorgues versera la somme de 2 205 euros à la STJL. Cette somme sera assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 février 2021 et des intérêts capitalisés à compter du 2 février 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date. Article 2 : La commune de Lorgues versera une somme de 1 500 euros à la STJL, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté. Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Transport Jean-Louis (STJL) et à la commune de Lorgues. Copie en sera adressée au préfet du Var. Délibéré après l'audience du 13 avril 2023, à laquelle siégeaient :M. Harang, président, M. Silvy, premier conseiller,M. Kiecken, premier conseiller. Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 mai 2023. Le rapporteur,SignéA. KIECKEN Le président, Signé Ph. HARANGLa greffière,SignéA. CAILLEAUX La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.Pour expédition conforme,La greffière.2N° 2101478

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