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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2102949

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2102949

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2102949
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantCABINET ADAES AVOCATS (SARL)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 29 octobre 2021 et 23 octobre 2023, M. et Mme A et C B, représentés par Me Corneloup, demandent au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à leur verser une somme de 47 936,09 euros en réparation des préjudices causés par la procédure de recouvrement diligentée à leur encontre par le comptable public de la trésorerie du Luc, majorée des intérêts de retard à compter du dépôt de leur demande indemnitaire préalable ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- les actes de poursuites dont ils ont personnellement fait l'objet pour le paiement des dettes fiscales de la société Immo GP VIE méconnaissent les dispositions du premier alinéa de l'article L. 227-1 du code de commerce et de l'article L. 267 du livre des procédures fiscales ; ces actes illégaux constituent une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat ;

- ils ont droit à la réparation des préjudices causés par cette faute : d'abord, un préjudice matériel tenant aux frais d'avocat, aux frais d'expert-comptable, aux frais bancaires, aux intérêts de retard sur la rétrocession des loyers payés par leurs locataires entre les mains du comptable public et au temps de travail passé par M. B sur ce dossier ; ensuite, un préjudice moral ; enfin, des troubles dans leurs conditions d'existence.

Par des mémoires en défense enregistrés les 8 juillet 2022 et 29 février 2024, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les préjudices allégués par les requérants ne sont pas indemnisables.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de commerce ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 23 mai 2024 :

- le rapport de M. Cros ;

- et les conclusions de Mme Duran-Gottschalk, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme B sont associés de la société par actions simplifiée (SAS) Immo GP VIE ayant pour activité l'acquisition et la location de biens immobiliers, et dont M. B est également le président. Afin de recouvrer la somme de 23 615 euros dont cette société était redevable au titre de la taxe foncière relative aux années 2015 à 2017, le comptable public de la trésorerie du Luc a émis plusieurs actes de poursuites à l'encontre des époux B eux-mêmes. Par une lettre du 30 juin 2021, dont l'administration ne conteste pas la réception, les intéressés ont présenté à l'administration une demande indemnitaire préalable tendant à la réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis du fait de cette procédure de recouvrement. Cette demande ayant été implicitement rejetée, ils demandent au tribunal de condamner l'Etat à leur verser une indemnité d'un montant total de 47 936,09 euros, assortie des intérêts légaux.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

2. Une faute commise par l'administration lors de l'exécution d'opérations se rattachant aux procédures d'établissement et de recouvrement de l'impôt est de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard du contribuable ou de toute autre personne si elle leur a directement causé un préjudice ; qu'un tel préjudice, qui ne saurait résulter du seul paiement de l'impôt, peut être constitué des conséquences matérielles des décisions prises par l'administration et, le cas échéant, des troubles dans ses conditions d'existence dont le contribuable justifie ; que le préjudice invoqué ne trouve pas sa cause directe et certaine dans la faute de l'administration si celle-ci établit soit qu'elle aurait pris la même décision d'imposition si elle avait respecté les formalités prescrites ou fait reposer son appréciation sur des éléments qu'elle avait omis de prendre en compte, soit qu'une autre base légale que celle initialement retenue justifie l'imposition ; qu'enfin l'administration peut invoquer le fait du contribuable ou, s'il n'est pas le contribuable, du demandeur d'indemnité comme cause d'atténuation ou d'exonération de sa responsabilité.

En ce qui concerne la responsabilité pour faute :

3. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 227-1 du code de commerce : " Une société par actions simplifiée peut être instituée par une ou plusieurs personnes qui ne supportent les pertes qu'à concurrence de leur apport ". Selon l'article L. 267 du livre des procédures fiscales : " Lorsqu'un dirigeant d'une société () est responsable des manœuvres frauduleuses ou de l'inobservation grave et répétée des obligations fiscales qui ont rendu impossible le recouvrement des impositions et des pénalités dues par la société, () ce dirigeant peut, s'il n'est pas déjà tenu au paiement des dettes sociales en application d'une autre disposition, être déclaré solidairement responsable du paiement de ces impositions et pénalités par le président du tribunal judiciaire () ".

4. M. et Mme B contestent la légalité, au regard des dispositions précitées, de cinq actes de poursuites émis par la trésorerie du Luc à leur encontre pour le recouvrement des dettes fiscales de la SAS Immo GP VIE : une mise en demeure de payer du 31 août 2017 au nom de M. B, deux avis à tiers détenteur (ATD) des 31 août 2017 et 12 février 2018 sur les comptes bancaires personnels de l'intéressé et deux avis à tiers détenteur du 12 février 2018 auprès des locataires de biens immobiliers appartenant en propre à Mme B. Les requérants font valoir qu'en l'absence de manœuvres frauduleuses ou d'inobservation grave et répétée des obligations fiscales, ayant rendu impossible le recouvrement des impositions et pénalités dues par la société, les dettes de cette dernière ne pouvaient légalement être mises à leur charge à titre personnel. Saisi par les intéressés le 25 mai 2018, le conciliateur fiscal du département du Var, par un courrier du 27 juillet suivant, a estimé que les procédures engagées à leur encontre par la trésorerie du Luc pour recouvrer les arriérés de taxe foncière de la SAS Immo GP VIE étaient irrégulières, et demandé au comptable public du Luc d'annuler tous les actes de poursuites correspondants. A la suite de cette réponse du conciliateur fiscal départemental, l'administration a indiqué aux requérants, par lettres des 26 décembre 2018 et 5 juillet 2019, que le comptable public avait procédé à la mainlevée des avis à tiers détenteur et que les sommes perçues auprès des locataires de Mme B avaient été remboursées. Ainsi, l'administration n'a pas contesté l'illégalité des actes de poursuites litigieux. Dans ses écritures en défense, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique indique qu'il " n'entend pas revenir sur l'irrégularité des poursuites diligentées à l'encontre des époux B " et que " l'administration en a tiré les conséquences en donnant la mainlevée des ATD contestés ". Dans ces conditions, l'administration doit être regardée comme reconnaissant l'existence d'une faute commise lors de la procédure de recouvrement de l'impôt. Cette faute est de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard de M. et Mme B si elle leur a directement causé un préjudice.

En ce qui concerne le préjudice :

S'agissant du préjudice matériel :

Quant aux frais d'avocat :

5. Les requérants demandent le versement d'une somme de 6 447,98 euros correspondant à neuf factures émises entre le 23 avril 2018 et le 16 octobre 2020 par la société civile professionnelle d'avocats Jean-Pierre Vandamme, laquelle indique dans un courrier du 19 juillet 2019 être le conseil à la fois de la SAS Immo GP VIE et des époux B. Toutefois, à supposer même qu'elles se rapportent à des prestations relatives aux actes de poursuites en litige, l'ensemble de ces factures sont libellées au nom de la SAS Immo GP VIE, et non de M. et Mme B. Si ces derniers affirment qu'ils ont eux-mêmes payé ces factures, ils n'en justifient pas. Dès lors, ce préjudice, qui ne présente pas un caractère direct et certain en lien avec la faute de l'administration, ne peut être indemnisé.

Quant aux frais d'expertise-comptable ;

6. La somme de 500 euros sollicitée par les époux B au titre des frais d'assistance par un expert-comptable n'est assortie d'aucune pièce justificative. Par suite, cette demande ne peut qu'être rejetée.

Quant aux frais bancaires :

7. M. et Mme B demandent réparation des " frais bancaires engendrés par les avis à tiers détenteur ". Toutefois, ils n'apportent aucune précision sur la consistance et le montant de ces frais ni ne chiffrent ce chef de préjudice, lequel ne peut donc être indemnisé.

Quant au temps de travail de M. B :

8. Les requérants demandent réparation du " temps de travail considérable passé sur ce dossier par M. B ", qu'ils évaluent à la somme de 15 000 euros. Toutefois, ils se bornent à renvoyer aux courriers que l'intéressé a adressés au centre des finances publiques du Luc, sans apporter aucun élément de nature à démontrer que le temps passé à préparer et rédiger ces courriers aurait représenté un préjudice matériel d'un montant de 15 000 euros. Par suite, ce chef de préjudice ne peut qu'être écarté.

Quant aux intérêts de retard sur la rétrocession des loyers :

9. Il résulte de l'instruction qu'à la suite de l'avis à tiers détenteur qui lui a été adressé le 12 février 2018, la SASU ByC, également dénommée agence Maurice Garcin, qui était alors locataire du bien immobilier appartenant à Mme B, a versé à la trésorerie du Luc les loyers dont elle était redevable pour la période de mai 2018 à septembre 2019, d'un montant total de 13 216 euros, alors qu'elle aurait normalement dû verser ces loyers à Mme B. Si cet avis à tiers détenteur a fait l'objet d'une mainlevée le 2 août 2018, la réception de cette mainlevée n'est pas établie dès lors que la présidente de l'agence Maurice Garcin atteste ne pas l'avoir reçue et qu'aucun avis de réception n'est produit par l'administration. Dès lors, cette dernière n'est pas fondée à soutenir que le maintien du versement des loyers à la trésorerie du Luc après le 2 août 2018 serait imputable à la locataire. De plus, si l'administration soutient que ces loyers auraient été " systématiquement renvoyés à Mme B dès réception " à compter de novembre 2018, elle ne le démontre pas. Dans ces conditions, les époux B sont fondés à demander réparation du préjudice résultant de ce que, par l'effet de l'avis à tiers détenteur illégal du 12 février 2018, les loyers litigieux ont été versés par leur locataire à la trésorerie du Luc et non à eux-mêmes. Ainsi que le soutiennent les requérants, ce préjudice peut être évalué au montant des intérêts de retard ayant couru au titre de la période pendant laquelle ils ont été privés de la disposition des sommes en cause, entre la date de versement des loyers par la locataire à la trésorerie du Luc et celle de leur remboursement par cette dernière aux intéressés. Ceux-ci produisent un " tableau des intérêts de retard " qui évalue ce préjudice à la somme de 162,11 euros, laquelle n'est pas sérieusement contestée en défense. Enfin, le ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article 1231-6 du code civil, qui concernent l'hypothèse où le préjudice résulte de l'inexécution d'un contrat, ce qui n'est pas le cas en l'espèce puisque le préjudice résulte de la faute extra-contractuelle commise par les services fiscaux. En conséquence, les requérants sont fondés à demander le versement d'une somme de 162,11 euros au titre de ce chef de préjudice.

S'agissant du préjudice moral :

10. M. et Mme B sont fondés à se prévaloir du préjudice moral causé par l'illégalité des actes de poursuites illégaux qui ont été mentionnés au point 4, à savoir la mise en demeure de payer du 31 août 2017 et les quatre avis à tiers détenteur des 31 août 2017 et 12 février 2018. A cet égard, il n'est pas établi, ainsi qu'il a été dit au point précédent, que la mainlevée de l'avis à tiers détenteur du 12 février 2018 notifié à l'agence Maurice Garcin ait été réceptionnée par cette dernière. Il n'est pas non plus démontré que les trois autres avis à tiers détenteurs aient fait l'objet d'une telle mainlevée. Cette absence de mainlevée ou de notification de mainlevée a contraint M. B et son conseil à relancer l'administration à plusieurs reprises, par des courriers des 12 août, 24 août, 5 novembre et 21 décembre 2018 puis 20 février, 6 mars, 1er avril et 19 juillet 2019. En revanche, les requérants ne peuvent utilement invoquer le préjudice moral résultant des actes de poursuites ultérieurs, dont ils n'ont pas allégué qu'ils seraient constitutifs d'une faute, à savoir l'avis à tiers détenteur du 10 avril 2018 adressé au notaire chargé de la vente du bien immobilier appartenant à la SAS Immo GP VIE, la mise en demeure de payer tenant lieu de commandement du 8 avril 2019 adressée à cette société au titre de la taxe foncière 2018 et enfin l'avis de saisie mobilière adressé le 3 mai 2021 à la même société au titre des taxes foncières 2019 et 2020. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par les intéressés en leur allouant une somme de 1 500 euros.

S'agissant des troubles dans les conditions d'existence :

11. Compte tenu notamment des démarches que les époux B ont dû engager pour obtenir l'abandon des poursuites illégales dont ils faisaient personnellement l'objet, il sera fait une juste appréciation des troubles subis dans leurs conditions d'existence en leur allouant une somme de 1 500 euros.

12. Il résulte de tout ce qui précède que l'Etat doit être condamné à verser à M. et Mme B une somme de 3 162,11 euros, avec intérêts au taux légal à compter de la date de réception de leur demande indemnitaire préalable du 30 juin 2021.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à M. et Mme B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. et Mme B une somme de 3 162,11 euros, avec intérêts au taux légal à compter de la date de réception de leur demande indemnitaire préalable du 30 juin 2021.

Article 2 : L'Etat versera à M. et Mme B une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. et Mme A et C B et au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Bernabeu, présidente,

M. Cros, premier conseiller,

M. Martin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

F. CROS

La présidente,

Signé

M. BERNABEU

La greffière,

Signé

E. PERROUDON

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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