Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2102970
jeudi 4 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulon |
| Section | Tribunal Administratif de Toulon |
| N° Dossier | TA83-2102970 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
| Avocat requérant | DDA & ASSOCIES |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés le 4 novembre 2021, le 29 avril 2022, le 18 juillet 2022 et le 8 août 2022, Mme B C, représentée par Me Durand, doit être regardée comme demandant au tribunal :
1°) d'annuler le titre de recette émis le 10 juin 2021 par lequel le maire de la commune de Toulon a mis à sa charge la somme de 12 702 euros, ensemble la décision de rejet de son recours gracieux du 6 septembre 2021 ;
2°) de la décharger de l'obligation de payer cette somme ;
3°) d'annuler la saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 émise par le comptable public du service de gestion comptable de Toulon pour un montant de 9 148 euros ;
4°) d'ordonner la mainlevée de cette saisie ;
5°) de mettre à la charge solidaire de la commune de Toulon et du comptable du service de gestion comptable de Toulon la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la décision du 6 septembre 2021 a été signée par une autorité incompétente ;
- le titre de recette du 10 juin 2021 est entaché d'erreur de droit dès lors que l'hébergement en hôtel de M. A résulte non pas de sa défaillance mais des refus opposés par ce dernier aux logements proposés sans raison valable ;
- il est entaché d'erreur de fait dès lors que le contrat de location n'a pas été transféré à la suite du décès de M. A ; aucune créance ne peut être mise à sa charge au titre de l'hébergement du fils de M. A.
Par un mémoire en défense, enregistré le 3 janvier 2022, le directeur départemental des finances publiques du Var conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- les conclusions dirigées contre la saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 sont irrecevables dès lors que cette saisie concerne des créances devenues définitives et non celle mise à la charge de la requérante par le titre de recette du 10 juin 2021 ;
- il n'est pas compétent pour défendre sur la légalité du titre de recette.
Par des mémoires en défense, enregistré le 30 juin 2022, le 2 août 2022 et le 6 septembre 2022, la commune de Toulon conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que :
- les conclusions dirigées contre la saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 et celles tendant au prononcé d'une mainlevée sont irrecevables dès lors que cette saisie concerne des créances devenues définitives et non celle mise à la charge de la requérante par le titre de recette du 10 juin 2021 ;
- les moyens invoqués à l'encontre du titre de recette du 10 juin 2021 ne sont pas fondés.
Par un courrier du 23 août 2022, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il était envisagé d'appeler l'affaire à une audience et que l'instruction pourrait être close à partir du 1er septembre 2022 sans information préalable.
Une ordonnance portant clôture de l'instruction immédiate a été prise le 20 mars 2023.
Par un courrier du 24 février 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen d'ordre public, relevé d'office, tiré de l'incompétence de la juridiction administrative pour statuer sur les conclusions à fin d'annulation de la saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 et de mainlevée de cette saisie.
Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 décembre 2021 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulon.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Montalieu, rapporteure,
- les conclusions de M. Kiecken, rapporteur public,
- et les observations de Me Demino, substituant Me Durand, représentant Mme C, et de Mme E, représentant la commune de Toulon ;
- le directeur départemental des finances publiques du Var n'étant ni présent, ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C est propriétaire d'un appartement au sein d'une copropriété située 45 rue de Pomet à Toulon. Cet appartement a été loué à M. F A à compter du 6 janvier 2017. Par un arrêté de péril imminent du 26 février 2019, le maire de Toulon a prononcé, pour ce logement, une mesure provisoire d'interdiction à l'habitation, ainsi qu'à tout usage commercial, industriel ou artisanal. Par le même arrêté, un délai de 24 heures à compter de sa notification a été accordé à Mme C pour informer les services municipaux des offres d'hébergement faites au locataire en vue de son relogement. Après avoir constaté la défaillance de Mme C, la commune de Toulon a assuré l'hébergement de M. F A, à l'hôtel " Acanthid ", du 27 février 2019 au 17 décembre 2019, puis celui de M. D A, le fils de M. F A, à l'hôtel " Celenya " à compter du 31 août 2020. Par un titre de recette émis le 10 juin 2021, le maire de Toulon a mis à la charge de M. C la somme de 12 702 euros au titre des frais d'hébergement de M. D A du 16 septembre 2020 au 22 avril 2021. Par ailleurs, le comptable public du service de gestion comptable de Toulon a notifié à Mme C une saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 pour le recouvrement de trois titres de recette émis le 4 juin 2019, le 8 décembre 2019 et le 3 novembre 2020 par le maire de Toulon, pour une somme totale de 9 148 euros, correspondant aux frais d'hébergement pour d'autres périodes que celle concernée par le titre de recette du 10 juin 2021. Par un courrier du 10 août 2021, réceptionné le 11 août suivant, Mme C a contesté le titre de recette du 10 juin 2021 et la saisie administrative à tiers détenteur précitée auprès du service de gestion comptable de Toulon, lequel a transmis une copie de cette contestation à la commune de Toulon. Le service de gestion comptable de Toulon a implicitement rejeté cette contestation et la commune de Toulon l'a rejetée par un courrier du 6 septembre 2021.
Sur les conclusions aux fins d'annulation de la saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 et de mainlevée de cette saisie :
2. Aux termes de l'article L. 281 du livre des procédures fiscales : " Les contestations relatives au recouvrement des impôts, taxes, redevances, amendes, condamnations pécuniaires et sommes quelconques dont la perception incombe aux comptables publics doivent être adressées à l'administration dont dépend le comptable qui exerce les poursuites. / () Les contestations relatives au recouvrement ne peuvent pas remettre en cause le bien-fondé de la créance. Elles peuvent porter : / 1° Sur la régularité en la forme de l'acte ; / 2° A l'exclusion des amendes et condamnations pécuniaires, sur l'obligation au paiement, sur le montant de la dette compte tenu des paiements effectués et sur l'exigibilité de la somme réclamée. / Les recours contre les décisions prises par l'administration sur ces contestations sont portés dans le cas prévu au 1° devant le juge de l'exécution. Dans les cas prévus au 2°, ils sont portés : / () c) Pour les créances non fiscales des collectivités territoriales, des établissements publics locaux et des établissements publics de santé, devant le juge de l'exécution. ". Il ressort de ces dispositions que l'ensemble du contentieux du recouvrement des créances non fiscales des collectivités territoriales est de la compétence du juge de l'exécution, tandis que le contentieux du bien-fondé de ces créances est de celle du juge compétent pour en connaître sur le fond.
3. Il résulte de l'instruction, en particulier des certificats administratifs produits par la commune de Toulon, que les créances de la commune recouvrées par la saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 correspondent aux frais d'hébergement du locataire de Mme C, pour d'autres périodes que celle concernée par le seul titre de recette attaqué émis le 10 juin 2021. Dès lors, ces créances, d'ailleurs distinctes de celle contenue dans le titre attaqué contrairement à ce que soutient la requérante, ne sont pas de nature fiscale et seul le juge de l'exécution peut connaître de la contestation de leur recouvrement.
4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que les conclusions de Mme C aux fins d'annulation de la saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 et de mainlevée de cette saisie doivent être rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.
Sur les autres conclusions de la requête :
5. En premier lieu, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision en date du 6 septembre 2021 par laquelle la commune de Toulon a rejeté le recours gracieux exercé par la requérante doit être écarté comme inopérant dès lors que les vices propres d'une telle décision ne peuvent être utilement contestés.
6. En second lieu, aux termes de l'article L. 521-3-2 du code de la construction et de l'habitation, dans sa version applicable à l'espèce : " I.-Lorsqu'un immeuble fait l'objet d'une interdiction temporaire d'habiter ou d'utiliser ou que son évacuation est ordonnée en application de l'article L. 511-3 ou de l'article L. 129-3, le propriétaire ou l'exploitant est tenu d'assurer aux occupants un hébergement décent correspondant à leurs besoins. / A défaut, l'hébergement est assuré dans les conditions prévues à l'article L. 521-3-2. Son coût est mis à la charge du propriétaire ou de l'exploitant. () ". Aux termes de l'article L. 521-3-2 du même code, dans sa version applicable à l'espèce : " I. Lorsqu'un arrêté de péril pris en application de l'article L. 511-1 ou des prescriptions édictées en application de l'article L. 123-3 ou de l'article L. 129-3 sont accompagnés d'une interdiction temporaire ou définitive d'habiter et que le propriétaire ou l'exploitant n'a pas assuré l'hébergement ou le relogement des occupants, le maire ou, le cas échéant, le président de l'établissement public de coopération intercommunale prend les dispositions nécessaires pour les héberger ou les reloger. () VI.-La créance résultant de la substitution de la collectivité publique aux propriétaires ou exploitants qui ne se conforment pas aux obligations d'hébergement et de relogement qui leur sont faites par le présent article est recouvrée soit comme en matière de contributions directes par la personne publique créancière, soit par l'émission par le maire ou, le cas échéant, le président de l'établissement public de coopération intercommunale ou le préfet d'un titre exécutoire au profit de l'organisme ayant assuré l'hébergement ou le relogement. ". Et aux termes de l'article 14 de la loi du 6 juillet 1989 tendant à améliorer les rapports locatifs et portant modification de la loi n° 86-1290 du 23 décembre 1986 : " () Lors du décès du locataire, le contrat de location est transféré : () / -aux descendants qui vivaient avec lui depuis au moins un an à la date du décès ; () ". Il résulte ces dernières dispositions que, lors du décès du locataire, le contrat est transféré automatiquement aux descendants qui vivaient avec lui depuis au moins un an à la date du décès.
7. D'une part, pour contester le bien-fondé du titre de recette du 10 juin 2021, Mme C soutient que l'hébergement en hôtel de M. F A résulte non pas de sa défaillance à le reloger mais des refus opposés par ce dernier aux logements qu'elle lui a proposés sans raison valable. Toutefois, il résulte de l'instruction que l'appartement situé au 5 rue Notre Dame a été refusé par M. A, alors âgé de 80 ans, au motif légitime qu'il ne répondait pas à ses besoins eu égard notamment à l'absence d'ascenseur dans l'immeuble. Par ailleurs, si la requérante soutient avoir proposé d'autres logements, elle n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations. Dans ces conditions, Mme C n'est pas fondée à soutenir qu'aucun manquement à ses obligations de relogement ne peut lui être reproché et le moyen doit être écarté.
8. D'autre part, il résulte de l'instruction que pour mettre à la charge de Mme C la somme 12 702 euros, correspondant aux frais d'hébergement en hôtel, du 16 septembre 2020 au 22 avril 2021, de M. D A, le fils de M. F A, la commune de Toulon a estimé que le contrat de bail lui avait été automatiquement transféré suite au décès de son père le 3 janvier 2020. Toutefois, il résulte de l'instruction que, pour apprécier l'existence d'un transfert de bail, la commune de Toulon s'est fondée sur les seuls éléments apportés par M. D A, sans même en informer Mme C ni solliciter son avis. Par ailleurs, dès lors que l'appartement a été inoccupé à compter du 27 février 2019, du fait de l'arrêté de péril imminent, seuls les documents antérieurs à cette date étaient susceptibles d'établir que M. D A vivait habituellement avec son père depuis au moins un an au sens et pour l'application de l'article 14 de la loi du 23 décembre 1989. Or, la commune de Toulon disposait de seulement quatre documents antérieurs au 27 février 2019, et au demeurant exclusivement relatifs à l'activité professionnelle de M. D A. Dans ces conditions, le maire de Toulon a commis une erreur de droit en estimant que l'hébergement de M. D A devait être assuré sur le fondement de l'article L. 521-3-2 du code de la construction et de l'habitation.
9. Il résulte de tout ce qui précède que le titre de recette du 10 juin 2021 et la décision du 6 septembre 2021 portant rejet du recours gracieux doivent être annulés et qu'il y a lieu, en conséquence, de prononcer la décharge de la somme de 12 702 euros.
Sur les frais liés au litige :
10. Il résulte des dispositions de la loi du 10 juillet 1991 que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ne peut demander au juge de condamner à son profit la partie perdante qu'au paiement des seuls frais qu'il a personnellement exposés, à l'exclusion de la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée à son avocat. En revanche, l'avocat de ce bénéficiaire peut, en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, demander au juge de condamner la partie perdante à lui verser la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client si ce dernier n'avait eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit, en cas de condamnation, le recouvrement à son profit de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.
11. En l'espèce, Mme C, à qui a été accordée l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 décembre 2021, n'allègue pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui a été allouée et son avocat n'a pas demandé la condamnation des parties adverses à lui verser la somme correspondant aux frais exposés qu'il aurait réclamée à sa cliente si celle-ci n'avait pas bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions tendant à la condamnation des parties adverses sur le fondement de l'article L. 761-1 ne peuvent être accueillies.
D É C I D E :
Article 1er : Les conclusions aux fins d'annulation de la saisie administrative à tiers détenteur du 16 juin 2021 et de mainlevée de cette saisie sont rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.
Article 2 : Le titre de recette du 10 juin 2021 et la décision du 6 septembre 2021 portant rejet du recours gracieux sont annulés.
Article 3 : Mme C est déchargée de l'obligation de payer la somme 12 702 euros à la commune de Toulon.
Article 4 : Les conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à la commune de Toulon et au directeur départemental des finances publiques du Var.
Délibéré après l'audience du 14 mars 2024, à laquelle siégeaient :
M. Philippe Harang, président,
M. Zouhaïr Karbal, conseiller,
Mme Mathilde Montalieu, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 avril 2024.
La rapporteure,
Signé
M. MONTALIEU
Le président,
Signé
Ph. HARANG
La greffière,
Signé
F. POUPLY
La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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