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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2103197

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2103197

lundi 29 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2103197
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC+
Formation4ème chambre
Avocat requérantTEISSIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 novembre 2021, la société à responsabilité limitée (SARL) Céline et Manon, représentée par Me Teissier, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge, en droits et pénalités, des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie au titre de l'exercice clos en 2017 pour un montant total de 131 812 euros ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le versement d'une indemnité d'éviction est expressément prévu par le législateur en cas de résiliation de bail ;

- l'indemnité de résiliation du bail était justifiée, même si aucune clause du bail ne la prévoyait, dans la mesure où la rupture du bail était une condition sine qua non pour la vente de la parcelle à la société Cogedim ;

- la résiliation du bail fait baisser la valeur du fonds de commerce de la SARL Soleil et Jardin et lui cause un préjudice commercial ;

- la piscine a été rendue inutilisable pendant un mois du fait des travaux réalisés par la société Cogedim ;

- les droits d'utilisation de la piscine sont plus limités dans le cadre de la servitude mise en place que dans le cadre du bail commercial, ce qui entrave l'activité de séminaires ou d'évènementiel ;

- aucun texte ne lie le montant de l'indemnité à celui des loyers ;

- par suite, il en résulte que le versement de l'indemnité en litige était justifié par l'intérêt de la société et la qualification d'acte anormal de gestion ne saurait ainsi être retenue ;

- le versement de l'indemnité étant justifié dans son principe et son montant, l'administration ne pouvait pas lui appliquer la majoration de 40 % prévue par l'article 1729 du code général des impôts.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 octobre 2022, le directeur départemental des finances publiques du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les intérêts de retard ont fait l'objet d'une remise en application de l'article 1756 du code général des impôts ;

- pour le surplus, les moyens de la société requérante sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de commerce ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martin,

- et les conclusions de Mme Duran-Gottschalk, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société à responsabilité limitée (SARL) Céline et Manon a fait l'objet d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2017. A l'issue de ce contrôle, par une proposition de rectification en date du 28 juin 2019, l'administration lui a notifié des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés au titre des exercices clos en 2016 et 2017 et des rappels de taxe sur la valeur ajoutée. Ces impositions supplémentaires ont été mises en recouvrement le 16 novembre 2020. La SARL Céline et Manon demande au tribunal de prononcer la décharge de la quote-part des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés mises à sa charge au titre de l'exercice clos en 2017 résultant de la réintégration dans son résultat imposable d'une indemnité de résiliation de bail qu'elle avait versée sur ce même exercice à la SARL Soleil et Jardin.

Sur la recevabilité des conclusions aux fins de décharge des intérêts de retard :

2. Ainsi que l'administration fiscale le fait valoir en défense sans être contestée, dans le cadre de la procédure collective dont la société requérante a fait l'objet et ayant donné lieu au jugement du tribunal de commerce de Toulon du 20 avril 2021 prononçant une liquidation judiciaire simplifiée, le comptable public a procédé, antérieurement à la saisine du tribunal, en application du I de l'article 1756 du code général des impôts, à la remise des intérêts de retard appliqués aux cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés pour un montant global de

4 939 euros, dont 3 016 euros au titre de l'exercice 2017. Il en résulte que les conclusions aux fins de décharge de la société sont irrecevables à hauteur de la somme de 3 016 euros.

Sur le surplus des conclusions à fin de décharge :

En ce qui concerne l'acte anormal de gestion relatif à l'indemnité de résiliation de bail de 300 000 euros :

3. Aux termes de l'article 38 du code général des impôts applicable à l'impôt sur les sociétés en vertu de l'article 209 du même code : " () le bénéfice imposable est le bénéfice net, déterminé d'après les résultats d'ensemble des opérations de toute nature effectuées par les entreprises, y compris notamment les cessions d'éléments quelconques de l'actif, soit en cours, soit en fin d'exploitation. () ". Il résulte de ces dispositions que le bénéfice imposable à l'impôt sur les sociétés provient de toutes les opérations faites par l'entreprise, quelle que soit leur nature, à l'exception de celles qui, en raison de leur objet ou de leurs modalités, sont étrangères à une gestion commerciale normale. Constitue un acte anormal de gestion l'acte par lequel une entreprise décide de s'appauvrir à des fins étrangères à son intérêt. Il appartient, en règle générale, à l'administration, qui n'a pas à se prononcer sur l'opportunité des choix de gestion opérés par une entreprise, d'établir les faits sur lesquels elle se fonde pour invoquer ce caractère anormal.

4. Aux termes d'un bail signé le 11 janvier 2012, la SARL Céline et Manon a loué, pour une durée de neuf ans, à la SARL Soleil et Jardin un terrain aménagé d'une piscine, d'un pool house et d'un point de restauration rapide. Par une promesse unilatérale de vente du 25 juin 2015, la société requérante s'est engagée à vendre à la société Cogedim ce terrain ainsi que deux autres parcelles voisines en vue d'une opération de construction immobilière. Par actes notariés du

27 février 2017, le bail signé le 11 janvier 2012 a été résilié et la promesse de vente du

25 juin 2015 a été régularisée. Le même jour, une servitude était créée au profit de la société civile immobilière (SCI) RHDS, société possédant les murs de l'hôtel exploité par la SARL Soleil et Jardin, afin que les clients de l'hôtel puissent continuer à pouvoir accéder à la piscine dont la société requérante était anciennement propriétaire. Le bail commercial ayant été résilié avant le terme prévu, la SARL Céline et Manon a versé à la SARL Soleil et Jardin une indemnité de résiliation de 300 000 euros, qui a été cependant regardée par l'administration comme étant un acte anormal de gestion.

5. Pour contester la qualification d'acte anormal de gestion retenue par l'administration, la SARL Céline et Manon soutient qu'une telle indemnité, dont le principe est prévu par le code de commerce, n'était pas contraire à son intérêt en ce que la vente des parcelles au promoteur Cogedim était conditionnée par la résiliation du bail conclu avec l'exploitant de l'hôtel. Elle soutient également que ce dernier a subi un réel préjudice en ce que, si l'existence d'une servitude permet encore à ses clients d'accéder à la piscine, il ne dispose plus désormais que d'une piscine partagée avec les habitants de la résidence construite par le promoteur ce qui, d'une part, fait obstacle à la poursuite de certaines activités liées à l'espace piscine telles que des séminaires d'entreprises et, d'autre part, contribue à diminuer la valeur de son fonds de commerce. La SARL Céline et Manon expose également que l'administration, sur qui pèse la charge de la preuve, ne pouvait pas, d'une part, lier le montant de l'indemnité au montant des loyers versés dans le cadre du contrat de bail alors que le montant de l'indemnité a été fixé entre les parties d'après le préjudice commercial subi par la SARL Soleil et Jardin et, d'autre part, se prévaloir de la circonstance que durant les opérations de vérification, elle n'aurait pas suffisamment répondu aux demandes du service.

6. Toutefois et d'une part, si les articles L. 145-14 et L. 145-18 du code de commerce prévoient le principe d'une indemnisation lorsque le propriétaire bailleur refuse le renouvellement d'un bail commercial sollicité par le preneur, il ne résulte pas de l'instruction que la SARL Soleil et Jardin aurait sollicité le renouvellement du bail. De plus, il ne peut être sérieusement contesté que les activités liées à la piscine constituent des activités accessoires à l'activité d'hôtellerie restauration exercée par la société Soleil et Jardin. En outre, il résulte de l'instruction que la SARL Soleil et Jardin, dont la gérante est la même que celle de la société requérante, Mme B A, a cédé son fonds de commerce le 27 mars 2017, soit un mois seulement après la résiliation du bail portant sur la parcelle où se trouve la piscine. Si la société invoque un préjudice d'une durée d'un mois, compte-tenu des travaux réalisés sur la piscine, il est peu vraisemblable, ainsi que le relève l'administration, que des clients auraient utilisé cet équipement entre février et mars.

7. D'autre part, il ressort de l'instruction que la SARL Soleil et Jardin ne versait pas à la SARL Céline et Manon les loyers prévus au contrat du bail du 11 janvier 2012 pour leur entier montant et que le loyer de l'année 2017 n'a été facturé qu'en janvier 2018. Enfin, si la société requérante se prévaut de l'existence d'un préjudice commercial subi par la société Soleil et Jardin, ce dernier n'est étayé par aucun élément du dossier permettant de l'évaluer en démontrant, par exemple, l'impact de la perte du droit d'usage exclusif de la piscine sur le chiffre d'affaires ou sur la valeur du fonds de commerce. Il en résulte que la société, en versant l'indemnité en litige à une autre société, ayant au demeurant la même gérante, a décidé de s'appauvrir à des fins étrangères à son intérêt. Par suite, l'administration apportant la preuve d'un acte anormal de gestion, c'est à bon droit que l'administration a pu refuser d'admettre en déduction du résultat imposable de la société requérante l'indemnité litigieuse de 300 000 euros.

8. Il résulte de ce qui précède que la SARL Céline et Manon n'est pas fondée à demander la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur les sociétés auxquelles elle a été assujettie.

En ce qui concerne les pénalités de 40 % pour manquement délibéré :

9. Aux termes de l'article 1729 du code général des impôts : " Les inexactitudes ou les omissions relevées dans une déclaration ou un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt ainsi que la restitution d'une créance de nature fiscale dont le versement a été indûment obtenu de l'Etat entraînent l'application d'une majoration de : / a. 40 % en cas de manquement délibéré () ".

10. Pour justifier l'application des pénalités pour manquement délibéré, l'administration fiscale a relevé, d'une part, que le montant de l'indemnité litigieuse avait été fixé en référence au montant des loyers dus par la SARL Soleil et Jardin alors que ces derniers n'étaient pas entièrement versés au motif qu'ils étaient fixés à un niveau " excessif " et, d'autre part, que la société Soleil et Jardin n'avait pas été privée de la piscine du fait de la cession de son fonds de commerce intervenue seulement un mois après la résiliation du bail. L'administration a également relevé que ces faits étaient nécessairement connus de la gérante de la société requérante qui est également gérante de la société Soleil et Jardin. Dans ces conditions, l'administration fiscale doit être regardée comme établissant l'intention de la SARL Céline et Manon d'éluder l'impôt en diminuant son résultat imposable. Cette dernière n'est ainsi pas fondée à demander la décharge des majorations mises à sa charge.

11. Il résulte de tout ce qui précède que la SARL Céline et Manon n'est pas fondée à demander la décharge des impositions et pénalités demeurant en litige.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée à ce titre par la SARL Céline et Manon.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL Céline et Manon est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée Céline et Manon et au directeur départemental des finances publiques du Var.

Délibéré après l'audience du 8 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Bernabeu, présidente,

- M. Cros, premier conseiller,

- M. Martin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 janvier 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

La présidente,

Signé

M. BERNABEULa greffière,

Signé

E. PERROUDON

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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