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AccueilJurisprudence administrativeN° TA83-2200102

Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2200102

mardi 2 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2200102
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantCIAUDO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 janvier 2022 et, un mémoire, enregistré le 23 mai 2022, la société anonyme (SA) Kali Plus représentée par Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) d'une part, de limiter à 25 000 euros la correction de son déficit reportable arrêté à la clôture de l'exercice 2014 et, d'autre part, de rétablir le montant des déficits reportables dont elle disposait à clôture des exercices clos de 2015 à 2018 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est recevable même si ses conclusions ne visent pas la décharge d'impositions supplémentaires mais le rétablissement du montant des déficits reportables dont elle disposait ;

- l'administration ne pouvait pas fixer la valeur vénale du bien à partir de la valeur figurant au bilan de la société ;

- la valeur du terrain d'assiette n'est pas de 2 560 000 euros ;

- il résulte d'une expertise réalisée en 2013 que la valeur vénale de la villa peut être fixée à 3 400 000 euros ;

- le taux de rentabilité locative de 4 % retenu par l'administration est fixé arbitrairement uniquement sur la base de décisions de la juridiction administrative ;

- un tel taux de rendement locatif de 4 % est excessif pour un bien dont l'emplacement et les prestations de grand standing le place hors du marché classique de la location ; il y a lieu d'y substituer un taux de 2,5 %.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 mai et 14 juin 2022, le directeur départemental des finances publiques du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martin,

- et les conclusions de Mme Duran-Gottschalk, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société anonyme (SA) de droit luxembourgeois Kali Plus est propriétaire d'une villa d'une superficie de 170 m² située sur le territoire de la commune de Saint-Tropez. A l'issue d'une vérification de comptabilité portant sur la période du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2018, l'administration a relevé, qu'à l'exception de quelques semaines par année où le bien fait l'objet de locations saisonnières, la villa est laissée gratuitement à disposition de l'unique associée de la société. Le service a ainsi estimé que la société avait commis un acte anormal de gestion en se privant de recettes locatives. En conséquence, par une proposition de rectification du 27 septembre 2019, l'administration a réintégré dans les résultats imposables de la société l'entier loyer qu'elle aurait dû percevoir, ce qui, en l'espèce, a conduit à minorer le montant des déficits reportables de la société au titre des exercices clos de 2014 à 2018. Par sa requête, la SA Kali Plus demande au tribunal, d'une part, de limiter à 25 000 euros la correction de son déficit reportable arrêté à la clôture des comptes de l'exercice 2014 et, d'autre part, de rétablir le montant de ses déficits reportables pour les exercices clos de 2015 à 2018.

Sur les conclusions à fin de décharge :

En ce qui concerne l'assujettissement de la société à l'impôt sur les sociétés :

2. Aux termes du 1 de l'article 206 du code général des impôts : " () sont passibles de l'impôt sur les sociétés, quel que soit leur objet, les sociétés anonymes () et toutes autres personnes morales se livrant à une exploitation ou à des opérations de caractère lucratif ". Il appartient au juge de l'impôt, saisi d'un litige portant sur le traitement fiscal d'une opération impliquant une société de droit étranger, d'identifier dans un premier temps, au regard de l'ensemble des caractéristiques de cette société et du droit qui en régit la constitution et le fonctionnement, le type de société de droit français auquel la société de droit étranger est assimilable. Compte tenu de ces constatations, il lui revient ensuite de déterminer le régime applicable à l'opération litigieuse au regard de la loi fiscale française.

3. Les sociétés anonymes luxembourgeoises constituent des sociétés de capitaux inscrites au registre du commerce et dont la responsabilité des associés est limitée à leurs apports. Leurs actions sont librement cessibles. Dès lors, la société requérante est une société commerciale par sa forme et doit être assimilée à une société anonyme française. Par suite, elle était passible de l'impôt sur les sociétés sur le fondement des dispositions précitées de l'article 206 du code général des impôts.

En ce qui concerne l'acte anormal de gestion :

4. Aux termes de l'article 38 du code général des impôts applicables à l'impôt sur les sociétés en vertu de l'article 209 du même code : " () le bénéfice imposable est le bénéfice net, déterminé d'après les résultats d'ensemble des opérations de toute nature effectuées par les entreprises, y compris notamment les cessions d'éléments quelconques de l'actif, soit en cours, soit en fin d'exploitation () ". Il résulte de ces dispositions que le bénéfice imposable à l'impôt sur les sociétés provient de toutes les opérations faites par l'entreprise, quelle que soit leur nature, à l'exception de celles qui, en raison de leur objet ou de leurs modalités, sont étrangères à une gestion commerciale normale. Constitue ainsi un acte anormal de gestion l'acte par lequel une entreprise décide de s'appauvrir à des fins étrangères à son intérêt. Il appartient, en règle générale, à l'administration, qui n'a pas à se prononcer sur l'opportunité des choix de gestion opérés par une entreprise, d'établir les faits sur lesquels elle se fonde pour invoquer ce caractère anormal. Ce principe ne peut, toutefois, recevoir application que dans le respect des dispositions législatives et réglementaires qui, dans le contentieux fiscal, gouvernent la charge de la preuve.

5. Le fait pour une entreprise de s'abstenir de percevoir un loyer d'un bien, régulièrement inscrit à son actif, ou de percevoir un loyer d'un montant inférieur à la valeur locative dudit bien, constitue un acte anormal de gestion sauf s'il apparaît qu'en consentant un tel avantage à un tiers, l'entreprise a agi dans son propre intérêt.

6. Par un acte du 26 mai 2010, la SA Kali Plus a acquis, au prix de 2 800 000 euros, une villa de 136 m² sur un terrain d'environ 2 500 m², située sur le territoire de la commune de Saint-Tropez. Entre 2011 et 2013, la société Kali Plus a fait procéder à la démolition complète du bâti existant et à la reconstruction d'une villa contemporaine dont la surface déclarée est d'environ 170 m².

7. En l'espèce, l'administration fiscale a relevé, à partir des charges déclarées, mais également après avoir exercé son droit de communication auprès des fournisseurs d'eau et d'électricité, que le bien immobilier dont est propriétaire la société requérante faisait l'objet d'une occupation, non seulement saisonnière et locative, mais également privée tout au long des années vérifiées. Elle en a conclu que l'associée unique de la société a pu utiliser gratuitement, à des fins personnelles, la villa, de sorte que la société Kali Plus, qui ne justifie pas avoir agi dans son intérêt propre, a commis un acte anormal de gestion en décidant de s'appauvrir à des fins étrangères à son intérêt.

8. Pour évaluer le montant des produits bruts que la société était en droit de percevoir, l'administration a appliqué à la valeur vénale de la propriété un taux de rendement locatif de 4 %. Selon la méthode à partir de l'indice du coût de la construction, l'administration a évalué, au 1er juillet 2013, date d'achèvement des travaux de reconstruction, la valeur vénale de la propriété à 6 132 896 euros. La réintégration des entiers loyers dans le résultat imposable de la société a eu pour effet de réduire le montant des déficits reportables arrêtés à la clôture des exercices vérifiés.

9. La société Kali Plus fait valoir, d'une part, que la valeur vénale retenue par l'administration à partir du montant immobilisé au bilan ne correspond à la valeur vénale réelle du bien et, d'autre part, que le taux de rendement locatif de 4 % retenu par l'administration est excessif et injustifié.

10. En premier lieu, il n'est pas contesté qu'en mettant à disposition gratuitement de son unique associé la villa dont elle est propriétaire, la SA Kali Plus a nécessairement eu l'intention d'octroyer une libéralité eu égard à la communauté d'intérêts existant entre la société et son associé.

11. En deuxième lieu, pour contester la valeur vénale de la villa retenue par l'administration, la requérante produit une expertise immobilière en date 9 juillet 2013, diligentée à sa demande, évaluant la valeur vénale de la propriété, sur la base des prix au m² observés lors de six mutations intervenues sur la commune de Saint-Tropez, à 3 400 000 euros. Toutefois, il résulte de l'instruction que la société avait elle-même inscrit à l'actif de son bilan la propriété pour une valeur de 6 132 896 euros dont 2 560 000 euros pour le terrain d'assiette et 3 572 896 euros pour les constructions. En outre, il résulte de la proposition de rectification que le vérificateur a également réalisé un travail d'évaluation du bien à partir de la méthode par comparaison avant de finalement retenir, en l'espèce, la méthode à partir de l'indice du coût de la construction. Il résulte des développements relatifs à ce travail d'évaluation, qu'en fonction des termes de comparaison retenus, la valeur vénale du bien évoluait entre 5 359 555 euros et 6 916 860 euros sur les années objets des rectifications. Plus précisément, en retenant uniquement les trois termes de comparaison les plus similaires au bien de la requérante, le vérificateur avait relevé que la valeur vénale pouvait être fixée 6 008 204 euros. Dans ces conditions, le moyen selon lequel l'administration ne justifie pas de la valeur vénale retenue doit être écarté.

12. En troisième et dernier lieu, il résulte de l'instruction que le bien immobilier dont la SA Kali Plus est propriétaire, qu'elle a mis gratuitement à disposition de son actionnaire, est une propriété située dans le parc de la Moutte à Saint-Tropez comprenant une villa de 170 m² avec cinq chambres, intégralement reconstruite à neuf en 2013, et un terrain paysagé d'environ 2 500 m² équipé d'une piscine. D'une part, eu égard à la nature de la propriété en cause, l'administration était fondée, à regarder ce bien comme présentant un caractère exceptionnel et à procéder en conséquence à une évaluation par appréciation directe. A ce titre, le taux de rendement annuel de 4 % retenu par l'administration apparaît cohérent, tant au regard de la nature et des caractéristiques du bien en cause que des tarifs pratiqués par la requérante dans le cadre de son activité saisonnière lesquels sont en moyenne, selon la requérante, de 15 000 euros la semaine. D'autre part, si la SA Kali Plus fait valoir qu'un taux de 2,5 % doit être retenu en l'espèce, en se référant à une étude de l'Observatoire Français des Conjonctures Economiques de juin 2005 et à un rapport d'information sur les perspectives d'évolution du marché immobilier fait au nom de la commission des finances du Sénat en 2005 selon lequel, le taux de rentabilité locative s'élevait en moyenne à 2,4 % en 2004, une telle donnée ne peut utilement être mise en avant pour remettre en cause le taux retenu au titre des exercices clos de 2014 à 2018, soit plus de dix ans après, quand bien même cette dernière période aurait été marquée par une hausse des prix de l'immobilier. Dans ces conditions, l'administration justifie, comme il lui incombe de le faire, l'application du taux de rendement de 4 % contesté, et par suite, le montant des loyers théoriques à réintégrer dans les résultats imposables de la société.

13. Il résulte de ce qui précède que la SA Kali Plus n'est pas fondée à demander d'une part, de limiter à 25 000 euros la correction de son déficit reportable arrêté à la clôture de l'exercice 2014 et, d'autre part, le rétablissement du montant des déficits reportables dont elle disposait à clôture des exercices clos de 2015 à 2018.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement de la somme que la SA Kali Plus demande à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SA Kali Plus est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société anonyme de droit luxembourgeois Kali Plus et au directeur départemental des finances publiques du Var.

Délibéré après l'audience du 11 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Bernabeu, présidente,

- M. Cros, premier conseiller,

- M. Martin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

La présidente,

Signé

M. BERNABEULa greffière,

Signé

E. PERROUDON

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice, à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Et par délégation,

La greffière.

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