Tribunal Administratif de Toulon — Décision N° TA83-2401014

lundi 24 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Toulon
SectionTribunal Administratif de Toulon
N° DossierTA83-2401014
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantDHIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 mars 2024, Mme C A, représentée par Me Dhib, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2023 par lequel le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) à titre principal, d'enjoindre au préfet du Var de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Var de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre liminaire, sa requête est recevable, alors surtout que son changement d'adresse était connu de la préfecture ;

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- la décision contestée est entachée d'incompétence ;

- il appartenait au préfet d'apprécier sa situation, non seulement au regard de l'article 6-1 de l'accord franco-algérien du 27 mai 1968, mais également au regard des articles L. 435-1 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision litigieuse est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 précité ; à cet égard, la circulaire du 28 novembre 2012 distingue, s'agissant des pièces produites afin d'établir l'ancienneté de la présence en France, les preuves selon leur degré de fiabilité et invite à prendre en compte " la cohérence du dossier " ;

- cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est dépourvue de base légale dans la mesure où la décision portant refus de séjour est entachée d'illégalité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mai 2024, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 mai 2024 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulon.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martin,

- et les observations de Me Pacarin, substituant Me Dhib, pour Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante algérienne, née le 8 décembre 1979, déclare être entrée en France le 22 février 2011. Par un arrêté du 28 novembre 2023, dont l'intéressée demande l'annulation, le préfet du Var a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : / 1) au ressortissant algérien, qui justifie par tout moyen résider en France depuis plus de dix ans ou plus de quinze ans si, au cours de cette période, il a séjourné en qualité d'étudiant ; () ".

3. Le respect de la durée de dix ans exigée par les stipulations précitées s'apprécie à la date de l'arrêté attaqué et donc sur la décennie qui précède cette date, c'est-à-dire en l'espèce sur la période du 28 novembre 2013 au 28 novembre 2023.

4. Mme A, qui déclare être entrée en France en 2011, se prévaut d'une résidence habituelle et continue sur le territoire national depuis plus de dix ans à la date de la décision attaquée. Il ressort des pièces du dossier que, pour justifier l'ancienneté et la stabilité de sa résidence, la requérante produit, pour chaque année à partir de 2013, de nombreuses pièces de nature différente. Il ressort de ces pièces, en particulier de nombreux documents médicaux et des attestations produites, que l'intéressée démontre résider de manière habituelle en France depuis 2013 en étant hébergée chez sa sœur, les pièces produites formant un faisceau d'indices suffisant. Par suite, la présence habituelle de Mme A étant établie depuis plus de dix ans à la date de la décision contestée, cette dernière est fondée à soutenir qu'en refusant de lui délivrer le certificat de résidence sollicité, le préfet du Var a fait une inexacte application des stipulations citées ci-dessus du 1) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968.

5. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision de refus de séjour résultant de l'arrêté préfectoral du 28 novembre 2023 contesté, ainsi que, par voie de conséquence, la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français et la décision fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ". L'article L. 911-3 du même code dispose que : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet ".

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet du Var délivre à l'intéressée un certificat de résidence sur le fondement des stipulations du 1) de l'article 6 de l'accord franco-algérien, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait toutefois lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Il résulte des dispositions de l'article 75 de la loi du 10 juillet 1991, codifiées à l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et des articles 37 et 43 de la même loi, que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ne peut demander au juge de mettre à la charge, à son profit, de la partie perdante que le paiement des seuls frais qu'il a personnellement exposés, à l'exclusion de la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle confiée à son avocat. Mais l'avocat de ce bénéficiaire peut demander au juge de mettre à la charge de la partie perdante la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit le recouvrement à son profit de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

9. D'une part, Mme A, pour le compte de qui les conclusions de la requête relatives à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être réputées présentées, n'allègue pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui a été allouée. D'autre part, l'avocate de la requérante n'a pas demandé que lui soit versée par l'Etat la somme correspondant aux frais exposés qu'elle aurait réclamée à sa cliente si cette dernière n'avait bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions de la requête tendant à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet du Var en date du 28 novembre 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Var de délivrer à Mme A un certificat de résidence sur le fondement des stipulations du 1) de l'article 6 de l'accord franco-algérien dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Dhib et au préfet du Var.

Copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Toulon, en application des dispositions de l'article R. 751-10 du code de justice administrative.

Délibéré après l'audience du 23 mai 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Bernabeu, présidente,

- M. B et M. Martin premiers conseillers.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 juin 2024.

Le rapporteur,

Signé

J. MARTIN

La présidente,

Signé

M. BERNABEULa greffière,

Signé

E. PERROUDON

La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Et par délégation,

La greffière.