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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-1802306

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-1802306

mercredi 14 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-1802306
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantTEISSONNIERE TOPALOFF LAFFORGUE ANDREU ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 1er octobre 2018 sous le n° 1802306, M. A B, représenté par Me Teissonnière, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat, en tant qu'employeur, à lui verser la somme totale de 30 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la demande d'indemnisation présentée à l'administration et de leur capitalisation, en réparation du préjudice moral et des troubles causés dans ses conditions d'existence qu'il subit du fait de son exposition à l'inhalation de poussières d'amiante durant sa carrière dans la Marine nationale ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il a été exposé à l'inhalation de poussières d'amiante au cours de sa carrière professionnelle dans la Marine nationale, notamment sur divers navires dans lesquels l'amiante était largement utilisée comme protection contre le feu, sans bénéficier de protection ou d'information efficaces, ce qui constitue une carence fautive du ministère des armées ;

- en raison de cette exposition, il subit un préjudice moral dû à la crainte de contracter une maladie grave et des troubles dans ses conditions d'existence dus au suivi médical auquel il est astreint.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er décembre 2022, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'elle est irrecevable, faute pour M. B d'avoir saisi la commission de recours des militaires du recours administratif préalable obligatoire prévu par l'article R. 4125-1 du code de la défense.

II. Par une requête enregistrée le 10 septembre 2019 sous le n° 1902195, M. A B, représenté par Me Teissonnière, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat, en tant qu'employeur, à lui verser la somme totale de 30 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la demande d'indemnisation présentée à l'administration et de leur capitalisation, en réparation du préjudice moral et des troubles causés dans ses conditions d'existence qu'il subit du fait de son exposition à l'inhalation de poussières d'amiante durant sa carrière dans la Marine nationale ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il expose les mêmes moyens que dans la requête n° 1802306.

La requête a été communiquée au ministre des armées, qui n'a pas produit de mémoire en défense malgré la mise en demeure qui lui a été adressée dans les conditions prévues par l'article R. 612-3 du code de justice administrative.

Un mémoire présenté pour M. B a été enregistré le 2 décembre 2022, après clôture de l'instruction.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de la défense ;

- la loi n° 98-1194 du 23 décembre 1998 ;

- le décret n° 77-949 du 17 août 1977 ;

- le décret n° 2012422 du 29 mars 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme Boutet, rapporteure publique,

- les observations de Me Macouillard, avocat de M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, né en 1955, a travaillé dans la Marine nationale de 1973 à 1990. Estimant avoir été exposé, sur divers bâtiments sur lesquels il a servi, à l'inhalation de poussières d'amiante sans avoir bénéficié de protection ou d'information efficaces, il a demandé le 12 juillet 2018 au ministre des armées de l'indemniser du préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence qu'il dit subir du fait de sa crainte de développer une maladie grave due à l'amiante. Sa demande ayant été implicitement rejetée, il a saisi le 1er octobre 2018 le tribunal administratif de la requête n° 1802306. Le 29 avril 2019, il a saisi la commission de recours des militaires du recours administratif préalable obligatoire prévu par l'article R. 4125-1 du code de la défense. Par une décision du 4 juillet 2019, la ministre des armées a, après avis de la commission de recours des militaires, explicitement rejeté ce recours préalable obligatoire. M. B demande l'annulation de cette décision par sa requête n° 1902195.

2. Les requêtes n° 1802306 et n° 1902195 ont le même objet. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur la requête n° 1802306 :

3. L'article R. 4125-1 du code de la défense dispose : " Tout recours contentieux formé par un militaire à l'encontre d'actes relatifs à sa situation personnelle est précédé d'un recours administratif préalable, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux () ".

4. Les conclusions indemnitaires de la requête n° 1802306, non précédées du recours administratif préalable obligatoire institué par les dispositions de l'article R. 4125-1 du code de la défense, sont entachées d'une irrecevabilité manifeste non susceptible d'être couverte en cours d'instance et ne peuvent qu'être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions tendant à ce que l'Etat, qui n'est pas partie perdante, supporte en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative les frais de procédure exposés par M. B pour cette requête doivent également être rejetées.

Sur la requête n° 1902195 :

5. Le ministre des armées, qui n'a pas produit de mémoire en défense malgré la mise en demeure qui lui a été adressée, est réputé, en application des dispositions de l'article R. 312-6 du code de justice administrative, acquiescer aux faits exposés dans la requête.

6. La personne qui recherche la responsabilité d'une personne publique en sa qualité d'employeur et qui fait état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir une exposition effective aux poussières d'amiante susceptible de l'exposer à un risque élevé de développer une pathologie grave et de voir, par là même, son espérance de vie diminuée, peut obtenir réparation du préjudice moral tenant à l'anxiété de voir ce risque se réaliser.

7. Doivent être regardées comme faisant état d'éléments personnels et circonstanciés de nature à établir qu'elles ont été exposées à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de leur espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l'existence d'un préjudice d'anxiété indemnisable, les personnes qui justifient avoir été, dans l'exercice de leurs fonctions, conduites à intervenir sur des matériaux contenant de l'amiante et, par suite, directement exposées à respirer des quantités importantes de poussières issues de ces matériaux. Doivent également être regardés comme justifiant d'un préjudice d'anxiété indemnisable, eu égard à la spécificité de leur situation, les marins qui, sans intervenir directement sur des matériaux amiantés, établissent avoir, pendant une durée significativement longue, exercé leurs fonctions et vécu, de nuit comme de jour, dans un espace clos et confiné comportant des matériaux composés d'amiante, sans pouvoir, en raison de l'état de ces matériaux et des conditions de ventilation des locaux, échapper au risque de respirer une quantité importante de poussières d'amiante. Le montant de l'indemnisation du préjudice d'anxiété prend notamment en compte, parmi les autres éléments y concourant, la nature des fonctions exercées par l'intéressé et la durée de son exposition aux poussières d'amiante.

8. En l'espèce, d'une part, il n'est pas contesté que sur les navires de la Marine nationale construits jusqu'à la fin des années quatre-vingts, l'amiante était utilisée de façon courante comme isolant pour calorifuger tant les tuyauteries que certaines parois et certains équipements de bord, que les matériaux comprenant de l'amiante avaient tendance à se déliter du fait des contraintes physiques imposées à ces matériels, de la chaleur, du vieillissement du calorifugeage, ou de travaux d'entretien en mer ou au bassin, et qu'en conséquence, les marins servant sur les bâtiments de la Marine nationale, qui ont vécu et travaillé dans un espace souvent confiné, sont susceptibles d'avoir été exposés à l'inhalation de poussières d'amiante, par la faute de l'Etat employeur.

9. D'autre part, M. B produit une attestation du directeur du personnel militaire de la Marine du 7 avril 2016 qui récapitule précisément ses affectations sur sept bâtiments de la Marine nationale et indique que pendant ces affectations ou mises pour emploi, d'une durée totale de douze ans et quatre mois, l'intéressé, en dernier lieu premier maître, " a été [] exposé aux risques présentés par l'inhalation de poussières d'amiante ". Le requérant est donc fondé à soutenir qu'il a été exposé à un risque élevé de pathologie grave et de diminution de son espérance de vie, dont la conscience suffit à justifier l'existence d'un préjudice d'anxiété indemnisable.

10. Au regard des fonctions de mécanicien et chef mécanicien exercées par M. B à bord de navires de la Marine nationale et de la durée totale de douze ans et quatre mois pendant laquelle il a été affecté à bord, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral qu'il dit subir en évaluant sa réparation à la somme de 8 000 euros. En revanche, M B ne justifiant pas être soumis à une fréquence de contrôles médicaux telle qu'elle entraînerait pour lui un trouble dans ses conditions d'existence, sa demande d'indemnisation à ce titre doit être rejetée.

11. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander la condamnation de l'Etat à lui verser une somme de 8 000 euros en réparation du préjudice subi.

10. M. B a droit aux intérêts au taux légal sur la somme qui lui est due à compter de la date de réception, le 16 juillet 2018, de sa demande préalable d'indemnisation. Il a demandé la capitalisation des intérêts le 10 septembre 2019, alors qu'il était déjà dû une année d'intérêts. Par suite, les intérêts échus seront capitalisés à la date du 10 septembre 2019, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, pour produire eux-mêmes intérêts.

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 200 euros au titre des frais exposés par M. B pour son recours au juge.

D E C I D E:

Article 1er : La requête n° 1802306 de M. B est rejetée.

Article 2 : L'Etat est condamné à verser à M. B une indemnité de 8 000 euros, avec intérêts à taux légal à compter du 16 juillet 2018 et capitalisation annuelle des intérêts à compter du 10 septembre 2019.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête n° 1902195 de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 6 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Pellissier, présidente,

M. Crosnier, premier conseiller,

M. Pipart, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2022.

L'assesseur le plus ancien,

Signé

Y. CROSNIER

La présidente rapporteure,

Signé

S. C La greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef par intérim,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

2, 1902195

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