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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2001232

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2001232

jeudi 16 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2001232
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème chambre
Avocat requérantDE BOUSSAC DI PACE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 26 mai 2020, 15 juillet 2022 et 17 octobre 2022, M. E C, représenté par Me Firino Martell, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 1 012 368,25' euros en réparation des préjudices subis résultant de l'accident survenu le 28 février 2017 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 10 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

Il soutient que :

- la responsabilité de l'Etat est engagée sans faute dans le domaine des activités de police en cas de blessure occasionnée à un tiers par un coup de feu des forces de l'ordre ;

- il a le droit d'obtenir réparation des préjudices en découlant ;

- par suite, il a le droit d'être indemnisé de la perte de gains professionnels actuels à hauteur de 37 464,72 euros, du déficit fonctionnel temporaire à hauteur de 14 842,50 euros, des souffrances endurées à hauteur de 50 000 euros, du préjudice esthétique temporaire à hauteur de 3 000 euros, des dépenses de santé futures à hauteur de 30 000 euros, des frais d'adaptation de son véhicule à hauteur de 130 332,30 euros, de l'incidence professionnelle à hauteur de 40 000 euros, de la perte de gains professionnels futurs passés à hauteur de 4 373,74 euros, de la perte de gains professionnels futurs à hauteur de 609 184,99 euros, du déficit fonctionnel permanent à hauteur de 27 170 euros, du préjudice esthétique permanent à hauteur de 6 000 euros, du préjudice d'agrément à hauteur de 10 000 euros et du préjudice moral à hauteur de 50 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 26 novembre 2020 et 14 septembre 2022, le ministre de l'intérieur conclut à ce que les sommes correspondantes aux préjudices subis soient réévaluées à de plus justes proportions et au rejet des conclusions présentées par le requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- il ne conteste pas la responsabilité de l'Etat ;

- une proposition d'indemnisation a été faite à M. C ;

- concernant les pertes de gains professionnels actuels, faute pour le requérant de démontrer qu'il gagnait plus de 2 200 euros par mois à la date de l'accident dont il a été victime, il n'y a pas lieu de lui allouer une somme supplémentaire au titre de ce préjudice compte tenu du montant de 2 499 euros perçu chaque mois entre la date de l'accident et la date de consolidation ;

- concernant les dépenses de santé futures, l'expert préconise deux séances hebdomadaires de rééducation qui seront prises en charge par la sécurité sociale avec un complément mutuel ; M. C ne produit aucune pièce permettant d'établir que tout ou partie de ces frais seraient à sa charge et il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé aurait bénéficié d'actes de kinésithérapie au-delà du 15 février 2019 ;

- concernant les frais d'adaptation du véhicule, l'expert ne s'est pas prononcé sur ce préjudice mais relève en revanche que M. C arrive à conduire sur de courtes distances ; il est prématuré de considérer que l'intéressé aura besoin d'un véhicule adapté pendant plusieurs décennies et le jugement de divorce produit ne justifie pas de la nécessité pour M. C de changer de véhicule ou d'adapter le sien ;

- concernant l'incidence professionnelle, M. C n'établit pas qu'il aurait entrepris des démarches pour se reconvertir professionnellement, il n'évoque pas le ou les secteurs d'activité dans lesquels il souhaite se reconvertir et pour lesquels il est prétendument difficile pour les personnes en situation d'handicap de trouver un emploi, et rien ne permet d'affirmer, en cas de reconversion professionnelle, qu'il rencontrera des difficultés pour trouver un emploi ni que sa rémunération sera d'un niveau inférieur à celui dont il bénéficiait auparavant ;

- concernant la perte de gains professionnelles futurs, l'état actuel du dossier ne permet pas d'évaluer ce poste de préjudice, faute pour l'intéressé d'établir ses autres revenus depuis la date de consolidation, et les pièces du dossier ne permettent pas d'évaluer de manière certaine le niveau de rémunération de l'intéressé avant son accident ;

- concernant le déficit fonctionnel temporaire, M. C ne fait état d'aucun élément ou circonstance particulière justifiant qu'une somme supérieure à celle qu'il lui a été proposée lui soit accordée ;

- concernant les souffrances endurées, faute pour le requérant d'établir qu'elles ont été supérieures au quantum retenu par l'expert, il y a lieu de suivre ses conclusions et de retenir une indemnisation correspondante ;

- concernant le préjudice esthétique temporaire, l'expert fixe le préjudice esthétique subi à 2,5 sur une échelle de 7, sans distinguer selon que le préjudice esthétique est temporaire ou permanent et, par suite, il n'y a pas lieu d'octroyer à M. C une double indemnisation au titre du préjudice esthétique et il y a lieu de limiter la réparation de ce poste de préjudice à la somme allouée au titre du préjudice esthétique permanent ;

- concernant le préjudice fonctionnel permanent et le préjudice esthétique permanent, M. C ne fait état d'aucun élément ou circonstance particulière justifiant que des sommes supérieures à celles qui lui ont été proposées ne lui soient accordées ;

- concernant le préjudice d'agrément, le requérant n'établit pas qu'il exerçait des activités sportives et de loisirs nécessitant le maintien en position debout avant l'accident ;

- concernant le préjudice moral, le requérant n'établit pas qu'il aurait entrepris des démarches pour se reconvertir professionnellement, il n'établit pas qu'il ne serait plus en mesure d'exercer son droit de visite ; la résidence habituelle de sa fille A a été fixée chez lui ; il n'est nullement établi que son fils B ne pourrait pas se rendre chez lui en transports en commun, et il ne résulte pas des pièces du dossier que le requérant n'aurait pas été en mesure d'exercer son droit de visite s'agissant de son fils ni qu'il aurait été privé de la possibilité de le voir dans les conditions prévues par l'ordonnance du juge de la mise en état ;

- M. C n'a jusqu'alors jamais contesté la date de consolidation au 23 juillet 2019 retenue par le Dr F ou sollicité un nouvel expert, ce qu'il était pourtant parfaitement en mesure de faire, l'avis de ce docteur est parfaitement clair et sans ambigüité et le requérant n'apporte aucun élément d'ordre médical nouveau de nature à remettre en cause les conclusions de cette expertise ;

- les deux bulletins de salaire des mois de mai et juin 2022 produits par le requérant, d'une part, sont insuffisants pour établir que ce dernier rencontre des difficultés pour trouver un emploi et que sa rémunération sera d'un niveau inférieur à celui dont il bénéficiait auparavant et, d'autre part, ne permettent pas de calculer la perte de gains professionnels futurs, M. C n'établissant pas le montant de ses autres revenus depuis la date de consolidation.

Par des mémoires enregistrés les 16 septembre 2021 et 21 octobre 2022, la caisse primaire d'assurance maladie de la Gironde, représentée par Me de Boussac Di Pace, demande :

- que l'Etat soit condamné à lui verser la somme de 238 835,50 euros en réparation de son préjudice ainsi que la somme de 1 114 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale ;

- que soient mises à la charge de l'Etat les sommes de 1 000 euros et de 13 euros correspondant au droit de plaidoirie, ainsi que les entiers dépens, sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le ministre de l'intérieur n'entend pas contester la responsabilité de l'Etat ni devoir indemniser M. C des préjudices dont il a souffert dans les suites de l'accident ;

- le ministre de l'intérieur devra également être condamné à l'indemniser de son préjudice constitué par les sommes qu'elle a été contrainte de servir et de prendre en charge pour le compte de son assuré social ;

- le montant définitif de sa créance, arrêtée au 29 septembre 2022, s'élève à 238 835,50 euros.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- les conclusions de M. Lacaïle, rapporteur public,

- les observations de Me Firino Martell, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C a participé, le 28 février 2017, en qualité de maître d'hôtel sur le site de maintenance de la ligne de TGV Bordeaux- Paris situé sur la commune de Villognon (Charente), à l'organisation d'une réception prévue dans le cadre du discours inaugural du Président de la République. Près d'un bar, il a été blessé au pied droit par un coup de feu accidentel d'un tireur d'élite de la gendarmerie nationale. Une demande d'indemnisation provisionnelle a été faite par courrier du 27 juin 2018. Suite à l'expertise dont il a fait l'objet par le docteur F, sollicitée par le ministère de l'intérieur, M. C a formulé une demande indemnitaire par courrier électronique du 26 novembre 2019. Une proposition d'indemnisation d'un montant de 27 367 euros lui a été faite par le ministre de l'intérieur. Deux ordonnances rendues par le tribunal administratif de Poitiers ont accordé des sommes provisionnelles à M. C pour un moment total de 27 367 euros. Par la présente requête, il demande la condamnation de l'Etat à l'indemniser des préjudices subis résultant de l'accident survenu le 28 février 2017 sur le fondement de la responsabilité sans faute.

Sur l'étendue du litige :

2. Dans son mémoire enregistré le 17 octobre 2022, M. C conclut à ce que l'Etat soit condamné à lui verser une somme de 37 464,72 euros en réparation de son préjudice de perte de gains professionnels actuels ainsi qu'une somme de 14 842,50 euros en réparation de son déficit fonctionnel temporaire. Dans ses précédentes écritures, le requérant concluait à ce qu'il soit mis à la charge de l'Etat, au titre de la réparation de ces préjudices, des sommes respectives de 47 429,28 euros et 15 390 euros. Par suite, il y a lieu de le regarder comme s'étant désisté partiellement de ses conclusions indemnitaires en limitant le montant de ces préjudices aux sommes de 37 464,72 euros et 14 842,50 euros.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :

3. Dans le cas où le personnel des services de police fait usage d'armes ou d'engins comportant des risques exceptionnels pour les personnes et les biens, la responsabilité de la puissance publique se trouve engagée, en l'absence même d'une faute, lorsque les dommages subis dans de telles circonstances excèdent, par leur gravité, les charges qui doivent être normalement supportées par les particuliers en contrepartie des avantages résultant de l'existence de ce service public. Il n'en est cependant ainsi que pour les dommages subis par des personnes ou des biens étrangers aux opérations de police qui les ont causés.

4. Il résulte de l'instruction que M. C a été blessé au pied droit par un coup de feu accidentel d'un tireur d'élite de la gendarmerie nationale changeant de position. Il alors été pris en charge par les pompiers et transporté en urgence à l'hôpital d'Angoulême où a été diagnostiqué un sectionnement du talon d'Achille, une fracture du tibia avec perte de substance osseuse et une lésion du nerf fléchisseur. Dans ces conditions, M. C, étranger à l'opération de police de protection du Président de la République, est fondé à soutenir que la responsabilité sans faute de l'Etat est engagée à son égard du fait de l'utilisation par les forces de police de dispositifs comportant des risques exceptionnels.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

5. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. ".

6. Dans son rapport d'expertise du 3 septembre 2019 établi à la demande du ministère de l'intérieur, le docteur F a fixé la date de consolidation de l'état de santé de M. C au 23 juillet 2019 et a notamment évalué son déficit fonctionnel permanent à 13%. Cependant, il ressort des pièces du dossier que, par lettre en date du 7 décembre 2020, l'assurance maladie a informé M. C qu'elle envisageait de fixer la date de consolidation de ses blessures au 31 décembre 2020. Finalement, dans son attestation d'imputabilité en date du 14 septembre 2022, le médecin conseil de la caisse primaire d'assurance maladie de la Gironde précise que la consolidation a été fixée au 8 avril 2022 avec un taux d'incapacité permanente de 30%. Eu égard à ces contradictions, qui ne permettent pas au tribunal d'évaluer avec précision les préjudices subis par M. C, il y a lieu de prescrire avant dire droit une expertise complémentaire aux fins précisées ci-après.

D E C I D E :

Article 1er : Il sera, avant de statuer sur la réparation des préjudices de M. C, procédé à une expertise médicale complémentaire confiée à un médecin expert en orthopédie et traumatologie, en présence du requérant, du ministère de l'intérieur et des outre-mer et de la CPAM de la Gironde.

Article 2 : L'expert aura pour mission de :

1°) se faire communiquer et prendre connaissance de tous les documents relatifs à l'état de santé de M. C et notamment tout document relatif au suivi médical et aux actes de soins ;

2°) examiner M. C et décrire son état de santé actuel ;

3°) permettre au tribunal d'évaluer la nature et l'étendue de tous les préjudices patrimoniaux et extrapatrimoniaux, tant temporaires que permanents subis par M. C, directement et exclusivement liés aux pathologies imputables à l'accident, à l'exclusion de ceux résultant de son état antérieur et plus généralement de toute autre cause étrangère ; apporter notamment au tribunal tous éléments utiles sur les points suivants :

a) dire si l'état de santé de M. C est consolidé, et depuis quelle date ;

b) donner son avis sur les dépenses de santé actuelles et futures rendues nécessaires par l'état de santé de M. C et, le cas échéant, sur les frais de logement et de véhicule adapté et les besoins relatifs à une assistance par tierce-personne ;

c) décrire et évaluer les souffrances physiques, psychiques ou morales subies par M. C en lien avec les faits en litige, le taux de déficit fonctionnel temporaire et le taux de déficit fonctionnel permanent, les préjudices esthétique et d'agrément strictement en lien avec les conséquences des blessures subies ;

d) déterminer la date de début et, le cas échéant, du terme des périodes concernées ;

e) donner au tribunal tous autres éléments d'information nécessaires à la réparation de l'intégralité du préjudice subi par M. C.

Article 3 : L'expert sera désigné par le président du tribunal. Il accomplira sa mission dans les conditions prévues par les articles R. 621-2 à R. 621-14 du code de justice administrative. Il ne pourra recourir à un sapiteur sans l'autorisation préalable du président du tribunal.

Article 4 : L'expert déposera son rapport au greffe du tribunal en deux exemplaires dans le délai fixé par le président du tribunal dans la décision le désignant et en notifiera copie aux parties intéressées désignées à l'article 1, le cas échéant, avec leur accord, sous forme électronique.

Article 5 : Les frais et honoraires dus à l'expert seront taxés ultérieurement par le président du tribunal conformément aux dispositions de l'article R. 621-11 du code de justice administrative.

Article 6 : Tous droits et moyens des parties sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance, y compris la charge définitive des dépens.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Gironde.

Délibéré après l'audience du 26 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

M. Le Méhauté, président,

Mme Dumont, première conseillère,

M. Bureau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 février 2023.

Le rapporteur,

Signé

V. D

Le président,

Signé

A. LE MEHAUTE

La greffière,

Signé

G. FAVARD

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme, Pour le greffier en chef,La greffière,

Signé

G. FAVARD

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