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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2001307

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2001307

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2001307
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP BAKER & MCKENZIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 8 juin 2020 et le 28 juillet 2022, la SA L'Immobilière Leroy Merlin France, représentée par Me Meier, demande au tribunal :

1°) de prononcer la décharge de la cotisation de taxe d'enlèvement des ordures ménagères à laquelle elle a été assujettie au titre de l'année 2014, à raison de ses locaux situés 1 rue de Belgique à Puilboreau (Charente-Maritime) ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la délibération fixant le taux de taxe d'enlèvement des ordures ménagères au titre de l'année 2014 méconnaît les dispositions de l'article 1520 du code général des impôts, en raison du caractère manifestement excessif de ce taux eu égard au coût de fonctionnement du seul service de collecte et de traitement des déchets ménagers ;

- le montant de la taxe excède de 6 377 590 euros, soit de 57,49 %, le coût du service de collecte et de traitement des déchets ménagers estimé à 80 % du coût du service de la collecte et du traitement de ces déchets non couvert par des recettes fiscales, soit 11 093 410 euros, compte tenu du fait que les déchets non ménagers représentent 20 % du volume total des déchets collectés et traités sur la base du rapport de la Cour des comptes de l'année 2011, complété par les rapports de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME) et de l'association AMORCE ; l'administration n'apporte pas, en l'espèce, la preuve que ce pourcentage serait différent ;

- la communauté d'agglomération de La Rochelle ne peut se prévaloir des dispositions de l'article 1639 A du code général des impôts pour demander qu'au taux de taxe d'enlèvement des ordures ménagères voté en 2014 soit substitué celui voté en 2013, dès lors que ce taux est identique et conduit par suite à la perception d'un produit de taxe d'enlèvement des ordures ménagères disproportionné, en méconnaissance des dispositions de l'article 1520 du même code.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 décembre 2020, le directeur départemental des finances publiques de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la SA L'Immobilière Leroy Merlin France ne sont pas fondés.

Par un mémoire enregistré le 22 juillet 2022, la communauté d'agglomération de La Rochelle conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la SA L'Immobilière Leroy-Merlin la somme de 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés ;

- à titre subsidiaire, dans l'hypothèse où le taux de taxe d'enlèvement des ordures ménagères voté pour 2014 serait jugé illégal, il y sera substitué celui voté pour l'année 2013, en application de l'article 1639 A du code général des impôts.

Par deux courriers du 5 juillet 2022 et du 25 juillet 2022, il a été demandé à la communauté d'agglomération de La Rochelle et à la directrice départementale des finances publiques de la Vienne de produire tous les éléments utiles de nature à justifier le produit et le taux de taxe d'enlèvement des ordures ménagères contestée et, en particulier, tous documents permettant de connaître le volume, le coût et la proportion de déchets ménagers et non ménagers que le service de collecte et traitement des ordures de la communauté d'agglomération de La Rochelle a traité au cours de l'année 2014.

Un mémoire présenté par la communauté d'agglomération de La Rochelle a été enregistré le 5 septembre 2022, postérieurement à la clôture d'instruction acquise par l'effet des dispositions du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- et les conclusions de Mme Boutet, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La société anonyme (SA) L'immobilière Leroy Merlin France est propriétaire de locaux situés 1 rue de Belgique à Puilboreau (Charente-Maritime), à raison desquels elle a été assujettie à la taxe d'enlèvement des ordures ménagères au titre de l'année 2014. Elle demande la décharge de cette imposition.

Sur l'intervention de la communauté d'agglomération de La Rochelle :

2. La communauté d'agglomération de La Rochelle qui ne fait, en tout état de cause, valoir aucune conclusion propre et dont les moyens se rattachent à la même cause juridique que ceux soulevés par l'administration, justifie d'un intérêt suffisant à conclure au rejet de la requête.

Sur l'exception d'illégalité de la délibération fixant le taux de taxe d'enlèvement des ordures ménagères :

3. Aux termes des dispositions du I de l'article 1520 du code général des impôts, applicable aux établissements publics de coopération intercommunale, dans sa rédaction alors en vigueur : " Les communes qui assurent au moins la collecte des déchets des ménages peuvent instituer une taxe destinée à pourvoir aux dépenses du service dans la mesure où celles-ci ne sont pas couvertes par des recettes ordinaires n'ayant pas le caractère fiscal. () ". La taxe d'enlèvement des ordures ménagères n'a pas le caractère d'un prélèvement opéré sur les contribuables en vue de pourvoir à l'ensemble des dépenses budgétaires de la commune mais a exclusivement pour objet de couvrir les dépenses exposées par la commune pour assurer l'enlèvement et le traitement des ordures ménagères et non couvertes par des recettes non fiscales. Ces dépenses sont constituées de la somme de toutes les dépenses de fonctionnement réelles exposées pour le service public de collecte et de traitement des déchets ménagers et des dotations aux amortissements des immobilisations qui lui sont affectées, telle qu'elle peut être estimée à la date du vote de la délibération fixant le taux de la taxe. Il en résulte que le produit de cette taxe et, par voie de conséquence, son taux, ne doivent pas être manifestement disproportionnés par rapport au montant de telles dépenses, tel qu'il peut être estimé à la date du vote de la délibération fixant ce taux.

4. Aux termes de l'article L. 2333-78 du code général des collectivités territoriales, dans sa rédaction applicable au litige : " () A compter du 1er janvier 1993, les communes, les établissements publics de coopération intercommunale ainsi que les syndicats mixtes qui n'ont pas institué la redevance prévue à l'article L. 2333-76 créent une redevance spéciale afin d'assurer l'élimination des déchets visés à l'article L. 2224-14 () Cette redevance est calculée en fonction de l'importance du service rendu et notamment de la quantité des déchets éliminés. Elle peut toutefois être fixée de manière forfaitaire pour l'élimination de petites quantités de déchets. () ". Les déchets mentionnés à l'article L. 2224-14 du même code sont les déchets non ménagers que ces collectivités peuvent, eu égard à leurs caractéristiques et aux quantités produites, collecter et traiter sans sujétions techniques particulières. Il résulte de ces dispositions, d'une part que l'instauration de la redevance spéciale est obligatoire en l'absence de redevance d'enlèvement des ordures ménagères et, d'autre part, que compte tenu de ce qui a été dit au point 2, la taxe d'enlèvement des ordures ménagères n'a pas pour objet de financer l'élimination des déchets non ménagers, alors même que la redevance spéciale n'aurait pas été instituée.

5. Il résulte de ce qui précède qu'il appartient au juge de l'impôt, pour apprécier la légalité d'une délibération fixant le taux de la taxe d'enlèvement des ordures ménagères, que la collectivité ait ou non institué la redevance spéciale prévue par l'article L. 2333-78 du code général des collectivités territoriales et quel qu'en soit le produit, de rechercher si le produit de la taxe, tel qu'estimé à la date de l'adoption de la délibération, n'est pas manifestement disproportionné par rapport au coût de collecte et de traitement des seuls déchets ménagers, tel qu'il pouvait être estimé à cette même date, non couvert par les recettes non fiscales affectées à ces opérations, c'est-à-dire n'incluant pas le produit de la redevance spéciale lorsque celle-ci a été instituée.

6. La SA L'Immobilière Leroy Merlin France se prévaut de ce que le produit de la redevance spéciale mise en place par la communauté d'agglomération de La Rochelle est insuffisant au regard des déchets non ménagers pris en charge, en se référant, à l'appui de ses allégations sur ce point, à des rapports de la Cour des comptes, de l'association AMORCE et de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME), aux termes desquels les déchets d'activité économique représentent environ 20% des déchets pris en charge par le service public. Elle en déduit que le coût réel du service de collecte et de traitement des déchets ménagers représente 80 % du coût global du service de collecte et de traitement des déchets ménagers et non ménagers, et que, en fonction des montants reportés dans le compte administratif de la collectivité pour l'exercice de 2014, sur la base d'un coût global, tous déchets confondus, de 25 186 013 euros, et après déduction des recettes non-fiscales (26 526 400 euros), hors redevance spéciale, le produit de la taxe d'enlèvement des ordures ménagères perçu par la collectivité a excédé de 57,39 % le coût net réel du service d'enlèvement et de traitement des déchets ménagers, qui est le seul que la taxe d'enlèvement des ordures ménagères avait pour objet de financer.

7. L'administration fiscale et la communauté d'agglomération de La Rochelle se bornent à alléguer que le coût du service de collecte et de traitement des déchets non ménagers représente 2 % du coût total du service de collecte et de traitement des déchets, soit 507 954 euros, sans toutefois produire, en dépit de l'invitation qui leur a été faite en ce sens par le tribunal, aucun élément permettant de connaître la part de déchets non ménagers traités par le service de collecte et de traitement des déchets ni, partant, de justifier le montant allégué à ce titre et, par voie de conséquence, le coût réel de fonctionnement du seul service dédié à la collecte et au traitement des déchets ménagers que la taxe en litige a pour objet de financer. Dans ces conditions, en l'absence de production d'éléments chiffrés permettant d'identifier, même approximativement, le volume global de déchets non ménagers collectés et traités par le service, l'administration ne contredit pas les données statistiques générales apportées par la requérante, lesquelles peuvent être retenues pour apprécier l'existence d'un éventuel excès de produit de la taxe d'enlèvement des déchets ménagers.

8. Il résulte des données du budget primitif que le coût total du service de collecte et de traitement des déchets ménagers et assimilés s'élève à la somme de 23 144 530 euros, selon les chiffres du budget primitif 2014, augmenté des dotations aux amortissements (4 111 870 euros), et après déduction des charges exceptionnelles (58 700 euros) et des dotations aux provisions pour charges exceptionnelles (1 800 000 euros), soit un coût total de 25 397 700 euros. Sur la base de l'évaluation statistique non sérieusement remise en cause par l'administration de ce coût global correspondant au traitement de déchets non ménagers, le coût du service d'élimination des seuls déchets ménagers pouvait ainsi être évalué à 20 318 160 euros. S'agissant des recettes, le montant des recettes non fiscales comptabilisées, affectées aux opérations de collecte et de traitement des déchets ménagers, doit être calculé sur la base des recettes de fonctionnement (26 876 400 euros) dont doivent être déduites les recettes fiscales (17 471 000 euros) ainsi que les recettes de la redevance spéciale d'enlèvement des ordures ménagères (350 000 euros), soit un total de recettes non fiscales affectés de 9 055 400 euros. La différence entre le coût réel de fonctionnement du service d'enlèvement et de traitement des déchets ménagers (20 318 160 euros) et le montant des recettes affectées à ce service (9 055 400 euros), qui s'élève à 11 262 760 euros et qui correspond au besoin réel de financement du service d'élimination des déchets ménagers, doit être comparé avec le montant du produit de la taxe d'enlèvement des ordures ménagères 2014, égal à 17 471 000 euros. Ce montant excède, de 6 208 240 euros, le besoin réel de financement du service, soit un écart de 55,12 % entre le produit de la taxe d'enlèvement des ordures ménagères et le coût de fonctionnement que cette taxe a pour objet de financer. Il suit de là que le taux de cette taxe est manifestement disproportionné par rapport au montant des dépenses de fonctionnement réelles exposées pour le service public de collecte et de traitement des déchets ménagers. Par suite, la SA L'Immobilière Leroy Merlin France est fondée à exciper de l'illégalité de la délibération fixant le taux de la taxe d'enlèvement des ordures ménagères pour 2014.

Sur la substitution de base légale :

9. Selon l'article 1639 A du code général des impôts : " I. - Sous réserve des dispositions de l'article 1639 A bis, les collectivités locales et organismes compétents font connaître aux services fiscaux, avant le 15 avril de chaque année, les décisions relatives soit aux taux, soit aux produits, selon le cas, des impositions directes perçues à leur profit () / A défaut, les impositions peuvent être recouvrées selon les décisions de l'année précédente. " Ces dispositions autorisent l'administration, au cas où la délibération d'une collectivité ne peut plus servir de fondement légal à l'imposition mise en recouvrement, à demander, à tout moment de la procédure, au juge de l'impôt que soit substitué, dans la limite du taux appliqué à cette imposition, le taux retenu par la collectivité lors du vote du budget de l'année précédente.

10. Pour contester la substitution de base légale invoquée par la communauté d'agglomération de La Rochelle, la société requérante se borne à se prévaloir de la disproportion du produit résultant de ce taux au regard des données prévisionnelles disponibles pour l'année 2014, sans toutefois produire aucun élément permettant d'établir une telle disproportion au regard des données prévisionnelles qui étaient disponibles à la date à laquelle la collectivité a voté le taux pour 2013. Or, c'est au regard non pas des données prévisionnelles pour l'année 2014, mais de celles pour l'année 2013, qu'il convient d'apprécier la légalité de la délibération par laquelle la communauté d'agglomération de La Rochelle a fixé le taux de la taxe d'enlèvement des ordures ménagères pour cette même année. Dans ces conditions, et sans qu'il soit besoin de procéder à un supplément d'instruction dès lors que la société requérante ne conteste pas sérieusement la proportionnalité du produit de taxe d'enlèvement des ordures ménagères résultant du taux voté en 2013 par rapport aux données prévisionnelles de cette même année, c'est à bon droit que l'administration demande, sur le fondement des dispositions précitées de l'article 1639 A du code général des impôts, qu'à la délibération du 27 février 2014 soit substituée celle par laquelle la communauté d'agglomération de La Rochelle a fixé le taux applicable pour l'année 2013, dont il est constant qu'il est identique à celui fixé pour l'année 2014. Par suite, la substitution de base légale ainsi demandée par l'administration fiscale doit être accueillie.

Sur les frais liés au litige :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à la SA L'Immobilière Leroy Merlin la somme que celle-ci réclame au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la SA L'Immobilière Leroy Merlin la somme demandée par la communauté d'agglomération de La Rochelle au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : L'intervention de la communauté d'agglomération de La Rochelle est admise.

Article 2 : La requête de la SA L'Immobilière Leroy Merlin est rejetée.

Article 3 : Les conclusions de la communauté d'agglomération de La Rochelle tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société anonyme L'Immobilière Leroy Merlin France, à la directrice départementale des finances publiques de la Vienne et à la communauté d'agglomération de La Rochelle.

Délibéré après l'audience du 7 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Pinturault, premier conseiller,

M. Crosnier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.

Le rapporteur,

signé

M. PINTURAULT

Le président,

signé

L. CAMPOY La greffière,

signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour la greffière en chef par intérim,

La greffière,

signé

D. GERVIER

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