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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2002983

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2002983

jeudi 30 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2002983
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème chambre
Avocat requérantJOUTEUX - CARRE-GUILLOT - PILON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 10 décembre 2020, 29 septembre et 9 novembre 2022, M. C A, représenté Me Pilon, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner la commune de Savigné à lui verser la somme de 79 441,07 euros, augmentée des intérêts légaux à compter du 17 août 2020 et de la capitalisation de ces intérêts, en réparation des préjudices subis du fait de l'illégalité du certificat d'urbanisme positif délivré le 13 février 2014 ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Savigné une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- en lui délivrant un certificat d'urbanisme comportant des informations erronées, le maire de la commune de Savigné a commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune ;

- cette faute lui cause un préjudice immobilier résultant de la perte de valeur vénale du terrain acquis d'un montant de 20 500 euros ;

- elle lui cause un préjudice lié aux frais d'acquisition de ce même terrain et au paiement de la taxe foncière au titre de l'année 2019, d'un montant de 6 828,56 euros ;

- à titre subsidiaire, si ces deux premiers préjudices n'étaient pas retenus, la faute de la commune lui cause un préjudice lié au retard dans la réalisation de son projet d'un montant de 34 400 euros ;

- la faute de la commune lui cause un préjudice lié à la réalisation de travaux et à l'achat de matériaux d'un montant de 28 241,07 euros ;

- elle lui cause un préjudice lié à la perte de chance de réaliser son projet d'un montant de 10 000 euros ;

- elle lui cause un préjudice moral et des troubles dans les conditions d'existence qui seront justement estimés à 7 000 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 12 février 2021 et 10 novembre 2022, la commune de Savigné, représentée par Me Verger, conclut, à titre principal, au rejet de la requête et, à titre subsidiaire, à ce que le tribunal réduise les prétentions indemnitaires de M. A à de plus justes proportions.

Elle soutient que le lien de causalité entre la décision fautive et les préjudices allégués n'est pas établi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Lacaïle, rapporteur public,

- et les observations de Me Finkelstein, représentant la commune de Savigné.

Considérant ce qui suit :

1. Par acte notarié du 7 avril 2014, M. C A a acquis pour la somme de 23 000 euros un terrain bâti composé de quatre parcelles cadastrées classées en zone N, situé lieu-dit La Groie sur la commune de Savigné, pour lesquelles un certificat d'urbanisme déclarant réalisable son projet de transformation d'une grange en habitation, avec réfection de la toiture et création d'ouvertures, avait été délivré le 5 février 2014. Le 15 novembre 2014, le maire de la commune de Savigné a refusé de délivrer à M. A un permis de construire pour la réalisation de ce projet. Par un jugement du 21 juin 2017, le tribunal administratif de Poitiers a rejeté sa requête tendant à l'annulation de cette décision, au motif que l'article 2.2 du règlement de la zone N du plan local d'urbanisme, sur le fondement duquel le certificat d'urbanisme avait été délivré, étant illégal, M. A ne tirait pas de ce certificat de droits acquis. Par un courrier du 13 août 2020, reçu le 17 août, M. A a sollicité de la commune de Savigné qu'elle répare les préjudices subis du fait de la délivrance de ce certificat d'urbanisme positif illégal. En l'absence de réponse de la commune de Savigné, M. A sollicite la condamnation de la commune à lui verser la somme de 79 441,07 euros en réparation des préjudices qu'il a subis.

Sur la responsabilité de la commune de Savigné :

2. En premier lieu, aux termes du 14° de l'article L. 123-1-5 du code de l'urbanisme issue de la loi n° 2010-788 du 12 juillet 2010, en vigueur lorsque le certificat d'urbanisme a été délivré : " Dans les zones naturelles, agricoles ou forestières, le règlement peut délimiter des secteurs de taille et de capacité d'accueil limitées dans lesquels des constructions peuvent être autorisées à la condition qu'elles ne portent atteinte ni à la préservation des sols agricoles et forestiers ni à la sauvegarde des sites, milieux naturels et paysages. Le règlement précise les conditions de hauteur, d'implantation et de densité des constructions permettant d'assurer leur insertion dans l'environnement et leur compatibilité avec le maintien du caractère naturel, agricole ou forestier de la zone. ". Aux termes de l'article R. 123-8 alors en vigueur : " Les zones naturelles et forestières sont dites " zones N ". / () / En zone N, peuvent seules être autorisées : / - les constructions et installations nécessaires à l'exploitation agricole et forestière ; / - les constructions et installations nécessaires à des équipements collectifs ou à des services publics, dès lors qu'elles ne sont pas incompatibles avec l'exercice d'une activité agricole, pastorale ou forestière dans l'unité foncière où elles sont implantées et qu'elles ne portent pas atteinte à la sauvegarde des espaces naturels et des paysages. / Les dispositions des trois alinéas précédents ne s'appliquent pas () dans les secteurs délimités en application du deuxième alinéa du 14° de l'article L. 123-1-5. ".

3. A la date de délivrance du certificat d'urbanisme, si l'article L. 123-1-5 du code de l'urbanisme ouvrait la possibilité, dans le règlement du plan local d'urbanisme, pour les zones naturelles, de délimiter des secteurs de taille et de capacité d'accueil limitées dans lesquels des constructions pouvaient être autorisées, ni ces dispositions ni aucune autre n'avaient pour objet d'autoriser, en zone naturelle, le changement de destination des bâtiments existants. L'article L. 123-3-1 du code de l'urbanisme alors en vigueur ne permettait, dans le plan local d'urbanisme, de désigner des bâtiments susceptibles de faire l'objet d'un changement de destination qu'en zone agricole. Il en résulte que l'article 2.2 du règlement du plan local d'urbanisme de la commune de Savigné, dans sa version modifiée le 23 avril 2012, en vigueur lors de la délivrance du certificat d'urbanisme pré-opérationnel, en indiquant qu'en zone naturelle, l'aménagement de bâtiments existants, y compris avec changement de destination, était autorisé sous certaines conditions, n'était pas conforme aux dispositions des articles L. 123-1-5 et R. 123-8 du code de l'urbanisme alors en vigueur et était ainsi entaché d'illégalité.

4. En second lieu, en vertu d'un principe général, il incombe à l'autorité administrative de ne pas appliquer un règlement illégal. Ce principe trouve à s'appliquer, en l'absence même de toute décision juridictionnelle qui en aurait prononcé l'annulation ou les aurait déclarées illégales, lorsque les dispositions d'un document d'urbanisme sont entachées d'illégalité, sauf si cette illégalité résulte de vices de forme ou de procédure qui ne peuvent plus être invoqués par voie d'exception en vertu de l'article L. 600-1 du code de l'urbanisme. Ces dispositions doivent ainsi être écartées, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, par l'autorité chargée de délivrer des certificats d'urbanisme ou des autorisations d'utilisation ou d'occupation des sols, qui doit alors se fonder, pour statuer sur les demandes dont elle est saisie, sur les dispositions pertinentes du document immédiatement antérieur ou, dans le cas où celles-ci seraient elles-mêmes affectées d'une illégalité dont la nature ferait obstacle à ce qu'il en soit fait application, sur le document antérieurement applicable ou, à défaut, sur les règles générales fixées par les articles L. 111-1 et suivants et R. 111-1 et suivants du code de l'urbanisme.

5. Il résulte de l'instruction que les parcelles cadastrées acquises par le requérant, classées en zone N, ont fait l'objet d'un certificat d'urbanisme positif délivré par le maire de la commune de Savigné le 13 février 2014 pour la transformation d'une grange en maison d'habitation. M. A s'est alors porté acquéreur de ces parcelles afin d'y réaliser ce projet. En indiquant dans le certificat d'urbanisme du 5 février 2014 que le terrain en cause pouvait être utilisé pour la réalisation de l'opération projetée par M. A, le maire de la commune de Savigné s'est fondé sur les dispositions de l'article 2.2 du règlement de la zone N du plan local d'urbanisme, qu'il aurait dû écarter dès lors qu'elles étaient contraires aux dispositions précitées des articles L. 123-1-5 et R. 123-8 du code de l'urbanisme. Ce faisant, en délivrant un certificat d'urbanisme illégal, il a commis une faute de nature à engager la responsabilité de la commune.

Sur l'indemnisation des préjudices :

6. L'illégalité d'un certificat d'urbanisme délivré par une commune n'ouvre droit à indemnité que dans la mesure où le requérant justifie, à la date à laquelle le juge statue, de préjudices directs et certains.

7. En premier lieu, les préjudices résultant de la perte de la valeur vénale du terrain acheté dans la perspective de la transformation d'une grange en maison d'habitation, des frais liés à cet achat et de l'acquittement de la taxe foncière pour l'année 2019 que le requérant soutient avoir inutilement exposés, ne peuvent être regardés comme résultant directement de l'illégalité fautive du certificat d'urbanisme positif délivré le 13 février 2014, dès lors que la modification du plan local d'urbanisme intervenue le 28 mai 2019, identifiant les bâtiments situés sur les parcelles du requérant comme pouvant changer de destination conformément aux dispositions de l'article L. 151-11 du code de l'urbanisme, puis l'approbation, le 20 février 2020, d'un plan local d'urbanisme intercommunal classant finalement ces parcelles en zone UGh pour laquelle le règlement autorise l'implantation de maisons d'habitation, ainsi qu'en atteste le nouveau certificat d'urbanisme délivré au requérant le 25 août 2022, ont fait disparaître le préjudice lié à la perte de valeur vénale et aux frais afférents à l'achat du terrain.

8. En deuxième lieu, M. A n'est pas fondé à demander l'indemnisation du surcoût potentiel de son projet résultant du retard pris dans la réalisation de ce dernier et de la hausse des coûts de la construction, ce préjudice étant incertain, dès lors que le requérant, qui n'a pas sollicité un nouveau permis de construire depuis la modification en 2019 des règles d'urbanisme applicables, ni produit de devis actualisés et qui fait valoir qu'il est retourné vivre au Royaume-Uni, ne produit aucun élément attestant qu'il entend toujours mettre en œuvre son projet de transformation de la grange en maison d'habitation.

9. En troisième lieu, les préjudices résultant des frais correspondant aux travaux réalisés et aux matériaux achetés que le requérant soutient avoir inutilement exposés, ne peuvent être regardés comme résultant directement de l'illégalité fautive du certificat d'urbanisme positif délivré le 13 février 2014, dès lors que ce document n'avait ni pour objet ni pour effet d'autoriser la réalisation de travaux.

10. En dernier lieu, M. A a subi en revanche, à raison de la faute commise par la commune de Savigné, un préjudice moral ainsi que des troubles dans ses conditions d'existence. Il a également subi une perte de chance de réaliser un projet immobilier sur son terrain pendant quatre ans. Il sera fait une juste évaluation de ces préjudices en condamnant la commune de Savigné à lui verser une indemnité d'un montant de 6 000 euros.

Sur les intérêts et la capitalisation :

11. Les intérêts moratoires dus en application des dispositions de l'article 1231-6 du code civil, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. M. A a droit aux intérêts au taux légal sur la somme due en réparation des préjudices qu'il a subis à compter du 17 août 2020, date de réception de sa demande d'indemnisation par la commune de Savigné.

12. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée dans la requête introductive d'instance, enregistrée le 10 décembre 2020. A cette date, il était dû au moins une année d'intérêts. Dès lors, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 17 août 2021 ainsi qu'à chaque échéance annuelle ultérieure.

Sur les frais non compris dans les dépens :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Savigné une somme de 1 200 euros à verser à M. A en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La commune de Savigné est condamnée à verser à M. A la somme de 6 000 euros.

Article 2 : Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 17 août 2020. Les intérêts échus à la date du 17 août 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 3 : La commune de Savigné versera à M. A une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et à la commune de Savigné.

Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Le Méhauté, président,

Mme Dumont, première conseillère,

M. Bureau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.

La rapporteure,

Signé

G. B

Le président,

Signé

A. LE MEHAUTE

Le greffier,

Signé

S. GAGNAIRE

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

G. FAVARD

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