lundi 26 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2102233 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 3ème chambre |
| Avocat requérant | SELARL MDMH |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 août 2021 et le 2 novembre 2021, M. B D, représenté par la SELARL MDMH, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 25 août 2021 par laquelle la ministre des armées a rejeté le recours administratif préalable obligatoire du 30 mars 2021 qu'il a exercé à l'encontre de la décision du 24 février 2021 rejetant sa contre-proposition indemnitaire ;
2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 406 000 euros en réparation de ses préjudices consécutifs à son état de stress post-traumatique reconnu imputable au service, assortie des intérêts au taux légal à compter du 27 août 2021 ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision du 25 août 2021 par laquelle la ministre des armées a rejeté le recours administratif préalable obligatoire du 30 mars 2021 qu'il a exercé à l'encontre de la décision du 24 février 2021 rejetant sa contre-proposition indemnitaire est insuffisamment motivée et révèle une erreur dans l'appréciation de sa situation ;
- la responsabilité de l'Etat est engagée en l'absence de faute dans la survenue de son état de stress post-traumatique consécutif aux faits de service du mois de décembre 1993 en Bosnie-Herzégovine, lui ouvrant ainsi droit à la réparation de ses préjudices extrapatrimoniaux ;
- son état de stress post-traumatique est à l'origine d'une perte de chance d'avoir pu accéder au grade de major et donc d'évoluer dans sa carrière militaire ;
- les propositions d'indemnisation de l'administration sont insuffisantes dans leur étendue comme dans leur quantum ;
- il est ainsi fondé à demander la réparation de ses préjudices pour une somme totale de 406 000 euros, à raison :
* des souffrances qu'il a endurées et endure encore à hauteur de 20 000 euros, la cotation de 3 sur l'échelle de 1 à 7 retenue par l'expert étant, en tout état de cause, insuffisante au regard des circonstances de l'espèce ;
* de son préjudice d'agrément, pour un montant de 10 000 euros ;
* de son préjudice d'établissement, pour une somme de 50 000 euros ;
* de son préjudice sexuel, pour un montant de 6 000 euros ;
* de son préjudice professionnel, lié à sa perte de chance de poursuivre une carrière active au sein de l'institution militaire, pour un montant de 320 000 euros.
Par un mémoire en défense enregistré le 27 novembre 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- les moyens soulevés à l'encontre de la décision du 25 août 2021 ne sont pas fondés ;
- en l'absence de faute de l'Etat, le préjudice professionnel allégué n'est pas établi ;
- les propositions d'indemnisation faites au requérant sont suffisantes pour réparer ses souffrances ainsi que ses préjudices d'agrément, d'établissement et sexuel.
Vu :
- l'ordonnance n° 2100984 du 16 novembre 2023 par laquelle le président du tribunal administratif de Poitiers a liquidé et taxé les frais de l'expertise judiciaire confiée au docteur A C ;
- les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le code de la défense ;
- le code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Gibson-Thery,
- les conclusions de Mme Romane Bréjeon, rapporteur public,
- et les observations de Me Moumni, représentant M. D.
Considérant ce qui suit :
1. M. D servait dans l'armée de terre au grade de caporal-chef. Il a été engagé sur de nombreux théâtres d'opérations militaires. Par un courrier du 23 janvier 2017, l'intéressé a adressé à la ministre des armées une demande tendant à l'indemnisation des préjudices résultant de son état de stress post-traumatique, reconnu imputable au service, et ayant justifié son placement en congé de longue durée pour maladie, du 19 octobre 2014 au 18 octobre 2022. Le requérant a cependant refusé les deux offres d'indemnisation qui lui ont été proposées, sous la forme de protocoles transactionnels en date du 26 septembre 2018 et du 23 avril 2019. Le recours administratif préalable qu'il a exercé le 31 mars 2021 contre la décision du 24 février 2021 rejetant sa contre-proposition indemnitaire a été rejeté par une décision de la ministre des armées du 25 août 2021. M. D demande au tribunal la condamnation de l'Etat à lui verser la somme globale de 406 000 euros en réparation des préjudices qu'il estime avoir subis.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. La décision du 25 août 2021 par laquelle la ministre des armées a rejeté la demande indemnitaire préalable formée par M. D a eu pour seul effet de lier le contentieux qui, compte tenu de l'objet de la demande de l'intéressé, présente le caractère d'un recours de plein contentieux. Au regard de l'objet de cette demande, qui conduit le juge à se prononcer sur le droit de M. D à être indemnisé à hauteur de la somme qu'il réclame, ce dernier ne peut utilement demander l'annulation de la décision de rejet du 25 août 2021 de la ministre des armées.
Sur les conclusions à fin d'indemnisation :
En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat et le préjudice professionnel :
3. Eu égard à la finalité qui lui est assignée par les dispositions de l'article L. 1 du code des pensions militaires d'invalidité et des victimes de la guerre et aux éléments entrant dans la détermination de son montant, tels qu'ils résultent des dispositions des articles L. 8 bis à L. 40 du même code, la pension militaire d'invalidité doit être regardée comme ayant pour objet de réparer, d'une part, les pertes de revenus et l'incidence professionnelle de l'incapacité physique et, d'autre part, le déficit fonctionnel, entendu comme l'ensemble des préjudices à caractère personnel liés à la perte de la qualité de la vie, aux douleurs permanentes et aux troubles ressentis par la victime dans ses conditions d'existence personnelles, familiales et sociales, à l'exclusion des souffrances éprouvées avant la consolidation, du préjudice esthétique, du préjudice sexuel, du préjudice d'agrément lié à l'impossibilité de continuer à pratiquer une activité spécifique sportive ou de loisirs et du préjudice d'établissement lié à l'impossibilité de fonder une famille. Si le titulaire d'une pension a subi, du fait de l'infirmité imputable au service, d'autres préjudices que ceux que cette prestation a pour objet de réparer, il peut prétendre à une indemnité complémentaire égale au montant de ces préjudices. En outre, dans l'hypothèse où le dommage engage la responsabilité de l'Etat à un autre titre que la garantie contre les risques courus dans l'exercice des fonctions, l'intéressé peut prétendre à une indemnité complémentaire au titre des préjudices que la pension a pour objet de réparer, si elle n'en assure pas une réparation intégrale.
4. Il résulte de l'instruction que M. D s'est vu attribuer une pension d'invalidité militaire à compter du 19 décembre 2014, correspondant à un taux de 30 % d'invalidité, compte tenu de la reconnaissance de son état de stress post-traumatique, à la suite des opérations militaires auxquelles il a pris part en Bosnie-Herzégovine au cours des années 1993 et 1994. Cette attribution a été réévaluée par une décision du 11 mai 2021, en exécution des jugements du tribunal des pensions militaires de Caen du 7 juin 2019 et du tribunal administratif de Caen du 4 décembre 2020, qui a porté le taux d'invalidité global de M. D à 70 % à compter du 24 juin 2016, puis à 85 % à compter du 23 mars 2017, en prenant en considération une aggravation de son syndrome de stress post-traumatique, ainsi que des taux d'infirmité liés à son édentation et ses lombosciatalgies. Si M. D soutient que son préjudice professionnel, ayant pour origine sa perte de chance d'avoir pu poursuivre sa carrière militaire active en accédant au grade de major, s'élève au montant de 320 000 euros, correspond à une période de 320 mois, soit plus de 26 ans, à raison d'une perte potentielle de 1 000 euros par mois, il résulte pourtant de ce qui a été dit précédemment que la pension d'invalidité qui lui est servie depuis le mois de décembre 2014 vise à réparer, notamment, son préjudice tenant à l'incidence professionnelle de son incapacité physique à exercer ses activités militaires. En l'absence de justification d'un autre préjudice subi du fait des infirmités dont il est atteint reconnues imputables au service et réparées par la pension d'invalidité qu'il perçoit, et alors qu'il ne démontre, ni n'allègue, une faute de l'Etat dans l'organisation ou le fonctionnement du service, M. D n'établit pas le préjudice professionnel dont il demande réparation. Par suite, la demande qu'il a présentée tendant à l'indemnisation de son préjudice lié à sa perte de chance d'avoir pu poursuivre sa carrière militaire active au grade de major, pour un montant de 320 000 euros, doit être rejetée.
En ce qui concerne les préjudices extrapatrimoniaux :
5. Il résulte de l'instruction que l'autorité militaire a placé M. D en congé de longue durée pour maladie imputable au service à compter du 19 octobre 2014, par une décision du 23 avril 2015. Le rapport de l'expert judiciaire, daté du 8 décembre 2022, relève l'existence d'un état de stress post-traumatique incontestable, ayant entraîné un syndrome dépressif marqué associé à une alcoolo-dépendance toujours présente, ainsi qu'un barotraumatisme à l'origine de lombalgies, d'acouphènes et d'un mauvais état dentaire, qui s'est encore détérioré par la suite en l'absence de soins, en raison de ses autres affections. L'expert a fixé la date de consolidation de l'état de santé du requérant au 3 novembre 2017, sans état antérieur.
S'agissant des souffrances endurées :
6. Le requérant se prévaut des souffrances qu'il a endurées et qui ont été évaluées à 4 sur 7 par l'expert. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice, au regard de la durée des souffrances subies, en fixant l'indemnité le réparant à la somme de 8 000 euros.
S'agissant du préjudice esthétique temporaire :
7. Il résulte du rapport de l'expert du 8 décembre 2022 que l'état dentaire de M. D, qui s'est vu reconnaître un taux de 20 % imputable au service à compter du 24 juin 2016 en raison de son édentation totale, avec intolérance de sa prothèse dentaire, s'est notamment dégradé à partir de l'année 2014, son état psychique et son addiction à l'alcool ne lui ayant plus permis d'entreprendre les soins adaptés à la détérioration de sa denture et ayant entraîné une perte de poids importante. M. D a donc subi un préjudice esthétique temporaire pendant trois ans, dont il sera fait une juste appréciation, compte tenu de son âge, en lui allouant une indemnité de 5 000 euros.
S'agissant du préjudice d'agrément :
8. Le rapport de l'expert évoque un préjudice d'agrément lié à l'absence de vie sociale, sportive et amicale du requérant. Cependant, le requérant ne justifie pas, à cet égard, d'un préjudice distinct de celui qui est réparé par sa pension d'invalidité militaire. Sa demande d'indemnisation à ce titre doit donc être rejetée.
S'agissant du préjudice sexuel :
9. Il résulte du rapport d'expertise que M. D subit un préjudice sexuel évalué à 3 sur 7, en l'absence de vie sexuelle depuis plusieurs années à la date de l'expertise en raison des répercussions psychologiques de son état de stress post-traumatique, qui sera justement indemnisé par une somme de 5 000 euros.
S'agissant du préjudice d'établissement :
10. Il résulte du rapport d'expertise que M. D, séparé de sa compagne et n'ayant plus aucun projet de vie familiale, subit un préjudice d'établissement, qui sera justement indemnisé par une somme de 10 000 euros.
11. Il résulte de ce qui précède que l'évaluation totale des préjudices subis M. D s'élève à une somme totale de 28 000 euros. Par suite, il y a lieu de condamner l'Etat à réparer les préjudices extrapatrimoniaux que M. D a subis par le versement d'une indemnité de 28 000 euros.
Sur les intérêts :
12. M. D a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité de 28 000 euros à compter du 27 août 2021, date de l'enregistrement de sa requête, ainsi qu'il le demande.
Sur les frais liés au litige :
13. Par son ordonnance n° 2100984 du 16 novembre 2023, le président du tribunal administratif de Poitiers a mis à la charge de M. D les frais de l'expertise ordonnée en référé le 13 septembre 2021, liquidés et taxés à la somme de 400 euros. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application de l'article R. 621-13 du code de justice administrative, de mettre ces frais à la charge définitive de l'Etat.
14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 600 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1 : L'Etat est condamnée à payer à M. D la somme de 28 000 euros en réparation des préjudices subis. Cette somme portera intérêts à compter du 27 août 2021, date d'enregistrement de sa requête.
Article 2 : Les frais d'expertise taxés à la somme de 400 euros par ordonnance du 16 novembre 2023 sont mis à la charge définitive de l'Etat.
Article 3 : L'Etat versera à M. D la somme de 1 600 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au ministre des armées.
Délibéré après l'audience du 8 février 2024, à laquelle siégeaient :
M. Cristille, président,
Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,
Mme Gibson-Théry, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 février 2024.
La rapporteure,
Signé
S. GIBSON-THERY
Le président,
Signé
P. CRISTILLELa greffière,
Signé
N. COLLET
La République mande et ordonne au ministre des armées, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
D. GERVIER
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2307076
03/08/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2531339
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509870
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509781
03/08/2026