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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2102311

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2102311

lundi 27 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2102311
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantAD ASTREA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 6 septembre 2021, 25 mai 2022, 10 octobre 2022 et 12 décembre 2022, Mme C B, représentée par la SELARL AD Astrea, demande au tribunal :

1°) de condamner la chambre de commerce et d'industrie (CCI) Nouvelle-Aquitaine à lui verser une somme globale de 98 464,67 euros au titre des préjudices économique et moral qu'elle a subis du fait des agissements de la CCI, assortie des intérêts légaux à compter du 27 mai 2021, date de notification de sa demande préalable, ainsi que de la capitalisation de ces intérêts ;

2°) de mettre à la charge de la CCI Nouvelle-Aquitaine la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

-elle a subi des agissements répétés, de la part de la CCI, ayant eu pour effet de dégrader ses conditions de travail, conduisant à une grave altération de son état de santé, en raison, d'une part, de la privation de ses deux missions principales à partir de la fusion, en 2017, des trois CCI régionales au sein de la nouvelle entité régionale CCI Nouvelle-Aquitaine, auprès de laquelle a été créée une direction CCI international Nouvelle-Aquitaine accueillant sept conseillers en développement international, dans laquelle elle n'a pas été affectée, d'autre part, de son rattachement au département développement et performance au cours du premier semestre 2019, à l'occasion duquel il lui a été demandé de quitter les bureaux jusqu'alors affectés à l'association auprès de laquelle elle était, en partie, mise à disposition par la CCI, et, enfin, de l'absence de soutien de la CCI dans le cadre des différends qui ont opposé la chambre à l'association ;

-la CCI a manqué à son obligation de résultat en matière de protection de la santé et de la sécurité à son égard, en méconnaissance des articles 13 bis, 40, 42 et 44 du statut du personnel administratif des chambres de commerce et d'industrie, en exerçant des pressions sur elle et son équipe fin mai début juin 2019, et sans mettre à disposition des agents de la CCI un médecin du travail avant le mois de décembre 2020 ;

-elle est fondée à demander réparation des préjudices qu'elle a subis, à raison :

ode 18 464,67 euros correspondant à sa perte de revenus de 879,27 euros par mois pendant vingt-et-un mois, équivalente à la différence entre l'allocation mensuelle de Pôle emploi de 2 114,70 euros et le montant net mensuel du salaire qu'elle percevait lorsqu'elle était employée par la CCI ;

ode 80 000 euros au titre de son préjudice moral consécutif aux agissements de son employeur qui a rendu son maintien en poste impossible.

Par des mémoires en défense enregistrés les 22 décembre 2021, 21 juillet 2022 et 13 décembre 2022, la CCI Nouvelle-Aquitaine, représentée par Me Jazottes, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 1 500 euros soit mise à la charge de la requérante en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, elle n'a commis aucune faute de nature à engager sa responsabilité, en l'absence de harcèlement moral à l'égard de la requérante et de manquement à son obligation de sécurité ;

- à titre subsidiaire, le lien de causalité entre les préjudices allégués et les conditions de travail de Mme B n'est pas établi, et ses demandes indemnitaires ne sont pas justifiées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 52-1311 du 10 décembre 1952 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Gibson-Théry,

- les conclusions de Mme Bréjeon, rapporteure publique ;

- les observations de Me Buffet, représentant Mme B, et de Me Lachaume substituant Me Jazottes, représentant la CCI Nouvelle-Aquitaine.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C B a été recrutée par la CCI de la Vienne le 7 janvier 1997 en qualité de conseillère en développement international, puis titularisée le 1er juillet 1997. A la suite de la réforme du réseau consulaire mise en œuvre par la loi n° 2010-856 du 23 juillet 2010, la CCI de la région Poitou-Charentes est devenue le nouvel employeur de Mme B, qui a été mise à disposition de la CCI de la Vienne. A partir de la fusion des CCI d'Aquitaine, de Poitou-Charentes et du Limousin organisée par la loi n° 2015-991 du 7 août 2015, elle est restée mise à disposition de la CCI de la Vienne tout en étant désormais employée par la CCI de la Nouvelle-Aquitaine. Mme B a été placée en congé de maladie, du 3 au 7 juin 2019, puis du 21 juin au 2 août 2019, et à partir du 2 septembre 2019, pour être ensuite licenciée pour inaptitude physique par un courrier du 26 janvier 2021. Elle a sollicité, par un courrier du 27 mai 2021, l'indemnisation des préjudices moral et financier qu'elle estime avoir subis, pour un montant total de 98 464,67 euros, en raison de manquements de son employeur à ses devoirs de sécurité et de protection à son égard. Sa demande a fait l'objet d'un rejet de la part de la CCI Nouvelle-Aquitaine, par une lettre du 9 juillet 2021. Dans la présente instance, Mme B demande la condamnation de la CCI Nouvelle-Aquitaine à réparer les préjudices économique et moral qu'elle estime avoir subis du fait de ses agissements.

Sur les conclusions à fin d'indemnisation :

En ce qui concerne le harcèlement moral :

2. Les agents des chambres de commerce et d'industrie sont régis par les seuls textes pris en application de la loi n° 52-1311 du 10 décembre 1952 à l'exclusion de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires. En particulier, les dispositions de l'article 6 quinquies de cette loi, alors en vigueur, relatif aux comportements de harcèlement moral, ne s'appliquent pas au personnel de ces organismes.

3. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

5. D'une part, pour démontrer qu'elle a été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, Mme B fait tout d'abord valoir que la CCI lui a retiré à partir du mois d'avril 2017 les deux missions principales de son poste de conseillère en développement international ressortant de la fiche de poste qu'elle a signée le 26 mars 2015, en ne l'intégrant pas à la direction " international " de la CCI Nouvelle-Aquitaine dans le cadre de " la régionalisation " des chambres consulaires, au contraire de sa collègue, qui occupait un emploi similaire au sien à la CCI de la Vienne. Toutefois, il résulte de l'instruction que la direction " international " de la CCI régionale avait vocation à regrouper, en réduisant leur nombre, les conseillers en développement territorial initialement recrutés par les différentes CCI territoriales de la région, et que, dans cette perspective, Mme B, qui n'était pas personnellement visée par cette mesure et qui ne démontre ni n'allègue avoir manifesté sa volonté de rejoindre cette direction, a vu son activité se recentrer sur les autres missions de sa fiche de poste, notamment la promotion l'animation et la gestion de l'association World Trade Center (WRC), créée en mars 2018, mission dont elle a proposé l'extension elle-même à la CCI. A cet égard, si le compte-rendu de son entretien d'évaluation du 4 janvier 2019 mentionne la nécessaire actualisation de sa fiche de poste du 26 janvier 2015 et la réalisation d'objectifs freinée notamment par une insuffisance de l'articulation avec " CCI International ", il indique également qu'elle n'a aucun souhait de mobilité géographique ou thématique, et qu'elle y déplore une charge de travail trop importante en 2018, ainsi que l'absence de mention de ses compétences transversales. Toutefois, ni l'absence de mention de ce type de compétence, ni son évolution de poste, ni, encore, la circonstance, à la supposer établie, que Mme B n'ait pas été informée qu'elle n'avait pas été retenue pour intégrer la direction " international " de la CCI Nouvelle-Aquitaine, ne peuvent être regardées comme constituant des agissements de harcèlement moral de la part de son employeur, qui fait d'ailleurs valoir, sans être contredit, que l'intéressée a bénéficié d'une prime exceptionnelle de trois cents euros bruts en fin d'année 2018 pour son implication dans le lancement de l'association WTC.

6. D'autre part, si Mme B soutient ensuite que la CCI, en l'affectant au département " développement et performance ", l'a obligée à déménager l'activité qu'elle exerçait pour le compte de l'association WTC dans des bureaux trop exigus pour l'accueillir avec son équipe WTC, à partir du 1er juin 2019, il résulte de l'instruction que la seule intention de la CCI était de la placer avec les autres conseillers de son département d'affectation et qu'elle s'est heurtée au refus exprimé par l'intéressée dès le mois d'avril 2019. Si Mme B a invoqué, à cet égard, l'autonomie à venir du WTC, impliquant la location de bureaux distincts, la CCI lui a indiqué que le principe du déménagement de ses propres agents, bien que non négociable, n'excluait pas des éléments d'adaptation. Dans ces conditions, et alors que Mme B, placée en arrêt de travail à plusieurs reprises entre les mois de juin et août 2019, n'a pas été disponible pour déterminer avec sa hiérarchie les modalités de son déménagement de bureaux, le comportement de ses supérieurs hiérarchiques n'est pas susceptible de caractériser, dans ces circonstances, une situation de harcèlement moral.

7. Enfin, s'il résulte de l'instruction, d'une part, que le positionnement de Mme B, qui partageait son temps de travail entre la CCI et le WTC, n'était pas aisé à partir du moment où la CCI s'est opposée à la reprise de la licence Futurallia par l'association WTC, laquelle a été dissoute en janvier 2020, et, d'autre part, que la dégradation de l'état de santé de la requérante, victime d'un malaise sur son lieu de travail le 20 juin 2019, n'est pas contestée, une médiation a toutefois été organisée par le coordinateur régional hygiène et sécurité le 28 août 2019 entre Mme B et le directeur général de la CCI de la Vienne, au cours de laquelle l'avenir du WTC a été abordé, ainsi que le déménagement de bureaux. Si Mme B a exprimé son désaccord avec les prises de position de la CCI concernant l'association WTC et ses inquiétudes quant à ses futures missions en cas de dissolution de l'association, et quand bien même l'emploi du terme " démission " par le directeur général lors de cette médiation serait inapproprié eu égard à l'état de santé de la requérante, il ne résulte pas de l'ensemble de ces circonstances que la CCI n'aurait pas apporté son soutien à Mme B, alors que le directeur général a, au contraire, confirmé la place de la requérante au sein de la direction développement et performance et s'est engagé à la former et l'accompagner sur de nouvelles missions. Dans ces conditions, Mme B ne produit aucun élément de nature à établir que la CCI aurait commis des agissements répétés constitutifs d'un harcèlement moral.

8. Il résulte de ce qui précède que l'ensemble des faits dont se prévaut la requérante ne sont pas de nature à constituer des agissements répétés entraînant une dégradation de ses conditions de travail ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail susceptible d'altérer sa santé. Par suite, les conclusions de Mme B tendant à la réparation de son préjudice moral doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'obligation de protection de la santé et de la sécurité :

9. Aux termes de l'article 2 de l'annexe 2 à l'article 13 bis du statut du personnel administratif des chambres de commerce et d'industrie : " il appartient à chaque CCI employeur de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale de ses collaborateurs. Ces mesures comprennent : les actions de prévention des risques professionnels, les actions d'information et de formation, la mise en place d'une organisation et de moyens adaptés ".

10. Il résulte de l'instruction que le comité hygiène et sécurité s'est réuni le 26 juin 2019 pour échanger sur la situation de Mme B, qui a, de surcroît, ainsi qu'il a été dit au point 7, participé à la médiation organisée à la fin du mois d'août 2019. En outre, malgré les difficultés rencontrées par la CCI pour disposer d'un service de santé au travail, qu'elle reconnaît, celle-ci a mis en œuvre les moyens dont elle disposait pour obtenir, finalement, l'adhésion du personnel de la CCI à l'association du service de santé au travail de la Vienne au cours de l'année 2020. La CCI fait valoir, à ce titre et sans être contredite, que Mme B a pu bénéficier d'un rendez-vous organisé par son employeur avec un médecin ainsi que d'un entretien téléphonique avec le docteur A, qui a cependant été contraint, pour des raisons personnelles, d'arrêter ses fonctions pour le compte de la CCI. Par suite, la CCI n'a commis aucune faute dans la prise en charge de Mme B au titre de son obligation de préserver sa santé et sa sécurité.

11. Il résulte de ce qui précède qu'en l'absence de faute commise par la CCI Nouvelle Aquitaine dans la gestion de la situation personnelle de Mme B, les conclusions tendant à l'indemnisation de son préjudice économique ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la CCI Nouvelle Aquitaine, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par Mme B au titre des frais qu'elle a exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme B la somme demandée par la CCI Nouvelle Aquitaine au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la CCI Nouvelle-Aquitaine présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B et à la chambre de commerce et d'industrie Nouvelle Aquitaine.

Délibéré après l'audience du 9 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 novembre 2023.

La rapporteure,

Signé

S. GIBSON-THERY

Le président,

Signé

P. CRISTILLELa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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