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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2102522

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2102522

vendredi 5 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2102522
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Avocat requérantBERTRAND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er octobre 2021, M. C A, représenté par Me Bertrand, demande au juge des référés :

1°) de condamner le centre hospitalier d'Angoulême à lui verser, en application de l'article R. 541-1 du code de justice administrative, une provision complémentaire de 150 000 euros en réparation des préjudices qu'il a subis du fait des fautes commises durant la prise en charge de la grossesse de sa mère ;

2°) de mettre à la charge du centre hospitalier d'Angoulême les entiers dépens et une somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- par un jugement définitif du 8 mars 2012, le tribunal administratif de Poitiers a jugé que le centre hospitalier d'Angoulême avait commis une faute dans la prise en charge de la grossesse de sa mère et que la prescription fautive de médicaments inadaptés a entrainé les problèmes rénaux et cardiaques dont il a souffert ;

- il n'a obtenu en réparation des préjudices subis que deux provisions de 10 000 euros chacune ;

- des rapports d'expertise complémentaires remis le 11 décembre 2017 au tribunal administratif de Poitiers et le 18 mars 2019 au tribunal judiciaire d'Angoulême ont mis en évidence un besoin d'assistance par une tierce personne qui pourrait être réparé par une indemnité de 169 500 euros, un déficit fonctionnel temporaire total ou partiel dont l'indemnisation peut être chiffrée à 96 452,50 euros, des souffrances endurées lui ouvrant droit à une indemnisation de 35 000 euros et un préjudice esthétique temporaire pouvant être chiffré à 4 000 euros, soit des préjudices déjà constitués d'un montant total de 305 012,50 euros.

Par un mémoire enregistré le 4 octobre 2021, la caisse primaire d'assurance maladie de la Charente-Maritime indique qu'elle ne s'oppose pas au versement d'une provision à M. A et demande la réserve de ses droits.

La requête a été communiquée au centre hospitalier d'Angoulême qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Corentin A est né le 15 avril 2003 au centre hospitalier d'Angoulême, où la grossesse de sa mère avait été suivie depuis le 9 juillet précédent. Son état de santé à la naissance a nécessité trois semaines d'hospitalisation et a été suivi de nombreuses complications. Les examens réalisés ont abouti en octobre 2003 à un diagnostic de dysgénésie tubulaire rénale, imputable à la prise par la mère des médicaments antihypertenseurs qui lui étaient prescrits, alors qu'ils étaient contre-indiqués dès le deuxième trimestre de grossesse. Par un jugement n° 1000392 du 8 mars 2012, devenu définitif, le tribunal administratif de Poitiers a estimé que le centre hospitalier d'Angoulême avait commis une faute en maintenant durant toute la durée de la grossesse le traitement médicamenteux inadapté prescrit à la mère et en n'assurant pas une prise en charge cohérente et sérieuse de cette grossesse. Il a jugé le centre hospitalier responsable des dommages résultant de ces fautes, sans qu'il puisse s'exonérer, même partiellement, de son obligation de les réparer en invoquant les fautes du médecin traitant, prescripteur du traitement, ou des pharmaciens. Compte tenu du jeune âge de l'enfant, qui avait moins de neuf ans à la date du jugement, et de l'absence de consolidation, il a condamné le centre hospitalier à rembourser les dépenses de santé déjà exposées par la caisse primaire d'assurance maladie, les frais de déplacement et d'hébergement exposés par les parents et a attribué à Corentin une provision de 10 000 euros à valoir sur la réparation de ses préjudices extrapatrimoniaux.

2. Par une ordonnance n° 1600943 du 1er août 2016, le juge des référés du tribunal administratif de Poitiers a ordonné une nouvelle expertise, confiée au docteur B, en vue d'examiner l'enfant Corentin A et de décrire les préjudices en lien avec les manquements hospitaliers. Le docteur B a déposé son rapport le 12 décembre 2017. Sur la base de ce rapport et d'un second rapport déposé le 18 mars 2019 devant le tribunal judiciaire d'Angoulême par le même expert, Corentin A, alors âgé de dix-huit ans, a saisi le 28 juillet 2021 le centre hospitalier d'Angoulême d'une demande de complément d'indemnisation, restée sans réponse. Par la présente requête, il demande au juge des référés de condamner le centre hospitalier d'Angoulême à lui verser une provision complémentaire de 150 000 euros, à valoir sur la réparation intégrale des préjudices subis par sa faute.

Sur la demande de provision :

3. L'article R. 541-1 du code de justice administrative dispose : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie ".

En ce qui concerne la responsabilité de l'hôpital :

4. Le centre hospitalier d'Angoulême, qui n'a pas produit de mémoire en défense, ne conteste pas sa responsabilité dans les dommages en lien avec le maintien d'une prescription médicamenteuse fautive durant la grossesse.

En ce qui concerne les préjudices :

5. Il résulte de l'instruction, et notamment des rapports d'expertise, que la prescription de médicaments antihypertenseurs à la mère de Corentin A durant sa grossesse a entrainé chez le fœtus une dysgénésie tubulaire rénale, responsable d'une diminution de la quantité de liquide amniotique (oligoamnios) qui a elle-même entrainé de nombreuses anomalies, pour la plupart régressives, chez le nouveau-né. Pendant ses deux premières années, l'enfant a ainsi été hospitalisé trois semaines à la naissance pour une détresse respiratoire aiguë, puis durant un mois à l'âge de huit mois et demi pour la mise en place d'une alimentation complémentaire nocturne par sonde gastrique rendue nécessaire par un retard de croissance et prolongée jusqu'aux quatre ans de l'enfant, enfin, à l'âge de quinze mois et demi, pendant plus d'un mois, à la suite d'un épisode de détresse respiratoire suivi d'une défaillance cardiaque aiguë sur hypertension artérielle. Pendant cette hospitalisation, l'enfant a dû être dialysé et a fait deux épisodes convulsifs qui n'ont pas selon l'expert entrainé de retard de développement. S'il a marché à vingt-deux mois et que son développement psychomoteur s'est inscrit dans les limites de la normale, Corentin A est resté atteint durant toute son enfance d'une insuffisance rénale chronique sévère qui, associée à une hypertension, a nécessité un lourd suivi médical. Le 29 mai 2018, à l'âge de quinze ans et deux mois, il a bénéficié d'une greffe de rein par un donneur vivant, son frère de vingt-six ans, et, à deux ans de cette opération, sa fonction rénale est notée normale dans un compte-rendu hospitalier du 26 mai 2020. La consolidation n'était pas acquise à la date du dernier rapport d'expertise.

S'agissant des déficits temporaires total et partiels :

6. Selon le rapport d'expertise non contredit, Corentin A a souffert, en lien avec les fautes commises par l'hôpital, d'un déficit temporaire total durant quatre mois d'hospitalisation et d'un déficit temporaire partiel de 75% pendant ses quatre premières années de vie et de 60% par la suite. Il pourrait de ce fait prétendre à une indemnisation, sur la base de 500 euros par mois de déficit temporaire total, de 2 000 euros pour les quatre mois d'hospitalisation - qui ont eu lieu principalement avant ses deux ans-, de 16 500 euros pour le reste de la période allant jusqu'à ses quatre ans, et de 40 200 euros entre l'âge de quatre ans et celui de quinze ans et deux mois auquel il a bénéficié d'une greffe rénale, soit 58 700 euros au total.

S'agissant de l'aide par une tierce personne :

7. L'expert a estimé le besoin d'aide par une tierce personne à trois heures par jour jusqu'aux quatre ans de l'enfant - période dont il convient de déduire quatre mois du fait des hospitalisations - puis à une heure par jour jusqu'en 2018, soit pendant onze ans et deux mois jusqu'à la greffe. Sur la base d'un taux horaire de 14 euros et d'une année de 412 jours pour tenir compte des congés et jours fériés, l'indemnisation de ce chef de préjudice pourrait être fixée à 63 448 euros pour les quatre premières années et à 64 410 euros pour les onze ans et deux mois suivants. Toutefois, la nécessité d'une assistance par une tierce personne après l'âge de quatre ans n'est pas justifiée par le rapport d'expertise et ne résulte pas de façon non contestable de l'instruction. De plus, doivent être déduites des sommes éventuellement allouées pour indemniser le besoin d'aide par une tierce personne les prestations allouées aux familles pour couvrir ce besoin, comme la prestation de compensation du handicap. M. A n'indiquant pas si sa famille a perçu de telles prestations, son droit à voir indemnisé le besoin d'aide par une tierce personne n'apparait non contestable, en l'état de l'instruction, qu'à hauteur d'une somme de 30 000 euros.

S'agissant des souffrances endurées :

8. L'expert a fixé à 5 sur une échelle de 7 l'ensemble des souffrances endurées par Corentin A. L'indemnité auquel celui-ci peut prétendre à ce titre apparait non contestable à hauteur de 15 000 euros.

S'agissant du préjudice esthétique :

9. En l'état de l'instruction, l'expert n'a pas retenu de préjudice esthétique. M. A fait valoir qu'il conserve après la greffe une cicatrice. Ce préjudice n'apparait pas suffisamment caractérisé pour être indemnisé à titre provisionnel.

10. Il résulte de ce qui précède que M. A justifie suffisamment avoir subi, du fait des fautes de l'hôpital, des préjudices de nature à lui ouvrir droit à une indemnisation à hauteur de 103 700 euros. Il est constant qu'outre la provision de 10 000 euros que lui a versée l'hôpital au titre du jugement précité du 8 mars 2012, il a également reçu, à la suite d'un jugement du tribunal de grande instance d'Angoulême du 15 septembre 2011, une provision de 10 000 euros versée par le médecin traitant de sa mère. Dans ces conditions, il est fondé à demander la condamnation du centre hospitalier d'Angoulême à lui verser une provision complémentaire de 83 700 euros.

Sur les frais liés au litige :

11. D'une part, la présente instance ne comporte pas de dépens et le juge du référé provision ne tient pas de l'article R. 621-13 du code de justice administrative le pouvoir de modifier la répartition de la charge des frais de l'expertise ordonnée en référé.

12. D'autre part, dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du centre hospitalier d'Angoulême, partie perdante, une somme de 1 000 euros à verser à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : Le centre hospitalier d'Angoulême est condamné à verser une provision de 83 700 euros à M. A.

Article 2 : Le centre hospitalier d'Angoulême versera à M. A la somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A, au centre hospitalier d'Angoulême et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Charente-Maritime.

Fait à Poitiers, le 5 août 202La juge des référés,

Signé

S. PELLISSIER

La République mande et ordonne au ministre des Solidarités et de la Santé en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Le greffier,

D. GERVIER

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