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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2103332

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2103332

lundi 11 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2103332
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantSELARL CABINET DECHEZLEPRETRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 21 décembre 2021, 5 octobre 2023 et 17 novembre 2023, la société AIG Europe, représentée par Me Dechezleprêtre, demande au tribunal :

1°) de condamner le département de la Charente-Maritime à lui verser une somme de 168 116,33 euros en remboursement des indemnités versées aux ayants droit de M. C D et à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Charente-Maritime ;

2°) de mettre à la charge du département de la Charente-Maritime une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

-la responsabilité du département pour défaut d'entretien normal de la voirie départementale est présumée ;

-à l'endroit de l'accident, la chaussée était déformée et affaissée ; aucune signalisation n'avait été mise en place ;

-la limitation de vitesse n'était pas adaptée sur cette portion de route, qui n'est pas dans l'alignement du pont ;

-aucune faute de la victime ni cas de force majeure ne peut exonérer le département de sa responsabilité ;

-la société AIG Europe justifie avoir versé une somme de 161 944,83 euros aux ayants droit de M. D, ainsi qu'une somme de 6 171,50 euros à la CPAM de la Charente-Maritime et a droit au remboursement de ces sommes.

Par des mémoires en défense enregistrés les 8 août 2022 et 14 novembre 2023, le département de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

-l'ouvrage était normalement entretenu, comme en atteste notamment le procès-verbal de visite de l'ouvrage d'art du " pont rouge " réalisé le 23 avril 2015 ;

-les déformations n'excèdent pas par leur nature et leur importance, les défectuosités que les usagers doivent s'attendre à rencontrer sur la voie publique sans qu'une signalisation particulière soit nécessaire ;

-il existe une faute de la victime, résultant d'une vitesse excessive sur cette portion de route, de nature à exonérer le département de sa responsabilité.

Par un courrier enregistré le 7 novembre 2023, la CPAM de la Charente-Maritime, indique qu'elle ne souhaite pas intervenir dans la présente instance.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de la route ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thévenet-Bréchot,

- les conclusions de Mme Bréjeon, rapporteure publique,

- et les observations de Me Dechezleprêtre, représentant la société AIG, et de Mme F, représentant le département de la Charente-Maritime.

Considérant ce qui suit :

1. Le 23 avril 2018, un accident de la circulation s'est produit sur la route départementale RD122 à hauteur du " pont rouge " sur la commune de Saint-Loup (Charente-Maritime). Par la présente requête, la société AIG Europe, assureur de M. C D, victime décédée, demande au tribunal, dans le cadre d'une action subrogatoire, de condamner le département de la Charente-Maritime à lui verser une somme totale de 168 116,33 euros en remboursement des indemnités versées aux ayants droit de M. C D et à la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Charente-Maritime.

Sur la responsabilité :

2. Il appartient à l'usager d'un ouvrage public qui demande réparation du dommage qu'il estime avoir subi du fait de cet ouvrage d'apporter la preuve de l'existence d'un lien de causalité direct et certain entre ce dommage et l'ouvrage. Le maître de l'ouvrage ne peut être exonéré de l'obligation d'indemniser la victime qu'en apportant la preuve, soit de l'absence de défaut d'entretien normal de l'ouvrage, soit que le dommage est imputable à une faute de la victime ou à un cas de force majeure.

3. En premier lieu, il résulte de l'instruction, et notamment du procès-verbal d'enquête préliminaire de la gendarmerie établi le 6 mai 2018 dans le cadre de l'enquête préliminaire, qu'à l'endroit de l'accident, il existe une " dénivellation de la chaussée sur toute sa largeur " et que " l'aspect du bitume est propre mais bosselé en trois endroits, constituant une surface de roulement inégale pouvant être déstabilisante ". En outre, la gendarmerie a procédé, le 20 mai 2018, sur demande du procureur de la République, à un enregistrement vidéo reconstituant le trajet emprunté par le camion à l'approche du pont rouge à Saint-Loup. Cette reconstitution, réalisée à bord d'un véhicule de moindre gabarit que celui accidenté, fait état de ce qu'à 80 km/h, " notre véhicule () subit de nombreuses secousses à l'approche et sur le pont, liées inévitablement aux différents dénivellements du bitume ". Par ailleurs, lors de son audition, le maire de la commune a confirmé que la déformation du bitume sur le pont déstabilise les véhicules lors de leur passage. Par suite, le chauffeur du véhicule accidenté ayant décrit une perte de maitrise de l'arrière de son véhicule après deux sauts lors du franchissement du pont et les gendarmes ayant conclu le 25 mai 2018 que son véhicule avait vraisemblablement subi les mêmes secousses que le leur, un lien de causalité direct entre l'accident et l'état de la chaussée doit être regardé comme établi.

4. En deuxième lieu, le département de la Charente-Maritime fait valoir qu'il ressort du procès-verbal de visite quinquennale de l'ouvrage d'art du " pont rouge " réalisée le 23 avril 2015 que si la chaussée comportait des fissures transversales et longitudinales de 5 mm maximum d'ouverture, aucune mesure de police ou de sauvegarde n'avait été alors prescrite par les services techniques. Toutefois, dès lors que trois ans avant l'accident, la chaussée était déjà dégradée et qu'il résulte de l'audition du maire de la commune qu'un responsable de la direction départementale de l'équipement avait déjà signalé à plusieurs reprises en vain sa dangerosité, faute d'avoir procédé à la réfection de la voie ou d'avoir signalé le danger et imposé une réduction de la vitesse, en particulier pour les poids lourds, le département ne peut être regardé comme apportant la preuve de l'absence de défaut d'entretien normal de l'ouvrage. Par suite, sa responsabilité est engagée.

5. En troisième lieu, le département de la Charente-Maritime soutient que le conducteur roulait à 80 km/h, soit la vitesse maximale autorisée, alors qu'il lui appartenait, en vertu des dispositions de l'article R. 413-17 du code de la route, d'adapter sa vitesse à l'état de la chaussée et à la configuration des lieux, et que son comportement est dès lors constitutif d'une faute de nature à exonérer le département de sa responsabilité. Toutefois, à la supposer établie, cette faute n'a pas été commise par la victime, qui était passager du véhicule, mais par le conducteur. Par suite, elle n'est pas de nature à exonérer le département de sa responsabilité.

Sur l'action subrogatoire de la société AIG Europe en ce qui concerne les préjudices des ayants droit de la victime décédée :

6. Aux termes de l'article L. 121-12 du code des assurances : " L'assureur qui a payé l'indemnité d'assurance est subrogé, jusqu'à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l'assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l'assureur. () ".

7. D'une part, il appartient à l'assureur qui demande à bénéficier de la subrogation prévue par l'article L. 121-12 du code des assurances de justifier par tout moyen du paiement d'une indemnité à son assuré. D'autre part, saisi d'un recours subrogatoire exercé par l'assureur subrogé dans les droits de son assuré contre le tiers débiteur, il revient au juge, si les conditions d'engagement de la responsabilité du tiers débiteur sont remplies, de déterminer le droit à réparation de l'assuré, avant de déterminer les droits de l'assureur subrogé, qui ne peuvent excéder le montant de l'indemnité d'assurance qu'il a versée à son assuré.

En ce qui concerne le préjudice d'affection des proches de la victime :

8. Il résulte de l'instruction que le préjudice d'affection subi par M. A D, père de la victime, peut être évalué à la somme de 5 000 euros.

9. Il résulte de l'instruction que le préjudice d'affection subi par MM. Laurent D et Rénald D, frères de la victime, ne cohabitant pas avec celle-ci, peut être évalué à la somme de 5 000 euros chacun.

10. Il résulte de l'instruction que le préjudice d'affection subi par Mme E D, veuve de la victime, peut être évalué à 20 000 euros.

11. Il résulte de l'instruction que le préjudice d'affection subi par Mlle B D, fille de la victime, mineure au moment des faits, peut être évalué à la somme de 20 000 euros.

En ce qui concerne le préjudice économique de Mme E D :

12. Il résulte de l'instruction qu'au moment de l'accident, M. C D était employé en contrat à durée déterminée courant du 3 avril au 31 décembre 2018. Le 29 mai 2018, son employeur a attesté que M. C D aurait été titularisé à l'issue de son contrat. Sur la base de son dernier bulletin de salaire et après application d'un pourcentage de perte de chance de 60% d'accéder à un contrat à durée indéterminée, son revenu annuel peut être évalué à 12 000 euros. Son épouse, Mme E D, percevait quant à elle un salaire annuel de 27 435 euros. Le revenu annuel du foyer avant le décès était ainsi de 39 435 euros. Il convient de retirer la part de dépenses personnelles de la victime décédée, qui peut être évaluée à hauteur de 20 % s'agissant d'un couple avec un enfant au foyer. Le revenu annuel disponible pour les membres du foyer survivants s'élève donc à 31 548 euros. Après soustraction du revenu de Mme E D, le préjudice annuel indemnisable du foyer peut être évalué à 4 113 euros. Selon le barème de capitalisation actualisé en 2018 de la "Gazette du Palais", le prix de rente viagère pour un homme de 53 ans, âge de l'intéressé à la date de son décès, est de 25,506. Le préjudice économique du foyer s'élève donc à 104 906,18 euros. Le préjudice économique de Mme E D correspond à la différence entre le préjudice économique du foyer et le préjudice de sa fille B. Selon le barème de capitalisation actualisé en 2018 de la "Gazette du Palais", le prix de rente viagère temporaire pour un enfant de 14 ans de sexe féminin jusqu'à ses 25 ans est de 10,666. Le préjudice de B D s'élève donc à 8 773,85 euros. Après déduction de la somme de 30 187,50 euros qui lui a été versée en application d'un contrat de prévoyance, le préjudice économique de Mme E D peut donc être évalué à 65 944,83 euros.

13. Il résulte de ce qui précède que le département de la Charente-Maritime doit être condamné à verser à la société AIG Europe une somme de 120 944,83 euros en sa qualité de subrogée dans les droits des ayants droit de M. C D.

Sur l'action subrogatoire de la société AIG Europe en ce qui concerne les débours de la CPAM de la Charente-Maritime :

14. Aux termes de l'article 1346 du code civil : " La subrogation a lieu par le seul effet de la loi au profit de celui qui, y ayant un intérêt légitime, paie dès lors que son paiement libère envers le créancier celui sur qui doit peser la charge définitive de tout ou partie de la dette. ". Aux termes de l'article 1346-1 du même code : " La subrogation conventionnelle s'opère à l'initiative du créancier lorsque celui-ci, recevant son paiement d'une tierce personne, la subroge dans ses droits contre le débiteur. / Cette subrogation doit être expresse. () ". Aux termes de l'article L. 171-5 du code de la sécurité sociale : " Une convention signée par la Caisse nationale de l'assurance maladie, la Caisse centrale de la mutualité sociale agricole et, le cas échéant, la Caisse nationale d'assurance vieillesse des professions libérales et la Caisse nationale des barreaux français avec les organisations représentatives des assureurs peut définir les modalités de mise en œuvre de l'action amiable mentionnée au sixième alinéa de l'article L. 376-1 et au quatrième alinéa de l'article L. 454-1. ". Aux termes de l'article L. 376-1 du même code : " () En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée () ". En application de l'arrêté du 20 décembre 2017 relatif aux montants de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale, les montants maximum et minimum de cette indemnité sont fixés respectivement à 1 066 euros et à 104 euros à compter du 1er janvier 2018.

15. Il résulte de l'instruction qu'en vertu du protocole d'accord assureurs/organismes sociaux relatif au recouvrement des créances des organismes de protection sociale auprès des entreprises d'assurances à la suite d'accidents causés par des véhicules terrestres à moteur ou par des bicyclettes, et de son règlement d'application pratique, la CPAM de la Charente-Maritime a obtenu le remboursement, par l'assureur AIG, de ses débours d'un montant de 5 105,50 euros, ainsi que le paiement d'une indemnité forfaitaire de gestion d'un montant de 1 066 euros. Il résulte de cette convention à laquelle les articles précités du code de la sécurité sociale ont conféré un fondement légal et dont les dispositions sont invocables dans le présent litige, que le remboursement par l'assureur des dépenses de la caisse a pour effet de le subroger dans les droits de cette dernière.

16. Il y a lieu de retenir la totalité des débours de la CPAM de la Charente-Maritime, consistant en un capital décès d'un montant de 3 450 euros et des frais funéraires d'un montant de 1 655,50 euros.

17. Le département ayant été redevable à la CPAM de la Charente-Maritime de l'indemnité forfaitaire de gestion de 1 066 euros prévue à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale, en l'absence de subrogation de la société AIG Europe dans les droits de celle-ci, il y a lieu de le condamner à rembourser l'indemnité d'un même montant versée au même titre par l'assureur à la caisse.

18. Il résulte de ce qui précède que le département de la Charente-Maritime doit être condamné à verser à la société AIG Europe une somme de 6 171,50 euros en sa qualité de subrogée dans les droits de la CPAM de la Charente-Maritime.

19. Il résulte de tout ce qui précède que le département de la Charente-Maritime doit être condamné à verser à la société AIG Europe une somme totale de 127 116,33 euros.

Sur les frais du litige :

20. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du département de la Charente-Maritime une somme de 1 300 euros à verser à la société requérante au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

21. Faute de dépens, la demande de condamnation aux dépens du département de la Charente-Maritime ne peut qu'être rejetée.

DECIDE :

Article 1er : Le département de la Charente-Maritime est condamné à verser à la société AIG Europe une somme totale de 127 116,33 euros.

Article 2 : Le département de la Charente-Maritime versera à la société AIG Europe une somme de 1 300 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société AIG Europe, au département de la Charente-Maritime et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Charente-Maritime.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Jarrige, président,

Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 11 décembre 2023.

La rapporteure,

Signé

A. THEVENET-BRECHOTLe président,

Signé

A. JARRIGE

La greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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