jeudi 18 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2200063 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 3ème chambre |
| Avocat requérant | SCP DICE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 janvier 2022 et 22 mai 2023, Mme B A, représentée par la SCP Dicé Avocats, demande au tribunal :
1°) d'ordonner, avant dire droit, une expertise aux fins d'évaluer la nature et le quantum des préjudices subis à la suite de sa chute dans le cimetière de Loudun le 21 juillet 2020 ;
2°) de condamner la commune de Loudun à lui verser une somme de 2 500 euros à titre de provision ;
3°) de mettre à la charge de la commune de Loudun une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
-sa requête est recevable ;
-sa chute, survenue le 21 juillet 2020 à 18h30 dans une allée secondaire du cimetière, a provoqué une double fracture de la cheville droite nécessitant une opération dès le lendemain ;
-la responsabilité de la commune de Loudun est engagée en raison d'un défaut d'entretien de l'allée secondaire du cimetière :
-le maire a également manqué à son obligation de surveillance des sépultures ;
-une expertise est nécessaire pour déterminer l'ensemble des préjudices subis.
Par un mémoire en défense enregistré le 12 octobre 2022, la commune de Loudun, représentée par la SCP Drouineau, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 1 000 euros soit mise à la charge de Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
-la requête est irrecevable du fait de sa tardiveté ;
-à titre subsidiaire, aucun des moyens n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- Le code général des collectivités territoriales ;
- Le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Thévenet-Bréchot,
- les conclusions de Mme Bréjeon, rapporteure publique,
- et les observations de Me Perchier, représentant Mme A, et de Me Porchet, représentant la commune de Loudun.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A soutient avoir chuté le 21 juillet 2020 dans le cimetière de Loudun du fait de l'état défectueux de l'allée qu'elle empruntait. Par la présente requête, elle demande au tribunal de condamner la commune de Loudun à lui verser une somme de 2 500 euros à titre de provision en réparation du préjudice subi et d'ordonner, avant dire droit, une expertise médicale afin d'évaluer la nature et le quantum des préjudices subis.
Sur la fin de non-recevoir
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle. () ". Aux termes de l'article L. 112-3 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute demande adressée à l'administration fait l'objet d'un accusé de réception. () ". Aux termes de l'article L. 112-6 du même code : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation. () ".
3. Il résulte du principe de sécurité juridique que le destinataire d'une décision administrative individuelle qui a reçu notification de cette décision ou en a eu connaissance dans des conditions telles que le délai de recours contentieux ne lui est pas opposable doit, s'il entend obtenir l'annulation ou la réformation de cette décision, saisir le juge dans un délai raisonnable, qui ne saurait, en règle générale et sauf circonstances particulières, excéder un an. Toutefois, cette règle ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique qui, s'ils doivent être précédés d'une réclamation auprès de l'administration, ne tendent pas à l'annulation ou à la réformation de la décision rejetant tout ou partie de cette réclamation mais à la condamnation de la personne publique à réparer les préjudices qui lui sont imputés. La prise en compte de la sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause indéfiniment des situations consolidées par l'effet du temps, est alors assurée par les règles de prescription prévues par la loi n° 68-1250 du 31 décembre 1968 ou, en ce qui concerne la réparation des dommages corporels, par l'article L. 1142-28 du code de la santé publique.
4. Il résulte de l'instruction que, par courriers du 27 juillet 2020 et du 20 juillet 2021, Mme A a demandé à la commune de Loudun l'indemnisation des préjudices subis du fait de sa chute dans le cimetière. Aucun accusé de réception n'a été notifié à l'intéressée, ni aucune décision expresse. Par suite, le délai de recours de deux mois, prévu par les dispositions précitées de l'article R. 421-1 du code de justice administrative, ne lui est pas opposable et sa requête introduite le 7 janvier 2022 n'est pas tardive.
Sur la responsabilité
5. Aux termes de l'article L. 2213-8 du code général des collectivités territoriales : " Le maire assure la police des funérailles et des cimetières. ". L'article L. 2321-2 du même code dispose que : " Les dépenses obligatoires [des communes] comprennent notamment : () 14° La clôture des cimetières, leur entretien et leur translation dans les cas déterminés par le chapitre III du titre II du livre II de la présente partie ; () ". Il appartient à l'usager d'un ouvrage public qui demande réparation du dommage qu'il estime avoir subi du fait de cet ouvrage d'apporter la preuve de l'existence d'un lien de causalité direct et certain entre ce dommage et l'ouvrage. Le maître de l'ouvrage ne peut être exonéré de l'obligation d'indemniser la victime qu'en apportant la preuve, soit de l'absence de défaut d'entretien normal, soit que le dommage est imputable à une faute de la victime ou à un cas de force majeure.
6. Il résulte de l'instruction, et notamment d'une attestation établie par l'époux de Mme A, témoin direct de l'accident survenu le 21 juillet 2020 à 18h30, que la requérante a glissé en déambulant dans une allée secondaire du cimetière et que sa cheville s'est coincée sous une pierre tombale. Il résulte des pièces médicales versées au débat qu'après avoir été conduite aussitôt aux urgences de l'hôpital de Loudun, Mme A a été transportée le lendemain, 22 juillet 2020, au centre hospitalier de Châtellerault où elle a été immédiatement opérée d'une fracture bi malléolaire complexe de la cheville droite. Ainsi les éléments médicaux sont concordants avec les déclarations de la requérante et de son époux pour établir que l'accident s'est produit au cimetière de Loudun dans les circonstances exposées par la requérante. Il résulte de l'instruction, et en particulier des photographies produites, que l'allée empruntée par la requérante présentait un dénivelé important allant jusqu'à former une excavation aux abords d'une pierre tombale. Contrairement à ce que soutient la commune, la cause de la chute de Mme A ne réside pas dans la défectuosité d'une pierre tombale dont l'entretien incombe au titulaire de la concession, mais dans le défaut d'entretien de l'allée, relevant de la responsabilité de la commune en vertu des articles L. 2213-8 et L. 2321-2 du code général des collectivités territoriales précités. Ainsi, Mme A doit être regardée comme établissant la matérialité des faits et le lien de causalité direct entre l'ouvrage public et le dommage ayant résulté pour elle de sa chute.
7. En outre, le dénivelé et l'excavation à l'origine du dommage excédaient les caractéristiques des défectuosités que tous les usagers doivent s'attendre à rencontrer et contre lesquelles ils doivent se prémunir en prenant les précautions nécessaires. Par ailleurs, la commune de Loudun n'apporte aucun élément permettant d'établir l'entretien normal de l'ouvrage alors que la preuve lui en incombe. Dès lors, Mme A est fondée à rechercher la responsabilité de la commune de Loudun au titre des conséquences dommageables de sa chute survenue le 21 juillet 2020. Toutefois, l'excavation à l'origine du dommage, de dimension importante, était visible lors de la survenue de l'accident, en pleine journée, et Mme A, résidant à Loudun, a manqué à l'obligation de prudence et de vigilance qui lui incombait. Dans ces conditions, la commune de Loudun doit être exonérée à 50% des conséquences des dommages ayant résulté pour la requérante de la chute dont elle a été victime.
Sur les préjudices :
8. Aux termes de l'article R. 621-1 du code de justice administrative : " La juridiction peut, soit d'office, soit sur la demande des parties ou de l'une d'elles, ordonner, avant dire droit, qu'il soit procédé à une expertise sur les points déterminés par sa décision. L'expert peut se voir confier une mission de médiation. Il peut également prendre l'initiative, avec l'accord des parties, d'une telle médiation. ".
9. L'état du dossier ne permet pas d'évaluer l'entièreté du préjudice subi par Mme A. Par suite, il y a lieu, avant dire droit sur ce point, d'ordonner une expertise pour qu'il en soit procédé à l'évaluation.
Sur la demande de provision :
10. Le juge du fond peut accorder une provision au créancier qui l'a saisi d'une demande indemnitaire lorsqu'il constate qu'un agissement ou un fait de l'administration a été à l'origine d'un préjudice et que, dans l'attente des résultats d'une expertise permettant de déterminer l'ampleur de celui-ci, il est en mesure de fixer un montant provisionnel dont il peut anticiper qu'il restera inférieur au montant total qui sera ultérieurement défini.
11. En l'état de l'instruction, il y a lieu d'allouer à Mme A une provision de 2 000 euros.
DECIDE :
Article 1er : La commune de Loudun est responsable à 50% des conséquences dommageables de l'accident de Mme A survenu le 21 juillet 2020.
Article 2 : Il sera, avant de statuer sur la requête de Mme A, procédé par un expert, désigné par le président du tribunal administratif, à une expertise avec mission de :
- de se faire communiquer tout document relatif à l'état de santé de Mme A, de procéder à un examen sur pièce de son dossier médical ainsi que, le cas échéant, à son examen clinique ;
- d'indiquer à quelle date l'état de Mme A peut être considéré comme consolidé ;
- de décrire l'état de Mme A avant la survenance de l'accident susmentionné, pendant la période précédant la consolidation de son état et depuis la date de consolidation :
- de donner tous les éléments utiles d'appréciation sur les préjudices subis par Mme A avant et après consolidation de son état et en relation directe et certaine avec l'accident susmentionné, en particulier, sur le déficit fonctionnel temporaire, la durée de l'incapacité temporaire totale, l'incapacité permanente partielle, le préjudice esthétique permanent, l'importante des souffrances endurées, le préjudice d'agrément ainsi que le préjudice moral.
Article 3 : L'expertise aura lieu en présence de Mme A, de la commune de Loudun et de la caisse primaire d'assurance maladie de la Vienne. Les opérations d'expertise auront lieu contradictoirement. L'expert avertira les parties conformément aux dispositions de l'article R. 621-7 du code de justice administrative.
Article 4 : La commune de Loudun est condamnée à verser à Mme A une provision de 2 000 euros.
Article 5 : Tous droits et moyens des parties, sur lesquels il n'est pas expressément statué par le présent jugement sont réservés jusqu'en fin d'instance.
Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à la commune de Loudun et à la caisse primaire d'assurance maladie de la Vienne.
Délibéré après l'audience du 28 mars 2024, à laquelle siégeaient :
M. Cristille, président,
Mme Thèvenet-Bréchot, première conseillère,
Mme Duval-Tadeusz, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 avril 2024.
La rapporteure,
Signé
A. THEVENET-BRECHOTLe président,
Signé
P. CRISTILLE
La greffière,
Signé
N. COLLET
La République mande et ordonne au préfet de la Vienne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
N. COLLET
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