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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2200182

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2200182

mardi 21 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2200182
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantVACHER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 janvier 2022 et 27 janvier 2023, M. B A et Mme C D, épouse A, représentés par Me Vacher, demandent au tribunal :

1°) la décharge des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu auxquelles ils ont été assujettis au titre des années 2009 à 2017, ainsi que des pénalités correspondantes ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- ils auraient dû bénéficier des garanties de la procédure d'examen contradictoire de situation fiscale personnelle ;

- la procédure d'évaluation d'office mise en œuvre par l'administration fiscale sur le fondement de l'article L. 73 du livre des procédures fiscales est irrégulière dès lors que les revenus réintégrés dans leurs bases d'imposition ne pouvaient être regardés comme issus d'une activité occulte au sens de l'article L. 169 de ce livre ;

- l'administration a dépassé le délai de reprise, qui ne pouvait être regardé comme porté à dix ans dans la mesure où l'activité de Mme A n'était pas occulte au sens du même article L. 169 ;

- les bénéfices de l'activité en cause ne pouvaient être imposés dans la catégorie des revenus non commerciaux ;

- le montant des rehaussements ne pouvait excéder 123 090,06 euros, le tribunal correctionnel ayant limité à ce montant les dommages et intérêts dus aux anciens employeurs de Mme A ; en outre, ils ont remboursé ces sommes ;

- la majoration de 25 % pour absence d'adhésion à un centre de gestion agréé prévu par les dispositions du 7 de l'article 158 du code général des impôts n'était pas justifiée car Mme A ne relevait pas d'une profession soumise à une telle obligation ;

- la proposition de rectification n'est pas suffisamment motivée en tant qu'elle porte sur la majoration de 80 % pour activité occulte prévue par les dispositions du c du 1 de l'article 1728 du code général des impôts ; en outre, l'application de cette majoration n'est pas justifiée dans la mesure où les faits pour lesquels Mme A a été condamnée sont des faits d'escroquerie, non de détournement de fonds publics, et qu'elle les a elle-même révélés à son nouvel employeur.

Par des mémoires en défense enregistrés les 12 juillet 2022 et 7 mars 2023, la directrice départementale des finances publiques de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Henry,

- et les conclusions de M. Revel, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A a, de 2009 à 2018, obtenu le versement de sommes d'argent sur un compte bancaire ouvert au nom de son époux par la production de fausses factures au préjudice de deux établissements publics qui l'employaient. Ces faits ont donné lieu à la condamnation de Mme A pour escroquerie et de M. B A pour recel de cette infraction par un jugement du tribunal correctionnel de La Rochelle du 16 janvier 2020, devenu définitif. À la suite de ce jugement, l'administration fiscale a, après un contrôle sur pièces, assujetti les époux A à des cotisations supplémentaires d'impôt sur le revenu au titre des années 2009 à 2017 correspondant à la réintégration des sommes détournées dans leurs bases d'impositions, assorties de la majoration de 80 % des droits éludés prévue par les dispositions du c du 1 de l'article 1728 du code général des impôts. M. et Mme A demandent la décharge de ces impositions supplémentaires et des pénalités correspondantes.

Sur la régularité de la procédure d'imposition :

2. En premier lieu, les rehaussements notifiés à M. et Mme A trouvent leur origine exclusive dans les renseignements communiqués par l'autorité judiciaire à l'administration fiscale après mise en œuvre par celle-ci de son droit de communication prévu aux articles L. 81 et L. 82 C du livre des procédures fiscales. Dès lors, l'administration fiscale, qui n'a pas procédé à un contrôle ayant pour objet de vérifier la cohérence entre, d'une part, les revenus déclarés et, d'autre part, la situation patrimoniale, la situation de trésorerie et les éléments du train de vie des requérants, et qui n'était d'ailleurs pas tenue de le faire, n'avait pas à faire bénéficier les intéressés des garanties s'attachant à la procédure d'examen contradictoire de situation fiscale personnelle.

3. En second lieu, il résulte de l'article L. 73 du livre des procédures fiscales que peut être évalué d'office " () 2° Le bénéfice imposable des contribuables qui perçoivent des revenus non commerciaux ou des revenus assimilés lorsque la déclaration annuelle prévue à l'article 97 du code général des impôts n'a pas été déposée dans le délai légal () ". Le dernier alinéa de cet article précise que " Les dispositions de l'article L. 68 sont applicables dans les cas d'évaluation d'office prévus aux 1° et 2° ". Selon cet article L. 68 : " La procédure de taxation d'office () n'est applicable que si le contribuable n'a pas régularisé sa situation dans les trente jours de la notification d'une mise en demeure. Toutefois, il n'y a pas lieu de procéder à cette mise en demeure : () 3° Si le contribuable s'est livré à une activité occulte, au sens du deuxième alinéa de l'article L. 169 () ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 169 : " () le droit de reprise de l'administration s'exerce jusqu'à la fin de la dixième année qui suit celle au titre de laquelle l'imposition est due, lorsque le contribuable exerce une activité occulte ou lorsqu'il est bénéficiaire de revenus distribués par une personne morale exerçant une activité occulte. L'activité occulte est réputée exercée lorsque le contribuable ou la personne morale mentionnée à la première phrase du présent alinéa n'a pas déposé dans le délai légal les déclarations qu'il était tenu de souscrire et soit n'a pas fait connaître son activité à un centre de formalités des entreprises ou au greffe du tribunal de commerce, soit s'est livré à une activité illicite. ".

4. L'activité d'escroquerie à laquelle s'est livrée Mme A est une activité illicite dont les revenus n'ont pas été déclarés. Elle constitue, dès lors, une activité occulte au sens des dispositions du deuxième alinéa de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales, quand bien même elle a été réalisée à l'occasion des fonctions exercées par Mme A en qualité d'agent public. Par suite, le bénéfice imposable de cette activité pouvait être évalué d'office sur le fondement de l'article L. 73 du même livre, sans envoi préalable de la mise en demeure prévue à l'article L. 68.

Sur le bien-fondé des impositions :

5. En premier lieu, ainsi qu'il a été dit au point précédent, les revenus tirés par M. et Mme A de l'escroquerie réalisée par cette dernière provenaient d'une activité occulte au sens du deuxième alinéa de l'article L. 169 du livre des procédures fiscales. Dès lors, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que l'administration ne pouvait faire application du délai de reprise de dix ans prévu par ces dispositions.

6. En deuxième lieu, selon l'article 92 du code général des impôts : " 1. Sont considérés comme provenant de l'exercice d'une profession non commerciale ou comme revenus assimilés aux bénéfices non commerciaux, les bénéfices () de toutes occupations, exploitations lucratives et sources de profits ne se rattachant pas à une autre catégorie de bénéfices ou de revenus. () " Les revenus des activités illicites, qui ne se rattachent à aucune catégorie de bénéfices ou de revenus identifiée, sont imposables dans la catégorie des bénéfices non commerciaux.

7. Si Mme A était employée par les établissements qu'elle a escroqués, les sommes détournées ne correspondent pas à la rétribution de son travail au bénéfice de ses anciens employeurs, mais tirent seulement leur origine d'agissements frauduleux et constituent, dès lors, des bénéfices non commerciaux au sens des dispositions du 1 de l'article 92 du code général des impôts. Par suite, le moyen tiré de ce que les sommes provenant de ce détournement ne pouvaient être imposés dans cette catégorie de revenus doit être écarté.

8. En troisième lieu, il résulte du jugement du tribunal correctionnel de La Rochelle du 16 janvier 2020 et du détail des sommes détournées figurant en annexe de la proposition de rectification adressée aux requérants, que l'escroquerie à laquelle s'est livrée Mme A a conduit au détournement de sommes s'élevant au total à 258 603 euros. Si l'indemnisation que le tribunal a accordée aux parties civiles est moindre, ce n'est que parce que celles-ci avaient limité leurs demandes à des sommes inférieures aux détournements constatés. Par ailleurs, la circonstance que les requérants ont, postérieurement aux années auxquelles se rattachent les impositions en litige, remboursé une partie des fonds détournés en exécution du jugement du tribunal correctionnel est sans influence sur le caractère imposable de ces sommes au titre des années au cours desquelles elles ont été appréhendées. Dans ces conditions, l'administration fiscale était fondée à réintégrer l'ensemble des sommes détournées, d'un montant total de 258 603 euros, dans les bases d'imposition de M. et Mme A.

9. En dernier lieu, contrairement à ce que soutiennent M. et Mme A, les dispositions du 7 de l'article 158 du code général des impôts, qui prévoient que le montant des revenus passibles de l'impôt sur le revenu dans la catégorie des bénéfices non commerciaux selon un régime réel d'imposition est multiplié par un coefficient de 1,25 en l'absence d'adhésion à un centre de gestion agréé, ne s'appliquent pas uniquement aux personnes qui relèvent, en raison de leur profession, d'un ordre ou d'une organisation professionnelle.

Sur les pénalités :

10. Aux termes de l'article 1728 du code général des impôts : " 1. Le défaut de production dans les délais prescrits d'une déclaration ou d'un acte comportant l'indication d'éléments à retenir pour l'assiette ou la liquidation de l'impôt entraîne l'application, sur le montant des droits mis à la charge du contribuable ou résultant de la déclaration ou de l'acte déposé tardivement, d'une majoration de : () c. 80 % en cas de découverte d'une activité occulte. () ".

11. En premier lieu, la proposition de rectification adressée à M. et Mme A, qui cite les dispositions rappelées au point précédent et met en évidence que l'activité de détournement de fonds à laquelle s'est livrée Mme A a un caractère occulte, est suffisamment motivée en tant qu'elle prévoit l'application de la majoration de 80 %.

12. En second lieu, l'escroquerie réalisée par Mme A au détriment de ses anciens employeurs, qui lui a permis de détourner des fonds qui ont été versés sur un compte bancaire ouvert au nom de son époux, constitue une activité illicite qui n'a donné lieu à aucune déclaration. Il s'agit, dès lors, d'une activité occulte, qui justifiait l'application de la pénalité prévue par les dispositions du c du 1 de l'article 1728 du code général des impôts. La circonstance que Mme A a, après la plainte déposée par ses anciens employeurs, reconnu les faits qui lui étaient reprochés n'est pas de nature à remettre en cause cette qualification d'activité occulte.

13. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de M. et Mme A doit être rejetée, y compris les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. et Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et Mme C D épouse A et à la directrice départementale des finances publiques de la Vienne.

Délibéré après l'audience du 7 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Henry, premier conseiller,

M. Pipart, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 novembre 2023.

Le rapporteur,

Signé

B. HENRY

Le président,

Signé

L. CAMPOYLa greffière,

Signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

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