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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2200377

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2200377

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2200377
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantSCP B2F

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Poitiers a été saisi par M. B d’une demande d’indemnisation pour une infection nosocomiale contractée suite à une opération du pied gauche au CHU de Poitiers le 28 août 2019, ayant conduit à une amputation. Le tribunal a retenu la responsabilité de plein droit du CHU sur le fondement du I de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique, en l’absence de preuve d’une cause étrangère. Il a condamné l’établissement à verser à M. B une somme totale de 13 470 euros en réparation de ses préjudices (souffrances, préjudice esthétique, déficit fonctionnel temporaire et permanent). La CPAM du Puy-de-Dôme a également obtenu le remboursement de ses débours, soit 14 027,92 euros, assortis des intérêts légaux et d’une indemnité forfaitaire de gestion.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 février 2022, M. A B représenté par Me Brunet, demande au tribunal :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de Poitiers à lui verser une somme de 13 470 euros en réparation de ses conditions de prise en charge dans ce centre hospitalier le 28 août 2019 ;

2°) de mettre à la charge du CHU de Poitiers la somme de 3 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'infection survenue à la suite de son opération du quatrième orteil gauche au CHU de Poitiers le 28 août 2019 est une infection nosocomiale de nature à engager la responsabilité de plein droit de ce dernier sur le fondement du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique ;

- il n'est pas établi que cette infection préexistait à son admission au CHU ou qu'elle résulte d'un facteur de risque qui lui est propre, de sorte qu'il existe un lien de causalité entre cette infection et sa prise en charge le 28 août 2019 ;

- les souffrances qu'il a endurées doivent être indemnisées à hauteur de 3 000 euros ;

- le préjudice esthétique temporaire qu'il a subi doit être indemnisé à hauteur de 4 000 euros ;

- il a subi un déficit fonctionnel temporaire total qui doit être réparé à hauteur de 330 euros, puis un déficit fonctionnel temporaire partiel qui doit être indemnisé à hauteur de 600 euros ;

- son déficit fonctionnel permanent doit être réparé à hauteur de 3 540 euros ;

- il subit un préjudice esthétique permanent qui doit être évalué à 2 000 euros.

Par deux mémoires, enregistrés les 23 mai 2022 et 28 mars 2024, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Puy-de-Dôme, représentée par Me Froidefond, demande au tribunal de condamner le CHU de Poitiers à lui payer les sommes de 14 027,92 euros, en réparation des débours engagés, somme assortie des intérêts à taux légal, de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion visée à l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de mettre à la charge du CHU de Poitiers la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le relevé des débours et l'attestation d'imputabilité, établie par le médecin conseil, indépendant de la caisse locale, sont de nature à justifier de la réalité des prestations engagées ;

- elle exerce le recours subrogatoire prévu par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 8 mars 2024 et 12 avril 2024 (non communiqué), le CHU de Poitiers, représenté par Me Cariou, conclut à ce que les prétentions indemnitaires de M. B soient ramenées à de plus justes proportions et au rejet des conclusions de la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme.

Il fait valoir qu'il ne conteste pas son obligation indemnitaire au profit de M. B mais que ses prétentions indemnitaires doivent être ramenées à de plus justes proportions et que la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme ne justifie pas de la réalité des débours engagés au moyen du relevé des débours et de l'attestation d'imputabilité du médecin conseil, qui n'est pas indépendant de la caisse, notamment concernant les frais médicaux engagés le 7 octobre et le 29 octobre 2019.

La requête a été communiquée à la CPAM de Charente-Maritime, qui n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale :

- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2024 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Tiberghien,

- les conclusions de Mme Thèvenet-Bréchot, rapporteure publique,

- les observations de Me Froidefond, pour la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme.

Considérant ce qui suit :

1. Le 28 août 2019, M. B, alors âgé de 37 ans, a été admis au pôle de Montmorillon du centre hospitalier universitaire (CHU) de Poitiers afin de subir une ostéotomie du 4ème rayon du pied gauche en griffe. A la suite de cette intervention, un abcès du site opératoire a été observé et l'intéressé a été de nouveau opéré le 4 septembre 2019, avec prélèvements à visée bactériologique et placement sous antibiothérapie. Les prélèvements ont abouti à un test positif au staphylococcus epidermidis, au staphylococcus lugdunensis et au clostridium. En raison de l'évolution défavorable de la cicatrice, M. B a été amputé de cet orteil le 11 septembre 2019. M. B a saisi la commission de conciliation et d'indemnisation (CCI) de Poitou-Charentes le 26 août 2020, laquelle a désigné deux experts ayant rendu leur rapport le 13 janvier 2021 puis a conclu à son incompétence pour connaître de la demande de l'intéressé. M. B demande au tribunal la condamnation du CHU de Poitiers à réparer les conséquences de cette contamination.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de responsabilité et le lien de causalité :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. Les établissements, services et organismes susmentionnés sont responsables des dommages résultant d'infections nosocomiales, sauf s'ils rapportent la preuve d'une cause étrangère. () ". Doit être regardée comme présentant un caractère nosocomial au sens de ces dispositions une infection survenant au cours ou au décours de la prise en charge d'un patient et qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, sauf s'il est établi qu'elle a une autre origine que la prise en charge.

3. Il résulte de l'instruction et notamment de l'expertise décidée par la CCI que M. B a contracté une infection lors de l'intervention chirurgicale pratiquée au pôle de Montmorillon du CHU de Poitiers le 28 août 2019. L'évolution de cette infection a nécessité, le 4 septembre 2019, une seconde opération, à la suite de l'observation d'un abcès du site opératoire, à l'occasion duquel a été pratiquée la reprise pour lavage du site opératoire ainsi que des tests à visée bactériologique ayant permis de mettre en évidence la présence de staphylocoques. Cette infection a par la suite conduit à l'amputation du 4ème orteil gauche de M. B le 11 septembre 2019. Cette infection, survenue durant la prise en charge du 28 août 2019, qui n'était ni présente, ni en incubation au début de celle-ci, est en relation directe et certaine avec la prise en charge. Dans ces conditions, cette infection doit être regardée comme présentant un caractère nosocomial et elle engage, dès lors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'elle remplirait les conditions permettant une prise en charge au titre de la solidarité nationale, la responsabilité de plein droit du CHU de Poitiers pour les dommages en ayant résulté.

En ce qui concerne l'évaluation des préjudices :

4. Il résulte des termes du rapport d'expertise, non contestés, que la date de consolidation de l'état de santé de M. B peut être fixée au 1er avril 2020.

S'agissant des préjudices temporaires :

5. En premier lieu, il résulte de l'instruction et en particulier du rapport d'expertise que M. B a subi, avant consolidation, un déficit fonctionnel total temporaire directement imputable à l'infection entre le 4 et le 13 septembre 2019, soit une durée totale de 10 jours, un déficit fonctionnel partiel temporaire de classe III (50%) entre le 13 septembre et le 7 octobre 2019, soit une durée de 24 jours et un déficit fonctionnel partiel temporaire de classe II (25%) entre le 8 octobre et le 9 novembre 2019, soit une durée de 32 jours. Compte tenu de ces éléments, il sera fait une juste appréciation des déficits fonctionnels de M. B en lui allouant la somme totale de 480 euros.

6. En deuxième lieu, l'expert a évalué les souffrances endurées par M. B à 1.5 sur une échelle de 1 à 7, en raison de l'amputation, de la ré-hospitalisation et de l'existence de douleurs fantômes au niveau du membre amputé. Au regard de ces constatations, il sera fait une juste évaluation de ce préjudice en allouant à l'intéressé une somme de 1 500 euros.

7. En troisième lieu, l'expert a évalué le préjudice esthétique temporaire subi par M. B à un niveau de 2 sur une échelle de 7, jusqu'au 9 novembre 2019 en raison de l'immobilisation du pied et des soins d'orteils. Il sera fait une juste évaluation de ce préjudice en allouant à l'intéressé une somme de 2 000 euros.

S'agissant des préjudices permanents :

8. En premier lieu, il résulte de l'instruction qu'à la suite de l'amputation du 4ème orteil gauche de M. B, il est atteint d'un déficit fonctionnel permanent de 2%. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en lui allouant une somme de 3 000 euros.

9. En second lieu, il résulte des termes du rapport d'expertise que M. B subit un préjudice esthétique évalué à 1 sur une échelle de 7. Il sera fait une juste appréciation de ce chef de préjudice en lui allouant une somme de 1 000 euros.

10. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le CHU de Poitiers à verser une somme de 7 980 euros à M. B en réparation du préjudice qu'il a subi.

En ce qui concerne les conclusions indemnitaires de la caisse primaire :

11. Il résulte de l'instruction que la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Puy-de-Dôme justifie, par un relevé des débours et une attestation d'imputabilité établie par le médecin conseil de l'assurance maladie, dont le défendeur ne remet pas utilement en cause l'impartialité et qui n'a pas de lien de subordination avec une caisse primaire d'assurance maladie locale, de s'être acquitté des sommes de 12 324,13 euros au titre des frais hospitaliers, de 12,60 euros au titre des frais pharmaceutiques et de 49 euros au titre des dépenses de santé futures retranchés d'une franchise de 3,47 euros. Ces dépenses présentent un lien direct et certain avec l'infection nosocomiale subie par M. B. Il s'ensuit qu'il y a lieu d'allouer à la CPAM du Puy-de-Dôme une somme de 12 382,26 euros en indemnisation de ces frais.

12. En revanche, l'expert a relevé que les coliques néphrétiques que M. B a subi durant son enfance étaient de nature à interférer avec son dommage, et n'a pas inclus dans le dommage subi par l'intéressé les coliques pour lesquelles il a consulté au CHU de Poitiers les 11, 14 et 29 octobre 2019. Dès lors, la CPAM du Puy-de-Dôme ne démontre pas, au moyen de la seule attestation d'imputabilité établie par le médecin conseil, que les frais médicaux engagés pour un montant de 1 645,66 euros sur la période du 7 au 29 octobre 2019 seraient directement liés à l'infection nosocomiale qu'a subie M. B, en dépit de la demande de pièces complémentaires adressée par le tribunal en ce sens. Dans ces conditions, la CPAM n'est pas fondée à demander l'indemnisation de cette somme.

Sur les intérêts moratoires :

13. La CPAM du Puy-de-Dôme a droit aux intérêts au taux légal sur la somme de 12 382,26 euros à compter du 23 mai 2022, date d'introduction de son premier mémoire.

Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :

14. En application de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale et de l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023, il y a lieu d'allouer à la CPAM du Puy-de-Dôme la somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Sur les frais du litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHU de Poitiers le versement d'une somme de 1 300 euros à M. B et d'une somme de 1 000 euros à la CPAM du Puy-de-Dôme en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

16. En revanche, à défaut de dépens engagés en l'espèce, les conclusions présentées par la CPAM sur le fondement des dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative ne pourront également qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Le CHU de Poitiers est condamné à verser à M. B une somme de 7 980 euros.

Article 2 : Le CHU de Poitiers est condamné à verser à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme une somme de 12 382,26 euros, portant intérêts au taux légal à compter du 23 mai 2022.

Article 3 : Le CHU de Poitiers versera à M. B une somme de 1 300 euros et à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

Article 4 : Le CHU de Poitiers versera à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme une somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue par l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Charente-Maritime, à la caisse primaire d'assurance maladie du Puy-de-Dôme et au centre hospitalier universitaire de Poitiers.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Gibson-Théry, première conseillère,

M. Tiberghien, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 19 septembre 2024.

Le rapporteur,

Signé

P. TIBERGHIENLe président,

Signé

P. CRISTILLE

La greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La Greffière,

N. COLLET

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