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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201781

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201781

lundi 8 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201781
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre
Avocat requérantDE LACOSTE LAREYMONDIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 20 juillet 2022 et le 6 avril 2024, M. A D et Mme C B, épouse D, représentés par Me de Lacoste Lareymondie, demandent au tribunal :

1°) de condamner le département de la Charente-Maritime à leur verser une somme de 365 180 euros en réparation des dommages causés par les travaux d'aménagement du port de la Cotinière et les ouvrages en résultant ;

2°) de mettre à la charge du département de la Charente-Maritime une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- ils ont subi un préjudice d'agrément pendant les travaux qui sera justement indemnisé à hauteur de 80 000 euros ;

- ils ont subi un préjudice lié aux pertes de loyers saisonniers pendant les travaux qui sera justement indemnisé à hauteur de 45 180 euros ;

- ils ont subi un préjudice d'agrément du fait de l'existence même de l'ouvrage en raison de de la disparition de la vue sur mer qui sera justement indemnisé à hauteur de 80 000 euros ;

- ils ont subi un préjudice lié à la perte de valeur vénale de leur bien immobilier qui sera justement indemnisé à hauteur de 160 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 mars 2023, le département de la Charente-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Duval-Tadeusz,

- les conclusions de Mme Bréjeon, rapporteure publique,

- et les observations de Me de Lacoste Lareymondie, représentant M. et Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme D sont propriétaires d'une maison d'habitation située 32 route touristique de Matha à Saint-Pierre d'Oléron. Par arrêté du 18 mai 2018, le préfet de la Charente-Maritime a autorisé les travaux d'aménagement du port de La Cotinière situé à proximité de leur propriété, consistant notamment à rehausser et à prolonger la digue ouest du port et à réaliser un nouveau terre-plein afin d'accueillir une nouvelle criée, sous la maîtrise d'ouvrage du conseil départemental de la Charente-Maritime. Par lettre du 17 janvier 2019, M. et Mme D ont demandé au département si une indemnisation était envisagée pour compenser la perte de valeur de leur maison. Par lettre du 9 février 2019, le premier vice-président du département a rejeté leur demande. Par une lettre du 18 mars 2022, les requérants ont formé une demande d'indemnisation chiffrée. Les requérants contestent la décision implicite de rejet née du silence gardé du département de la Charente-Maritime sur leur demande indemnitaire.

Sur la responsabilité :

En ce qui concerne la responsabilité du fait de l'exécution d'un travail public :

2. Même en l'absence de faute, le maître d'ouvrage ainsi que, le cas échéant, le maître d'ouvrage délégué et les constructeurs chargés des travaux sont responsables solidairement, à l'égard des tiers, des dommages causés à ceux-ci par l'exécution d'un travail public. Ces personnes ne peuvent dégager leur responsabilité que si elles établissent que ces dommages sont imputables à un cas de force majeure ou à une faute de la victime, sans que puisse être utilement invoqué le fait d'un tiers. Lorsqu'il est saisi par un requérant, qui s'estime victime d'un dommage de travaux publics, de conclusions indemnitaires à raison d'un préjudice anormal et spécial, il appartient au juge administratif de porter une appréciation globale sur l'ensemble des chefs de dommages allégués.

3. M. et Mme D, qui ont la qualité de tiers tant au regard de l'exécution des travaux de construction qu'au regard de l'existence et du fonctionnement de l'ouvrage, soutiennent que l'aménagement du port de La Cotinière a occasionné des nuisances visuelles, sonores et d'agrément pendant les travaux. Toutefois, il résulte de l'instruction, et notamment du dossier " bruit " s'agissant de l'aménagement du port de La Cotinière daté du 28 juin 2019, qu'il a été notamment prévu qu'aucune rotation de poids-lourds d'approvisionnement en enrochement ne sera effectuée les week-ends et les nuits, que l'ensemble des engins et du matériel utilisés présenteront des caractéristiques conformes aux normes en vigueur en matière d'émission sonores, que les vitesses de circulation seront limitées, que les avertisseurs sonores seront utilisés dans les règles de sécurité en vigueur, que le stationnement des engins mobiles sera éloigné des zones habitées autant que possible, que le personnel sera sensibilisé à la problématique du bruit et que les machines bruyantes seront capotées. Il n'est pas établi que ces prescriptions n'auraient pas été respectées. Il résulte également des contrôles vibratoires de la zone Est, réalisés sur la base de capteurs sonores installés dans plusieurs propriétés dont celle des requérants, que l'ensemble des valeurs relevées indiquent que l'activité de déchargement des blocs dans la partie Est du projet d'agrandissement du port de La Cotinière est génératrice de vibrations sur les bâtis riverains mais que les niveaux de vibration sont largement inférieurs au seuil maximal recommandé permettant de garantir l'intégralité des ouvrages. Ainsi, et compte-tenu d'une part de la faible présence des requérants dans leur résidence secondaire et, d'autre part, de l'ensemble des mesures de réduction de bruit prises dans la réalisation du chantier qui, au surplus, se déroulait dans une zone auparavant déjà bruyante en raison de l'activité portuaire et de la fête foraine organisée chaque été sur le port, les requérants ne sont pas fondés à rechercher la responsabilité du département de la Charente-Maritime au titre des nuisances visuelles, sonores et d'agrément liées à l'exécution des travaux d'aménagement du port de La Cotinière.

4. M. et Mme D soutiennent également qu'ils ont subi un préjudice financier résultant de l'impossibilité de louer leur maison de 2019 à 2021 en raison des travaux. Il résulte de l'instruction que les requérants ont régulièrement loué leur maison en 2017 et en 2018. Si une réservation pour la période comprise entre le 30 juin 2019 et le 13 juillet 2019 d'un montant de 2 400 euros a été annulée par des vacanciers en raison des travaux d'aménagement du port, M. et Mme D ne démontrent pas avoir réalisé des offres de location et des mesures de publicité afin de louer leur bien pour les saisons estivales de 2019, 2020 et 2021 et sont ainsi eux-mêmes à l'origine de la perte de chance de louer leur maison durant cette période, y compris en réduisant le prix de la location, et alors que la demande locative est forte sur l'île d'Oléron pendant la période estivale. Par suite, M. et Mme D ne sont pas fondés à rechercher la responsabilité du département de la Charente-Maritime au titre du préjudice de perte de loyers.

En ce qui concerne la responsabilité du fait de l'existence d'un ouvrage public :

5. Pour retenir la responsabilité sans faute du propriétaire d'un ouvrage public à l'égard des tiers par rapport à cet ouvrage, le juge administratif apprécie si le préjudice allégué revêt un caractère anormal. Il lui revient d'apprécier si les troubles permanents qu'entraîne la présence de l'ouvrage public sont supérieurs à ceux qui affectent tout résident d'une habitation située dans une zone urbanisée, et qui se trouve normalement exposé au risque de voir des immeubles collectifs édifiés sur les parcelles voisines.

6. M. et Mme D soutiennent qu'ils subissent un préjudice d'agrément lié à l'existence même de l'ouvrage en raison de la disparition de la vue sur mer depuis leur propriété. Il résulte de l'instruction, et notamment du constat d'huissier réalisé par Me Godet le 17 décembre 2021, que les requérants bénéficiaient d'une vue dégagée sur la mer depuis leur séjour, leur cuisine, une chambre, la salle de bain, les toilettes ainsi que le jardin et que désormais, cette vue est occultée en totalité par la nouvelle criée à l'exception du jardin ne bénéficiant plus d'une vue directe et dégagée sur la mer mais uniquement d'une vue partielle.

7. M. et Mme D soutiennent que leur bien a subi une dépréciation de sa valeur en raison de l'agrandissement du port. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 26 juillet 2019 réalisé par l'expert agricole et foncier Edouard de Luze, que la dépréciation de la valeur du bien des requérants a été évaluée à 160 000 euros en hypothèse moyenne, 150 000 euros en hypothèse basse et 170 000 euros en hypothèse haute en utilisant une méthode par comparaison. Contrairement à ce que soutient le département de la Charente-Maritime en défense, la méthode par comparaison retenue par l'expert, qui tient compte de l'état du marché local et d'opérations immobilières de caractéristiques comparables, constitue une méthode fiable.

8. Dans les circonstances qui viennent d'être décrites, les préjudices que M. et Mme D subissent, spécifiquement en raison de la présence de la nouvelle criée du port de La Cotinière, excèdent ceux que peuvent normalement être appelés à subir, dans l'intérêt général, les riverains de tels ouvrages, et présentent donc le caractère d'un dommage anormal et spécial. M. et Mme D sont donc fondés à demander, au titre de la responsabilité sans faute, la condamnation du département de la Charente-Maritime à les indemniser de leurs préjudices.

Sur les préjudices :

9. En premier lieu, ainsi qu'il a été dit au point 6, M. et Mme D subissent un préjudice d'agrément lié à l'existence même de l'ouvrage en raison de la disparition de la vue sur mer depuis leur propriété. Il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en l'évaluant à 10 000 euros.

10. En dernier lieu, ainsi qu'il a été dit au point 7, l'expert a retenu une perte de valeur vénale de la propriété de M. et Mme D qu'il estime entre 150 000 et 170 000 euros. Compte tenu des éléments de l'instruction, il sera fait une juste appréciation de la perte de la valeur vénale du bien des requérants en l'évaluant à la somme de 160 000 euros.

11. Il résulte de ce qui précède que M. et Mme D sont fondés à demander la condamnation du département de la Charente-Maritime à leur verser la somme totale de 170 000 euros au titre de l'ensemble de leurs préjudices.

Sur les frais du litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de la Charente-Maritime une somme de 1 300 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : Le département de la Charente-Maritime versera à M. et Mme D une somme de 170 000 euros en réparation des préjudices subis.

Article 2 : Le département de la Charente-Maritime versera à M. et Mme D une somme de 1 300 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Mme C B, épouse D et au département de la Charente-Maritime.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cristille, président,

Mme Duval-Tadeusz, première conseillère,

Mme Gibson-Théry, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 juillet 2024.

La rapporteure,

Signé

J. DUVAL-TADEUSZ

Le président,

Signé

P. CRISTILLELa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au préfet de la Charente-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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