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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2201842

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2201842

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2201842
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Poitiers a été saisi par la société COVED d’un recours en plein contentieux contre la décision du 25 mai 2022 par laquelle le ministre du travail a retiré sa décision implicite de rejet, annulé l’autorisation de licenciement de M. B délivrée par l’inspectrice du travail et refusé ce licenciement. La société soutenait que la décision ministérielle était tardive, entachée d’un vice de procédure, et que les faits reprochés (état d’ébriété, excès de vitesse, accident) étaient établis et constitutifs d’une faute grave. Le tribunal a rejeté la requête, jugeant que le ministre avait respecté le délai de retrait et la procédure contradictoire, et que les faits n’étaient pas suffisamment établis pour justifier le licenciement d’un salarié protégé, en application du code du travail.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 27 juillet 2022 et le 13 décembre 2023, la société par actions simplifiées unipersonnelle (SASU) Collecte valorisation énergie déchets (COVED), représentée par Me Philip, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 25 mai 2022 par laquelle le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique, née le 23 mai 2022, a annulé la décision du 19 octobre 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. A B et a refusé le licenciement de ce dernier ;

2°) d'enjoindre au ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion de prendre une décision d'autorisation de licenciement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision litigieuse a été prise après l'expiration du délai de deux mois dont disposait le ministre pour rapporter sa décision implicite de rejet ; elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors que le principe du contradictoire n'a pas été respecté et que les délais impartis pour produire des informations ont été dépassés ; l'administration n'a pas tenu compte des observations qu'elle a formulées, et ce même si elles y sont visées ;

- en ce qui concerne la matérialité des faits reprochés relatifs à l'état d'ébriété de M. B, l'appréciation des faits par le ministre est erronée car elle ne tient pas compte de l'ensemble des éléments de preuve qui ont été produits, notamment les témoignages de salariés ; les références de l'éthylotest ont été fournies au ministre dans le courrier d'observations qu'elle lui a adressé le 17 mai 2022, dès lors qu'un seul type d'éthylotest était utilisé au sein de l'entreprise ; la traçabilité et la conformité de l'éthylotest utilisé, même s'ils ne figurent pas sur le compte rendu de contrôle d'alcoolémie, ont été produits ainsi que le certificat de calibrage ; la gestion d'une situation d'ébriété fait l'objet, au sein de l'entreprise, d'une procédure particulière, s'agissant, notamment, de l'évaluation et du remplissage de la fiche de contrôle et cette procédure a été communiquée à l'ensemble des salariés ; M. B a reconnu lui-même avoir consommé de l'alcool et des témoins interrogés ont pu constater sa conduite dangereuse ; son état d'alcoolémie a été constaté à deux reprises le même jour ; en tout état de cause, même sans qu'aucun test ne soit réalisé, l'état d'ébriété manifeste s'apprécie indépendamment de toute constatation chiffrée d'imprégnation d'alcoolémie et se caractérise par un certain nombre de signes extérieurs ; l'état d'alcoolémie est constitutif d'une faute grave ;

- les excès de vitesse commis par M. B ont été constatés par la directrice adjointe des infrastructures et des transports du conseil régional de Nouvelle Aquitaine qui a adressé un message en ce sens à la société ; l'outil de géolocalisation installé dans le camion a constaté les vitesses excessives ; M. B a lui-même reconnu ces excès de vitesse ; le cahier des clauses techniques particulières relatif à la collecte des déchets ménagers, impose d'équiper les véhicules de collecte d'un système de géolocalisation permettant, entre autres, de visualiser les vitesses de chaque véhicule ; il a fait l'objet d'une déclaration à la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) et d'une information au comité d'établissement en 2008 ; M. B a été informé de l'existence du dispositif de géolocalisation lors d'une formation qu'il a suivie en 2016 ; en tout état de cause, dans l'hypothèse où les éléments de preuve recueillis par le système de géolocalisation seraient écartés, les témoignages versés aux débats permettent d'établir la matérialité des faits ;

- l'accident causé par M. B a été matériellement établi par le constat amiable versé aux débats ; M. B a reconnu être responsable de cet accident ;

- les manquements de M. B ont une gravité suffisante pour justifier son licenciement ; le poste de chauffeur de bennes implique d'appliquer scrupuleusement les règles de sécurité ; M. B a déjà fait l'objet de sanctions disciplinaires, à savoir une mise à pied d'une journée après que son camion soit tombé dans le fossé et un avertissement suite à un comportement inadapté alors qu'un collègue rippeur a été percuté par un véhicule ; la conduite dangereuse en état d'ébriété consiste en une violation de ses obligations professionnelles contraires aux dispositions du code de la route, du règlement intérieur de l'entreprise, des obligations légales prévues par le code du travail qui dispose que le salarié doit prendre soin de sa santé, de sa sécurité et de celles des personnes concernées par ses actes ou ses omissions ; la violation des obligations légales, dans le cas d'espèce, doit être appréciée au regard de l'expérience professionnelle conséquente de M. B, de la nature des fonctions qu'il occupées et des formations qu'il a reçues sur cette problématique addictive ; les conséquences de ses actes auraient pu être dramatiques ; la conduite en excès de vitesse contrevient aux obligations professionnelles de M. B prévues par la réglementation du code de la route et à son obligation légale de prendre soin de sa sécurité et de celle d'autrui ; ce comportement préjudicie gravement à l'image de l'entreprise vis-à-vis de sa cliente, la communauté d'agglomération Royan Atlantique ; l'accident sur le véhicule en stationnement est de la seule responsabilité de M. B qui a violé ses obligations professionnelles de respect des règles de vigilance et de prudence et son obligation légale tirée des dispositions du code du travail consistant à prendre soin de sa sécurité et celle d'autrui.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2023, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la SASU Coved ne sont pas fondés

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de la route ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pipart,

- les conclusions de M. Revel, rapporteur public,

- et les observations de Me Le Maout, représentant la SASU Coved.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, salarié de la société par actions simplifiée (SAS) collecte valorisation énergie déchets (COVED) en tant qu'équipier de collecte depuis le 14 septembre 2008, a été élu membre titulaire du comité social et économique (CSE) suite aux élections professionnelles du 22 janvier 2019, délégué syndical le 5 février 2019 et délégué syndical central le 11 janvier 2021. Le 10 août 2021, la SASU COVED a convoqué M. B à un entretien préalable, dans le cadre d'une procédure de licenciement au motif que, le 27 juillet 2021, il a été constaté qu'il roulait à la vitesse de 80 kilomètres par heure au lieu de 50 kilomètres par heure en agglomération, puis que le 8 août 2021, il avait sérieusement endommagé le véhicule d'un particulier lors d'une manœuvre et enfin que, le 9 août 2021, un contrôle d'alcoolémie a révélé qu'il conduisait sa benne en état d'ébriété. Le 20 août 2021, le comité social et économique (CSE) a émis un avis sur le projet de licenciement de M. B. Après avoir organisé l'entretien préalable au licenciement, la SASU COVED a sollicité l'autorisation de licencier M. B, salarié protégé, pour motif personnel. Par une décision du 19 octobre 2021, l'inspectrice du travail a autorisé ce licenciement. M. B a formé un recours hiérarchique contre cette décision. Par une décision implicite, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion a rejeté ce recours. Par une décision expresse du 25 mai 2022, il a toutefois annulé cette décision implicite ainsi que la décision de l'inspectrice du travail autorisant le licenciement de M. B. La SASU COVED demande au tribunal d'annuler cette dernière décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 2422-1 du code du travail : " Le ministre chargé du travail peut annuler ou réformer la décision de l'inspecteur du travail sur le recours de l'employeur, du salarié ou du syndicat que ce salarié représente ou auquel il a donné mandat à cet effet. Ce recours est introduit dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision de l'inspecteur. Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur ce recours vaut décision de rejet ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 242-1 du code des relations entre le public et l'administration : " L'administration ne peut abroger ou retirer une décision créatrice de droits de sa propre initiative ou sur la demande d'un tiers que si elle est illégale et si l'abrogation ou le retrait intervient dans le délai de quatre mois suivant la prise de cette décision ".

3. Il résulte de ces dispositions, sous réserve de dispositions législatives contraires, que l'administration dispose d'un délai de quatre mois suivant l'édiction d'une décision créatrice de droits pour retirer cette décision, si elle est illégale. La ministre chargée du travail peut ainsi, par une décision expresse prise dans ce délai, retirer sa décision implicite de rejet si celle-ci est illégale et faire droit au recours hiérarchique par une décision expresse.

4. En l'espèce, M. B a formé, par un courrier du 19 novembre 2021 reçu le 22 novembre 2021, un recours hiérarchique contre la décision du 19 octobre 2021 de l'inspectrice du travail autorisant son licenciement. Une décision implicite de rejet du recours hiérarchique formé par le salarié devant le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion est donc née le 23 mars 2022. Dès lors que ladite décision ne pouvait être retirée que jusqu'au 23 mai 2022, le retrait en date du 25 mai 2022 est intervenu en dehors du délai de recours contentieux. Par suite, le moyen tiré de l'illégalité du retrait de la décision de l'inspectrice du travail, doit être accueilli.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 25 mai 2022 par laquelle le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique née le 23 mars 2022, a annulé la décision du 19 octobre 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. A B et a refusé le licenciement de ce dernier, doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. L'annulation de la décision litigieuse ayant pour effet de rétablir dans l'ordonnancement juridique la décision du 19 octobre 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. A B, l'exécution du présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par la société requérante doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par la SAS COVED et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : La décision du 25 mai 2022 par laquelle le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré sa décision implicite de rejet du recours hiérarchique née le 23 mai 2022, a annulé la décision du 19 octobre 2021 par laquelle l'inspectrice du travail a autorisé le licenciement de M. A B et a refusé le licenciement de ce dernier, est annulée.

Article 2 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à la SASU COVED au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de la SASU COVED est rejeté.

Article 4 : le jugement sera notifié à la société par actions simplifiée unipersonnelle Collecte valorisation énergie déchets, à M. A B et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Copie en sera adressée au directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités de Nouvelle Aquitaine.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Campoy, président,

M. Henry, premier conseiller,

M. Pipart, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

Le rapporteur,

signé

R. PIPART

Le président,

signé

L. CAMPOY La greffière,

signé

D. GERVIER

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités, en ce qui la concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

signé

D. GERVIER

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