mardi 23 avril 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2202987 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | BCPG AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 29 novembre 2022, la société par actions simplifiée (SAS) Eco'lav, représentée par la SELARL Bonneau, Castel, Portier, Guillard, demande au tribunal :
1°) de condamner l'État à lui verser une indemnité de 70 928,08 euros en réparation du préjudice qu'elle estime avoir subi en raison des mesures de restriction temporaire des usages de l'eau qui ont affecté son activité en application de l'arrêté n° 2022_DDT_SEB_730 du 18 juillet 2022 par lequel le préfet de la Vienne a réglementé temporairement les usages de l'eau réalisés à partir du réseau d'adduction d'eau potable, pour faire face à un risque de pénurie dans le département de la Vienne ;
2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 400 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- l'État doit être condamné, sur le fondement de la responsabilité sans faute pour rupture d'égalité devant les charges publiques, à réparer le préjudice qu'elle a subi en raison des mesures de restriction d'eau qui ont affecté son activité du 19 juillet au 31 octobre 2022 ; en effet, en vertu de l'arrêté du 18 juillet 2022, le lavage des véhicules dans des stations de lavage était interdit durant cette période, sans qu'aucune dérogation ne soit permise, de sorte que sa station de lavage était à l'arrêt, à l'exception des aspirateurs ; aucune autre activité professionnelle n'a été aussi directement impactée par l'arrêté que les stations de lavage ; elle a donc subi un préjudice grave, anormal et spécial ;
- elle a subi une perte de chiffre d'affaires de 47 045,68 euros et a dû engager 23 882,40 euros de frais de remise en service de sa station qui s'est dégradée après près de quatre mois de fermeture.
Par un mémoire en défense enregistré le 10 février 2023, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- le préjudice subi par la société requérante n'est pas anormal et spécial ;
- s'agissant du montant du préjudice invoqué, la société pouvait bénéficier du chômage partiel pour ses salariés et n'établit ni la nécessité des frais de remise en état allégués, ni leur réalité, la société ne produisant qu'un devis, ni leur lien avec la fermeture de la station.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'environnement ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Henry,
- les conclusions de M. Revel, rapporteur public,
- et les observations de Me Guillard, représentant la SAS Eco'lav, et de Mme A, représentant le préfet de la Vienne.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l'article L. 211-2 du code de l'environnement : " I. - Les règles générales de préservation de la qualité et de répartition des eaux superficielles, souterraines et des eaux de la mer dans la limite des eaux territoriales sont déterminées par décret en Conseil d'État. () ". Selon l'article L. 211-3 de ce code : " I. - En complément des règles générales mentionnées à l'article L. 211-2, des prescriptions nationales ou particulières à certaines parties du territoire sont fixées par décret en Conseil d'État afin d'assurer la protection des principes mentionnés à l'article L. 211-1. II. - Ces décrets déterminent en particulier les conditions dans lesquelles l'autorité administrative peut : 1° Prendre des mesures de limitation ou de suspension provisoire des usages de l'eau, pour faire face à une menace ou aux conséquences d'accidents, de sécheresse, d'inondations ou à un risque de pénurie () ". L'article R. 211-66 du même code dispose : " Les mesures générales ou particulières prévues par le 1° du II de l'article L. 211-3 pour faire face à une menace ou aux conséquences d'accidents, de sécheresse, d'inondations ou à un risque de pénurie sont prescrites par arrêté du préfet du département dit arrêté de restriction temporaire des usages de l'eau. () / () Concernant les situations de sécheresse, les mesures sont graduées selon les quatre niveaux de gravité suivants : vigilance, alerte, alerte renforcée et crise. Ces niveaux sont liés à des conditions de déclenchement caractérisées par des points de surveillance et des indicateurs relatifs à l'état de la ressource en eau. / Les mesures de restriction peuvent aller jusqu'à l'arrêt total des prélèvements, et sont définies par usage ou sous-catégories d'usage ou type d'activités, selon des considérations sanitaires, économiques et environnementales, dont les conditions sont fixées dans les arrêtés-cadres prévus à l'article R. 211-67. / () ". Aux termes de l'article R. 211-67 dudit code : " I.- Les mesures de restriction mentionnées à l'article R. 211-66 s'appliquent à l'échelle de zones d'alerte. Une zone d'alerte est définie comme une unité hydrologique ou hydrogéologique cohérente au sein d'un département, désignée par le préfet au regard de la ressource en eau. () II.- Afin de préparer les mesures à prendre et d'organiser la gestion de crise en période de sécheresse, le préfet prend un arrêté, dit arrêté-cadre, désignant la ou les zones d'alerte, indiquant les conditions de déclenchement des différents niveaux de gravité et mentionnant les mesures de restriction à mettre en œuvre par usage, sous-catégorie d'usage ou type d'activités en fonction du niveau de gravité ainsi que les usages de l'eau de première nécessité à préserver en priorité et les modalités de prise des décisions de restriction. () III.- Dès lors que le ou les préfets constatent que les conditions de franchissement d'un niveau de gravité prévues par l'arrêté-cadre sont remplies, un arrêté de restriction temporaire des usages, tel que prévu à l'article R. 211-66, est pris dans les plus courts délais et selon les modalités définies par l'arrêté-cadre, entraînant la mise en œuvre des mesures envisagées. ".
2. Par un arrêté n° 2022_DDT_SEB_730 du 18 juillet 2022, le préfet de la Vienne a réglementé temporairement les usages de l'eau réalisés à partir du réseau d'adduction d'eau potable, pour faire face à un risque de pénurie dans le département de la Vienne. Cet arrêté interdisait notamment le lavage des véhicules, y compris dans des stations de lavage professionnelles, sauf impératif sanitaire. Cette interdiction n'a été levée qu'à compter du 1er novembre 2022. La société par actions simplifiée (SAS) Eco-lav, qui exploite une station de lavage de véhicules à Châtellerault (Vienne), a ainsi été contrainte de cesser ses activités de lavage du 19 juillet au 31 octobre 2022. Elle demande la condamnation de l'État, sur le fondement de la responsabilité sans faute pour rupture d'égalité devant les charges publiques, à réparer le préjudice qu'elle estime avoir subi du fait de cette interdiction.
3. Les mesures légalement prises, dans l'intérêt général, par les autorités de police peuvent ouvrir droit à réparation sur le fondement du principe de l'égalité devant les charges publiques au profit des personnes qui, du fait de leur application, subissent un préjudice anormal, grave et spécial.
4. Une interdiction temporaire d'usage de l'eau justifiée par une période de sécheresse ne peut être regardée comme un aléa excédant ceux que comporte nécessairement l'exploitation d'une station de lavage de véhicules, en particulier dans un bassin notoirement marqué par un déséquilibre structurel entre la ressource en eaux et les usages. En outre, les mesures de restriction des usages de l'eau prises par le préfet de la Vienne par l'arrêté du 18 juillet 2022 n'ont affecté la société requérante que pour une période limitée au regard de la gravité de la situation de sécheresse connue à l'été 2022. Enfin, ces mesures ont touché indifféremment toutes les stations de lavage du département et des mesures de restriction des usages de l'eau, résultant de l'arrêté attaqué ou d'autres arrêtés pris par le préfet au cours de la période de basses eaux de l'année 2022, ont également affecté considérablement d'autres activités économiques, en particulier les activités agricoles. Dans ces conditions, le préjudice subi par la société requérante du fait de l'impossibilité d'exploiter sa station de lavage du 19 juillet au 31 octobre 2022 ne peut être regardé comme revêtant un caractère anormal, grave et spécial.
5. Il résulte de ce qui précède que la requête de la SAS Eco'lav doit être rejetée, y compris les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : La requête de la SAS Eco'lav est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée Eco'lav et au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires.
Copie en sera adressée à la préfète de la région Centre-Val de Loire, préfète coordonnatrice du bassin Loire-Bretagne, et au préfet de la Vienne.
Délibéré après l'audience du 9 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Campoy, président,
M. Henry, premier conseiller,
M. Pipart, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 avril 2024.
Le rapporteur,
Signé
B. HENRY
Le président,
Signé
L. CAMPOYLa greffière,
Signé
D. GERVIER
La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
D. GERVIER
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