vendredi 17 mai 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Poitiers |
| Section | Tribunal Administratif de Poitiers |
| N° Dossier | TA86-2301564 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et quatre mémoires enregistrés le 13 juin 2023, le 8 septembre 2023, le 11 octobre 2023, le 22 février 2024 et le 23 février 2024, M. A H et Mme G B, épouse H, représentés par Me Ruffie, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) de condamner l'Etat à leur verser une provision de 63 818,22 euros en réparation de leurs divers préjudices assortie des intérêts de droit et d'une astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de l'ordonnance à intervenir ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 4 004,98 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la responsabilité de l'Etat est engagée en raison de son refus d'accorder le concours de la force publique pour l'expulsion des occupants du logement dont ils sont propriétaires alors que le tribunal de proximité de Cognac les a condamnés à libérer les lieux ;
- ils ont droit à l'octroi des indemnités d'occupation augmentées des charges, ainsi qu'au remboursement des frais résultant du prêt relais qu'ils ont dû contracter pour l'acquisition de leur résidence principale, au remboursement des frais de réhabilitation du bien et des frais d'huissier et à l'indemnisation de leur préjudice moral.
Par deux mémoires en défense enregistrés le 18 juillet 2023 et le 13 décembre 2023, la préfète de la Charente conclut à titre principal au rejet de la requête, à titre subsidiaire à ce que le montant de la provision soit ramenée à la somme de 8 540 euros et au rejet du surplus des conclusions de la requête.
Elle soutient que :
- la requête est irrecevable ;
- l'Etat est responsable du préjudice des requérants pour la période d'octobre 2022 à juin 2023 mais une partie des préjudices invoqués n'est pas imputable à l'Etat au titre du refus d'octroi du concours de la force publique.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des procédures civiles d'exécution ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Le Méhauté, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative pour statuer sur les demandes de référé.
Considérant ce qui suit :
1. Par contrat conclu le 27 mai 2017, M. A H et Mme G H ont donné à bail pour une durée de trois ans à M. F C et Mme D E un appartement de type T3 de 57 m² au premier étage d'un immeuble situé 30 rue Henri Coquillaud à Cognac (Charente). Le loyer mensuel a été fixé à 450 euros et la provision pour charges à 35 euros par mois. Par un jugement du 16 novembre 2020, le juge des contentieux de la protection du tribunal de proximité de Cognac a constaté la résiliation du bail au 28 mars 2020 pour défaut de paiement des loyers et a autorisé l'expulsion des locataires avec le concours de la force publique. Toutefois, les occupants n'ayant pas quitté les lieux, l'huissier de justice a sollicité le concours de la force publique. Une demande implicite de rejet est née le 7 août 2021 du silence gardé par l'administration sur cette demande. Par lettre du 12 juin 2023, les époux H ont adressé aux services de la préfecture une demande indemnitaire préalable. Le 21 septembre 2023, le commissaire de justice a effectué la reprise des lieux. Les requérants demandent au tribunal la condamnation de l'Etat au versement d'une allocation provisionnelle en réparation des préjudices qu'ils ont subis du fait du refus de concours de la force publique pour l'expulsion des occupants irréguliers de leur appartement.
Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".
3. Il résulte de ces dispositions qu'en l'absence d'une décision de l'administration rejetant une demande formée devant elle par le requérant ou pour son compte, une requête tendant au versement d'une somme d'argent est irrecevable et peut être rejetée pour ce motif même si, dans son mémoire en défense, l'administration n'a pas soutenu que cette requête était irrecevable, mais seulement que les conclusions du requérant n'étaient pas fondées.
4. En revanche, les termes du second alinéa de l'article R. 421-1 du code de justice administrative n'impliquent pas que la condition de recevabilité de la requête tenant à l'existence d'une décision de l'administration s'apprécie à la date de son introduction. Cette condition doit être regardée comme remplie si, à la date à laquelle le juge statue, l'administration a pris une décision, expresse ou implicite, sur une demande formée devant elle. Par suite, l'intervention d'une telle décision en cours d'instance régularise la requête, sans qu'il soit nécessaire que le requérant confirme ses conclusions et alors même que l'administration aurait auparavant opposé une fin de non-recevoir fondée sur l'absence de décision.
5. Il résulte de l'instruction que, par une lettre en date du 12 juin 2023, les époux H ont adressé aux services de la préfecture une demande indemnitaire préalable avant d'introduire une requête devant le tribunal le 13 juin suivant, de sorte qu'une décision implicite de rejet est née du silence gardé sur cette demande deux mois après sa réception par l'administration. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense par la préfète de la Charente et tirée de l'absence de demande préalable doit être écartée.
Sur les conclusions tendant au versement d'une provision :
6. Aux termes de l'article R. 541-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés peut, même en l'absence d'une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l'a saisi lorsque l'existence de l'obligation n'est pas sérieusement contestable. Il peut, même d'office, subordonner le versement de la provision à la constitution d'une garantie. ".
7. Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s'assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l'existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle qui résulte du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état. Dans l'hypothèse où l'évaluation du montant de la provision résultant de cette obligation est incertaine, le juge des référés ne doit allouer de provision, le cas échéant assortie d'une garantie, que pour la fraction de ce montant qui lui parait revêtir un caractère de certitude suffisant.
En ce qui concerne l'existence d'une obligation non sérieusement contestable :
8. Aux termes de l'article L. 153-1 du code des procédures civiles d'exécution : " L'Etat est tenu de prêter son concours à l'exécution des jugements et des autres titres exécutoires. Le refus de l'Etat de prêter son concours ouvre droit à réparation. () ". L'article R. 153-1 du même code dispose : " Si l'huissier de justice est dans l'obligation de requérir le concours de la force publique, il s'adresse au préfet. / La réquisition contient une copie du dispositif du titre exécutoire. Elle est accompagnée d'un exposé des diligences auxquelles l'huissier de justice a procédé et des difficultés d'exécution. / Toute décision de refus de l'autorité compétente est motivée. Le défaut de réponse dans un délai de deux mois équivaut à un refus. / Ce refus est porté à la connaissance du créancier par l'huissier de justice. ".
9. En application de ces dispositions, l'autorité administrative est normalement tenue d'accorder le concours de la force publique en vue de l'exécution d'une décision de justice revêtue de la formule exécutoire et rendue opposable à la partie adverse. S'il en va autrement dans le cas où l'exécution forcée comporterait un risque excessif de trouble à l'ordre public, un refus justifié par l'existence d'un tel risque, quoique légal, engage la responsabilité de l'Etat à l'égard du bénéficiaire de la décision de justice.
10. Il résulte de l'instruction que par un jugement du 16 novembre 2020, le juge des contentieux de la protection du tribunal de proximité de Cognac a constaté la résiliation du bail et a ordonné l'expulsion des occupants en condamnant solidairement M. C et Mme E à payer aux requérants une indemnité d'occupation mensuelle de 485 euros à compter du 6 octobre 2020 et jusqu'à la libération effective des lieux. Le 25 février 2021, l'huissier de justice a délivré aux occupants un commandement de quitter les lieux. Le 7 juin 2021, il a sollicité le concours de la force publique. Une demande implicite de rejet est née du silence gardé par l'administration sur cette demande le 7 août 2021. Le commissaire de justice n'a pu effectuer la reprise des lieux que le 21 septembre 2023. L'existence de l'obligation d'indemnisation dont se prévalent M. et Mme H pour les préjudices qu'ils ont subis, en relation directe et certaine avec ce refus de concours de la force publique, est ainsi non sérieusement contestable pour la période d'août 2021 à septembre 2023.
En ce qui concerne le montant de la provision sollicitée :
S'agissant de la perte de loyers :
11. Il résulte de l'instruction que la période d'août 2021 à septembre 2022 a été indemnisée à la suite de deux protocoles transactionnels conclus entre la préfète de la Charente et les requérants. Dès lors, la demande d'indemnisation ne peut porter que sur la période du 1er octobre 2022 au 21 septembre 2023 inclus, date à laquelle les requérants ont pu matériellement reprendre leur bien. Eu égard au montant mensuel de 485 euros fixé par le juge judiciaire pour l'indemnité d'occupation, il y a lieu de constater que l'existence de l'obligation dont se prévalent les requérants n'est pas sérieusement contestable à hauteur de la somme de 5 820 euros et de condamner l'Etat à leur verser une provision de ce montant au titre de l'indemnité d'occupation du bien.
S'agissant des frais liés au prêt relais :
12. Au soutien de leur demande tendant au versement d'une indemnité provisionnelle de 4 659,84 euros au titre des frais occasionnés par un prêt relais, les requérants font valoir qu'ils avaient initialement le projet de financer l'acquisition de leur résidence principale par la vente de l'immeuble dont ils étaient propriétaires, situé au 30 rue Henri Coquillaud à Cognac et comprenant quatre appartements, mais que le compromis de vente conclu le 21 janvier 2022 n'a pu aboutir en raison de la condition suspensive tenant à ce que M. C et Mme E aient quitté les lieux avant la signature de l'acte authentique. Ils précisent que ne pouvant vendre leur bien, ils ont été contraints de contracter ce prêt relais. Toutefois, l'indemnisation du préjudice susceptible d'être né, pour un propriétaire, de l'impossibilité de vendre son logement au cours d'une certaine période ne saurait se cumuler à l'indemnisation d'un préjudice locatif pour cette même période. Par suite, l'indemnité provisionnelle sollicitée au titre des frais occasionnés par un prêt relais ne peut être accordée.
S'agissant des frais d'huissier :
13. Eu égard à l'état de frais détaillé établi par le commissaire de justice et produit par les requérants, il y a lieu de condamner l'Etat à leur verser, à ce titre, une provision d'un montant de 1 654,45 euros ainsi qu'ils le demandent.
S'agissant des frais de remise en état de l'appartement :
14. Lorsqu'il condamne l'Etat à indemniser le propriétaire auquel le préfet a refusé le concours de la force publique pour exécuter un jugement ordonnant l'expulsion des occupants d'un local, il appartient au juge administratif, lorsqu'il détermine le montant et la forme des indemnités alloués par lui, de prendre, au besoin d'office, les mesures nécessaires pour que sa décision n'ait pas pour effet de procurer à la victime d'un dommage, par les indemnités qu'elle a pu ou pourrait obtenir en raison des mêmes faits, une réparation supérieure au préjudice subi.
15. Il ressort du procès-verbal de reprise établi le 21 septembre 2023 par le commissaire de justice ainsi que des photographies prises par les requérants que l'appartement a été laissé par ses occupants dans un état de saleté général avec du mobilier cassé, de nombreux sacs plastiques et des cartons, " le tout sans valeur marchande " et dégageant " une odeur pestilentielle ". Les requérants fournissent un devis établi par la SARL Viseux pour un montant global de 40 228,93 euros toutes taxes comprises, représentant un coût de remise en état de 705 euros par mètre-carré. Toutefois, si le devis porte sur la rénovation des sols et des murs et plafonds de l'appartement, il inclut également la fourniture et la pose de divers équipements tels que des radiateurs électriques, une baignoire, de la robinetterie, ainsi que la réfection de l'installation électrique et la pose de faïence murale. Compte tenu des dégradations constatées dans l'appartement telles qu'elles ressortent des pièces justificatives produites et de la période de responsabilité de l'Etat, l'indemnité provisionnelle sollicitée présente un caractère non sérieusement contestable à hauteur de la somme de 25 000 euros.
S'agissant du préjudice moral :
16. Il résulte de l'instruction que le jugement du tribunal de proximité de Cognac est intervenu le 16 novembre 2020 soit près de trois ans avant la reprise par les époux H de leur appartement. Il résulte également de ce qui a été dit au point précédent que si les requérants ont pu reprendre leur bien, celui-ci est désormais fortement dégradé. Dans ces conditions, il y a lieu de condamner l'Etat à leur verser une provision d'un montant de 1 500 euros au titre du préjudice moral subi.
17. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de condamner l'Etat à verser à M. et Mme H une provision d'un montant de 33 974,45 euros. Cette somme sera augmentée des intérêts au taux légal à compter du 15 juin 2023, date de réception par l'Etat de la demande indemnitaire préalable des requérants.
18. Dès lors que les dispositions du I de l'article 1er de la loi n° 80-539 du 16 juillet 1980, reproduites à l'article L. 911-9 du code de justice administrative, permettent à la partie gagnante, en cas d'inexécution d'une décision juridictionnelle de condamnation de l'Etat passée en force de chose jugée, d'obtenir le paiement, par le comptable assignataire de la dépense, de la somme due, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions des requérants tendant au prononcé d'une astreinte.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser aux requérants en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. et Mme H une provision de 33 974,45 euros. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 15 juin 2023.
Article 2 : L'Etat versera à M. et Mme H la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. et Mme A et G H et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera adressée à la préfète de la Charente.
Fait à Poitiers, le 17 mai 2024.
Le juge des référés,
Signé
A. LE MÉHAUTÉ
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
La greffière,
Signé
G. FAVARD
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2307076
03/08/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2531339
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509870
03/08/2026
Tribunal Administratif de Lille — N° TA59-2509781
03/08/2026