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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2302487

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2302487

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2302487
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation3ème chambre - JU
Avocat requérantSELARL FRANCK COHEN AVOCAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 12 septembre 2023 et le 15 mai 2024, Mme A B, représentée par Me Cohen, demande au tribunal :

1°) d'annuler, d'une part, les décisions par lesquelles le ministre de l'intérieur a procédé à des retraits de points à la suite des infractions commises les 6 janvier 2010 et 15 février 2010, et, d'autre part, la décision référencée 48 SI du 14 janvier 2011 invalidant son permis de conduire ainsi que la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté le recours gracieux qu'elle a exercé par courrier du 18 août 2023 à l'encontre de l'ensemble de ces décisions ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de créditer les points afférents à ces infractions sur son permis de conduire et de lui restituer les points retirés à la suite des infractions commises les 23 août 2005, 21 mars 2006 et 16 août 2008 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle aurait dû bénéficier, au bout de dix ans, de la restitution des points retirés à son permis de conduire à la suite des infractions relevées les 23 août 2005, 21 mars 2006 et 26 août 2008 ;

- les retraits de points consécutifs aux infractions qu'elle a commises les 6 janvier 2010 et 15 février 2010 sont intervenus à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors qu'elle n'a pas bénéficié de l'information préalable rendue obligatoire par les articles L. 223-3 et R. 223-3 du code de la route ;

- la réalité de ces deux infractions n'est pas établie, les titres exécutoires des amendes forfaitaires majorées afférentes ne lui ayant jamais été notifiés.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête est tardive, la décision 48 SI du 14 janvier 2011, qui comprend la mention des voies et délais de recours, ayant été notifiée à la requérante le 14 janvier 2011 et ayant ainsi acquis un caractère définitif, impliquant également l'irrecevabilité des conclusions dirigées à l'encontre de la décision implicite de rejet du recours gracieux de la requérante, laquelle doit être regardée comme confirmative de la décision référencée 48 SI ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de procédure pénale ;

- le code de la route ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président du tribunal a désigné Mme C pour statuer en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

En application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative, la magistrate statuant seule a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B demande au tribunal d'annuler, d'une part, les décisions par lesquelles le ministre de l'intérieur a procédé à des retraits de points sur le capital de points affecté à son permis de conduire à la suite des infractions commises les 6 janvier 2010 et 15 février 2010, et, d'autre part, la décision du 14 janvier 2011 référencée 48 SI par laquelle le ministre de l'intérieur a constaté l'invalidité de son permis de conduire en raison d'un solde de points nul. Elle doit également être regardée comme demandant l'annulation de la décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté le recours gracieux qu'elle a formé par un courrier du 18 août 2023 à l'encontre de la décision référencée 48 SI précitée et des décisions de retrait de points effectué à la suite des infractions relevées les 6 janvier 2010 et 15 février 2010.

Sur la fin de non-recevoir opposée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer :

2. Il résulte de la combinaison des dispositions des articles R. 421-1 et R. 421-5 du code de justice administrative que le destinataire d'une décision administrative individuelle dispose, pour déférer cette décision devant la juridiction administrative, d'un délai de deux mois à compter de sa notification qui n'est opposable qu'à la condition que les délais et les voies de recours aient été indiqués dans cette notification.

3. Il résulte de l'instruction que Mme B soutient n'avoir été avisée que le 26 juin 2023, lors d'un contrôle de routine par les services de police, de l'invalidation de son permis de conduire depuis le 24 février 2011, date à laquelle la décision 48 SI du 14 janvier 2011 a été enregistrée dans le fichier national des permis de conduire, et conteste avoir jamais reçu la notification de la cette dernière décision. Si le ministre de l'intérieur soutient que le pli contenant cette décision a été présenté au domicile de la requérante le 14 janvier 2011, laquelle se serait abstenue de le retirer auprès des services postaux, il se borne à produire un modèle de décision " 48 SI ", ne permettant pas d'établir le motif pour lequel le pli n'a pas pu être remis à Mme B, le relevé d'information intégral se contentant d'indiquer à cet égard l'existence d'un " avis de passage ". En outre, il ne résulte pas de l'instruction que l'administration ait transmis à Mme B la copie de cette décision 48 SI, malgré sa demande en ce sens par un courrier du 18 août 2023. Dans ces conditions, le ministre ne peut utilement faire valoir que la décision litigieuse aurait comporté la mention des voies et délais de recours, dès lors qu'il n'apporte pas la preuve qu'elle aurait été effectivement notifiée à Mme B. Par suite, en l'absence de caractère définitif de la décision 48 SI du 14 janvier 2011 et alors que, contrairement à ce qu'allègue le ministre, la décision implicite de rejet du recours exercé par Mme B ne peut être regardée comme une décision confirmative de la décision 48 SI, les fins de non-recevoir opposées par le ministre en défense, tirées de la tardiveté de la requête, doivent être écartées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 223-3 du code de la route : " Lorsque l'intéressé est avisé qu'une des infractions entraînant retrait de points a été relevée à son encontre, il est informé des dispositions de l'article L. 223-2, de l'existence d'un traitement automatisé de ces points et de la possibilité pour lui d'exercer le droit d'accès conformément aux articles L. 225-1 à L. 225-9. / Lorsqu'il est fait application de la procédure de l'amende forfaitaire ou de la procédure de composition pénale, l'auteur de l'infraction est informé que le paiement de l'amende ou l'exécution de la composition pénale entraîne le retrait du nombre de points correspondant à l'infraction reprochée, dont la qualification est dûment portée à sa connaissance ; il est également informé de l'existence d'un traitement automatisé de ces points et de la possibilité pour lui d'exercer le droit d'accès () ". Aux termes de l'article R. 223-3 du même code : " I. - Lors de la constatation d'une infraction entraînant retrait de points, l'auteur de celle-ci est informé qu'il encourt un retrait de points si la réalité de l'infraction est établie dans les conditions définies à l'article L. 223-1. / II. - Il est informé également de l'existence d'un traitement automatisé des retraits et reconstitutions de points et de la possibilité pour lui d'accéder aux informations le concernant. Ces mentions figurent sur le document qui lui est remis ou adressé par le service verbalisateur. Le droit d'accès aux informations ci-dessus mentionnées s'exerce dans les conditions fixées par les articles L. 225-1 à L. 225-9. / III. - Lorsque le ministre de l'intérieur constate que la réalité d'une infraction entraînant retrait de points est établie dans les conditions prévues par le quatrième alinéa de l'article L. 223-1, il réduit en conséquence le nombre de points affecté au permis de conduire de l'auteur de cette infraction. () ".

5. L'information prévue par ces dispositions constitue une formalité substantielle dont l'accomplissement, qui est une garantie essentielle donnée à l'auteur de l'infraction pour lui permettre d'en contester la réalité et d'en mesurer les conséquences sur la validité de son permis, est une condition de la régularité de la procédure suivie et, partant, de la légalité du retrait de points. Il appartient à l'administration d'apporter la preuve, par tous moyens, qu'elle a satisfait à cette obligation.

En ce qui concerne les infractions commises les 6 janvier 2010 et 15 février 2010 :

6. D'une part, en application du second alinéa de l'article 529-2 du code de procédure pénale, en l'absence de paiement ou de requête en exonération, l'amende forfaitaire est majorée de plein droit et recouvrée en vertu d'un titre rendu exécutoire par le ministère public. Le paiement de l'amende forfaitaire majorée établit que le contrevenant a reçu un avis d'amende forfaitaire majorée. Le formulaire d'avis d'amende forfaitaire majorée contient des informations suffisantes pour porter à sa connaissance l'ensemble des informations requises par les articles L. 223-3 et R. 223-3 du code de la route, informations qui figurent désormais dans ces avis en application de l'article A. 37-28 du code de procédure pénale issu d'un arrêté du 13 mai 2011. Dans ces conditions, lorsqu'il est établi que le titulaire du permis de conduire a payé l'amende forfaitaire majorée, il découle de cette seule constatation qu'il doit être regardé comme établi que l'administration s'est acquittée envers lui de son obligation de lui délivrer, préalablement au paiement de l'amende, les informations requises, à moins que l'intéressé, à qui il appartient à cette fin de produire l'avis qu'il a nécessairement reçu, démontre avoir été destinataire d'un avis inexact ou incomplet.

7. D'autre part, la seule circonstance que l'intéressé n'a pas été informé, lors de la constatation d'une infraction, de l'existence d'un traitement automatisé des points et de la possibilité d'y accéder n'entache pas d'illégalité la décision de retrait de points correspondante s'il ressort des pièces du dossier que ces éléments ont été portés à sa connaissance à l'occasion d'infractions antérieures suffisamment récentes. Par ailleurs, quelle que soit la date de l'infraction, la preuve de la délivrance des informations exigées par la loi peut également résulter de la circonstance que le contrevenant a acquitté l'amende forfaitaire ou l'amende forfaitaire majorée et qu'il n'a pu procéder à ce paiement qu'au moyen des documents nécessaires à cet effet, dont le modèle comporte l'ensemble des informations requises.

8. Il résulte du relevé d'information intégral que les infractions du 6 janvier 2010 et du 15 février 2010, toutes deux constatées pour non-respect de l'arrêt à un feu rouge fixe ou clignotant et ayant donné lieu au retrait de quatre points chacune, ont fait l'objet d'amendes forfaitaires majorées, dont la requérante soutient n'avoir jamais reçu notification. Si le ministre allègue le caractère récent de précédentes infractions dont les amendes forfaitaires avaient été payées par Mme B, il résulte toutefois de l'instruction que ces infractions, relevées les 23 août 2005, 21 mars 2006 et 26 août 2008, concernaient des excès de vitesse inférieurs à 20 km/heure, réprimés par une amende et le retrait d'un point chacune sur le permis de conduire de la requérante. Dans ces conditions, et alors que ces précédentes infractions concernent des faits de nature différente ayant entraîné des peines également différentes, l'administration ne produit pas de document établissant l'accomplissement de la formalité d'information préalable ayant permis à l'autrice des infractions en litige d'en contester la réalité et d'en mesurer les conséquences sur la validité de son permis de conduire, de sorte qu'elle n'établit pas que l'information préalable a été délivrée, sans réserve, à la contrevenante, dans les conditions exigées par les articles L. 223-1, L. 223-3 et R. 223-3 du code de la route. Par suite, les retraits de quatre points opérés à la suite des infractions commises les 6 janvier 2010 et 15 février 2010 doivent être regardés comme intervenus au terme d'une procédure irrégulière, et doivent être annulés.

9. Il résulte de ce qui précède, dès lors qu'il ressort du relevé d'information intégral que le permis de Mme B comptait sept points avant les retraits de huit points effectués à la suite des infractions en litige, que la décision référencée 48 SI du 14 janvier 2011 et la décision implicite par laquelle le recours gracieux exercé par la requérante a été rejeté, doivent être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Lorsque la décision du ministre de l'intérieur constatant la perte de validité d'un permis de conduire pour solde de points nul est annulée par le juge administratif, cette décision est réputée n'être jamais intervenue. Pour déterminer si l'intéressé peut, en exécution du jugement, prétendre à la restitution du permis par l'administration, il y a lieu de vérifier que son solde de points n'est pas nul. Le solde doit être calculé en tenant compte, en premier lieu, des retraits de points sur lesquels reposait la décision annulée qui n'ont pas été regardés comme illégaux par le juge, en second lieu, des retraits justifiés par des infractions qui n'avaient pas été prises en compte par cette décision, y compris celles que l'intéressé a pu commettre en conduisant avec un nouveau permis obtenu dans les conditions prévues au II de l'article L. 223-5 du code de la route, et, enfin, des reconstitutions de points prévues par les dispositions applicables au permis illégalement retiré.

11. Une même personne ne saurait disposer de plus d'un permis de conduire. Par suite, le requérant qui obtient l'annulation d'une décision constatant la perte de validité de son permis alors qu'il s'est vu délivrer un nouveau permis ne peut prétendre à la restitution par l'administration du permis initial, sous réserve que son solde calculé comme indiqué ci-dessus ne soit pas nul, qu'à la condition que lui-même restitue le nouveau permis. Le jugement prononçant l'annulation doit l'en informer en précisant que, s'il souhaite qu'il soit procédé à cet échange, il doit le faire savoir à l'administration dans un délai qu'il fixe et qu'à défaut l'intéressé sera regardé comme ayant définitivement opté pour la conservation du nouveau permis. Lorsque le jugement qui a prononcé l'annulation de la décision constatant la perte de validité du permis initial ne comportait pas cette information, l'administration saisie par l'intéressé d'une demande d'échange du nouveau permis contre le permis initial doit faire droit à cette demande dès lors que le solde de points du permis initial n'est pas nul. Si aucune demande d'échange n'a été formée, il appartient à l'administration, lorsqu'elle constate la perte de validité du nouveau permis pour solde de points nul, de vérifier le solde de points du permis initial déterminé conformément aux règles indiquées ci-dessus. Si ce solde est positif, elle doit restituer ce permis à l'intéressé. Si le solde est nul, elle doit lui notifier une décision constatant qu'il a perdu le droit de conduire.

12. Il résulte de l'instruction que le permis de conduire de Mme B comportait douze points après reconstitution totale de son solde le 10 juin 2003, qu'il avait été diminué de six points compte tenu d'infractions relevées entre le 12 mars 2005 et le 23 mai 2009, et qu'un point lui avait été restitué automatiquement le 15 juin 2010, portant son solde à sept points avant l'enregistrement des deux infractions du 6 janvier 2010 et du 15 février 2010 ayant entraîné la perte de huit points. Dès lors, la requérante est fondée à demander que les points retirés à la suite des infractions relevées les 23 août 2005, 21 mars 2006 et 16 août 2008 soient restitués à son permis de conduire dix années après qu'elles sont devenues définitives, soit respectivement les 12 septembre 2015, 28 avril 2016 et 16 septembre 2018, sous réserve que le solde de son permis à ces dates soit resté positif. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que la requérante est titulaire d'un nouveau permis de conduire délivré le 7 février 2024, dont la période probatoire s'étend du 27 décembre 2013 au 27 décembre 2026, et affecté d'un solde de six points.

13. D'une part, il y a donc lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, de calculer le solde du permis invalidé de Mme B en tenant compte, en premier lieu, des retraits de points sur lesquels reposait la décision 48 SI annulée qui n'ont pas été regardés comme illégaux par le juge, en second lieu, des retraits justifiés par des infractions qui n'avaient pas été prises en compte par cette décision, y compris celles que l'intéressée a pu commettre en conduisant avec un nouveau permis obtenu dans les conditions prévues au II de l'article L. 223-5 du code de la route, et, enfin, des reconstitutions de points prévues par les dispositions applicables au permis illégalement retiré.

14. D'autre part, sous réserve que le solde ainsi calculé soit positif, il appartiendra à Mme B de restituer à l'administration son nouveau permis si elle souhaite l'échanger contre son permis initial, dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'information du ministre de l'intérieur relative au nombre de points restant, le cas échéant, crédités sur le permis de conduire initial de la requérante. A défaut de restitution, Mme B sera regardée comme ayant définitivement opté pour la conservation de son nouveau permis.

Sur les frais liés au litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

DECIDE :

Article 1 : Les décisions portant retrait de points consécutives aux infractions relevées les 6 janvier 2010 et 15 février 2010, la décision référencée 48 SI du 14 janvier 2011 et la décision implicite de rejet du recours gracieux de Mme B sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de calculer le solde du permis invalidé de Mme B, dans les conditions précisées au point 13 du présent jugement, dans un délai d'un mois à compter de sa notification.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B une somme de 900 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 juillet 2024.

La magistrate désignée,

Signé

S. GIBSON-THERYLa greffière,

Signé

N. COLLET

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

N. COLLET

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