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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2402551

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2402551

vendredi 20 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2402551
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux

Résumé IA

Le juge des référés du Tribunal Administratif de Poitiers a été saisi par la société Biogroup Astralab, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, afin de suspendre l'arrêté du préfet de la Charente du 19 septembre 2024 réquisitionnant son laboratoire de Confolens et ses personnels durant un mouvement de grève. La société soutenait que cette mesure portait une atteinte grave et manifestement illégale au droit de grève, en raison de son caractère disproportionné et de l'absence de nécessité impérieuse, l'offre de soins urgents étant maintenue par d'autres structures. Le juge a examiné l'urgence et l'atteinte à une liberté fondamentale, en application des principes constitutionnels et du code général des collectivités territoriales. La solution retenue n'est pas explicitée dans l'extrait fourni, mais le juge a statué sur la base des conditions de l'article L. 521-2.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 septembre 2024 à 9h45, la société Biogroup Astralab, représentée par la SELAS SEGIF - d'Astorg, Frovo et Associés, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de prononcer la suspension de l'exécution de l'arrêté du 19 septembre 2024 par lequel le préfet de la Charente a réquisitionné le site du laboratoire de biologie médicale Biogroup Astralab sis 18 rue Emile Roux à Confolens et de ses personnels indispensables, du vendredi 20 au lundi 23 septembre, à ses horaires habituels d'ouverture ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie compte tenu de l'imminence de la grève prévue et de la circonstance que l'arrêté en litige est de nature à faire échec à cette grève ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit de grève, atteinte qui présente un caractère injustifié et disproportionné, dès lors que la mesure ordonnée ne présente aucune utilité pour répondre au but recherché de maintien d'un service minimum de santé en matière d'offre de biologie ; en effet, son laboratoire va maintenir son activité de réalisation d'examens de biologie médicale des patients des centres hospitaliers de Confolens et de Saint-Junien, y compris les urgences, seule l'activité de prélèvement dans le cadre d'examens de routine et concernant la patientèle extérieure est concernée par la grève ; la grève de ce laboratoire ne génère par elle-même aucune atteinte à l'ordre public ni ne fait peser aucun risque ou perte de chance pour les patients ; il n'était pas nécessaire de prononcer une réquisition puisque les analyses qui pourraient revêtir un caractère urgent ou vital seront bien, même dans le cadre de la grève, prises en charge par le laboratoire Biogroup Astralab ; les analyses urgentes seront également gérées par le laboratoire du centre hospitalier d'Angoulême ou par celui de l'hôpital de Saint-Junien ; ainsi aucune analyse vitale n'échappera à une prise en charge ; l'ARS est dans l'impossibilité de démontrer quelles analyses seraient en souffrance et pour quel volume, ou d'établir l'absence d'alternative pour leur prise en charge ; les motifs invoqués pour la réquisition sont vagues, imprécis et non étayés par des éléments factuels et chiffrés ; le préfet demande simplement de rouvrir le site ; la liste des analyses urgentes n'est pas précisée ni celles des personnels ; il existe des alternatives à cette réquisition, le centre hospitalier d'Angoulême étant doté d'un laboratoire de biologie médicale ; l'arrêté contesté ne précise pas les modalités d'exécution de la réquisition à défaut de définir la nature et l'étendue des besoins impérieux devant être couverts et de préciser les personnels réquisitionnés ; la réquisition est une mesure de pure opportunité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution du 4 octobre 1958, notamment son Préambule ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Cristille pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 20 septembre 2024 en présence de Mme Bompard, greffière, ont été entendus :

- le rapport de M. Cristille, juge des référés ;

- les observations de Me Gayraud pour la société Biogroup Astralab, qui reprend l'argumentation de la requête et ajoute que la prise en charge des analyses sera assurée, que l'activité du site de Confolens correspond à une activité pré et post analyse de routine, la seule particularité tenant à son partenariat avec l'hôpital de Confolens, qu'en dépit de la grève les analyses seront faites à Saint-Junien qui dispose d'un plateau technique et se trouve à moins de 30 km, que l'organisation sans délai, par voie de réquisition, d'un service minimum est dépourvue d'utilité, la sécurité des patients et de la continuité des soins étant assurée, que la mesure de réquisition en litige n'est pas proportionnée à l'impératif d'assurer la sécurité des patients et la continuité des soins, que le préfet ne saurait se prévaloir de la soudaineté de l'annonce du mouvement de grève alors que l'annonce en a été faite le 3 septembre et que les dirigeants de la société ont des contacts régulier avec l'ARS.

Le préfet de la Charente n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 16h18.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'un appel à la grève lancé par les principaux syndicats représentatifs de la biologie médicale privée pour la période du vendredi 20 au lundi 23 septembre 2024, la société Biogroup Astralab a informé le 19 septembre 2024 notamment l'agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine que son laboratoire, composé de dix-sept sites répartis dans plusieurs départements, participerait à la mobilisation. Par un arrêté en date du 19 septembre 2024, notifié le même jour à 16h53 par courrier électronique, le préfet de la Charente a procédé à la réquisition du site de la société Biogroup Astralab, sis 18 rue Emile Roux à Confolens et de ses personnels indispensables, du vendredi 20 au lundi 23 septembre, à ses horaires habituels d'ouverture. La société Biogroup Astralab demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. Le droit de grève, mentionné dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 auquel renvoie le préambule de la Constitution du 4 octobre 1958, constitue une liberté fondamentale au sens des dispositions précitées de l'article L. 512-2 du code de justice administrative.

4. L'arrêté portant réquisition d'un site d'analyse de la société requérante a directement pour effet de faire obstacle à l'exercice du droit de grève en contraignant ce laboratoire à maintenir son activité normale de prélèvement à ses horaires habituels d'ouverture, du 20 au 23 septembre 2024 inclus. Cet arrêté crée ainsi une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

5. Aux termes de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales : " La police municipale est assurée par le maire, toutefois () 4° En cas d'urgence, lorsque l'atteinte constatée ou prévisible au bon ordre, à la salubrité, à la tranquillité et à la sécurité publiques l'exige et que les moyens dont dispose le préfet ne permettent plus de poursuivre les objectifs pour lesquels il détient des pouvoirs de police, celui-ci peut, par arrêté motivé, pour toutes les communes du département ou plusieurs ou une seule d'entre elles, réquisitionner tout bien ou service, requérir toute personne nécessaire au fonctionnement de ce service ou à l'usage de ce bien et prescrire toute mesure utile jusqu'à ce que l'atteinte à l'ordre public ait pris fin ou que les conditions de son maintien soient assurées. L'arrêté motivé fixe la nature des prestations requises, la durée de la mesure de réquisition ainsi que les modalités de son application. Le préfet peut faire exécuter d'office les mesures prescrites par l'arrêté qu'il a édicté. () ". Si le préfet, dans le cadre des pouvoirs qu'il tient du 4° de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales, peut légalement requérir des services, même privés, dans le but d'assurer le maintien d'un service minimum suffisant pour garantir la sécurité des patients et la continuité des soins, il ne peut toutefois prendre que les mesures imposées par l'urgence et proportionnées aux nécessités de l'ordre public, au nombre desquelles figurent les impératifs de santé publique.

6. Il résulte de l'instruction que le laboratoire en grève, dont le site situé 18 rue Emile Roux à Confolens n'est destiné qu'à une activité de prélèvement et de restitution des résultats et non d'analyse, va continuer d'exécuter les contrats conclus avec les centres hospitaliers de Confolens, Saint-Junien, Limoges et Ussel par lesquels il procède aux analyses des prélèvements des patients de ces hôpitaux, y compris en urgence, afin d'assurer " la continuité du service pour leur établissement pendant la grève et " de ne pas pénaliser les patients en cours d'hospitalisation ", selon le message électronique diffusé par le directeur du laboratoire à ces établissements le 19 septembre 2024 à 15h57. Ainsi, les analyses demandées par ces hôpitaux continueront d'être prises en charge. Dans ces conditions, contrairement à ce qu'a indiqué le préfet dans son arrêté, la grève du site en litige n'aura pas pour effet de compromettre la " sécurité de la prise en charge des personnes dont l'état de santé le nécessite ", ni de " créer un risque grave pour la santé des personnes qui nécessitent des soins en urgence ", et encore moins de porter atteinte à la continuité de " la réalisation des examens de biologie " alors que ce site se borne à transmettre aux plateaux techniques notamment à celui de Saint-Junien (87) situé à une trentaine de kilomètres les prélèvements effectués aux fins d'analyse. Par suite, la décision de réquisitionner le site du laboratoire de la société Biogroup Astralab sis 18 rue Emile Roux à Confolens, du vendredi 20 au lundi 23 septembre à ses horaires d'ouverture habituel et ses personnels indispensables, est entachée d'une illégalité manifeste qui porte une atteinte grave à la liberté fondamentale que constitue le droit de grève.

7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner, sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet de la Charente du 19 septembre 2024.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 19 septembre 2024 par lequel le préfet de la Charente a réquisitionné le site de la société Biogroup Astralab, sis 18 rue Emile Roux à Confolens et de ses personnels indispensables, du vendredi 21 au lundi 23 septembre à ses horaires habituels d'ouverture, est suspendue.

Article 2 : L'Etat versera à la société Biogroup Astralab la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Biogroup Astralab et au ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Copie en sera adressée au préfet de la Charente.

Fait à Poitiers, le 20 septembre 2024.

Le juge des référés,

Sgné

P. CRISTILLE

La République mande et ordonne au préfet de la Charente, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition,

La greffière

Pour la greffière

Signé

D. Gervier

N°2402551

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