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AccueilJurisprudence administrativeN° TA86-2402563

Tribunal Administratif de Poitiers — Décision N° TA86-2402563

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Poitiers
SectionTribunal Administratif de Poitiers
N° DossierTA86-2402563
TypeOrdonnance
RecoursPlein contentieux
PublicationC

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Poitiers, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, a été saisi par la société Bio 86 pour contester un arrêté préfectoral du 19 septembre 2024 réquisitionnant six de ses sites et ses personnels techniques pendant la grève des laboratoires de biologie médicale privée. La société soutenait que cette réquisition portait une atteinte grave et manifestement illégale au droit de grève, en raison de son caractère disproportionné et de l'existence d'alternatives pour assurer la continuité des soins urgents. Le juge des référés a rejeté la requête, estimant que la réquisition était justifiée par l'urgence tenant à la nécessité de garantir les examens biologiques indispensables aux traitements lourds (chimiothérapies, PMA) et aux prélèvements des infirmiers libéraux, et qu'elle était proportionnée compte tenu de l'incapacité des laboratoires publics à absorber ce surplus d'activité. La décision s'appuie sur les principes constitutionnels de continuité des services publics et de protection de la santé publique.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 septembre 2024 à 17h38, la société Bio 86, représentée par la SELAS SEGIF - d'Astorg, Frovo et Associés, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de prononcer la suspension de l'exécution de l'arrêté du 19 septembre 2024 par lequel le préfet de la Vienne a réquisitionné six sites de son laboratoire de biologie médicale, situés 2 rue du Pont Maria Pia à Poitiers, 1 rue de la Providence à Poitiers, 66 boulevard Blossac à Châtellerault, 2 place Porte de Chinon à Loudun, La Vallée des bas champs à Civray et 45 route de Poitiers à Chauvigny, ainsi que ses personnels techniques indispensables, du vendredi 20 au samedi 21 septembre puis le lundi 23 septembre 2024, à leurs horaires habituels d'ouverture ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la condition d'urgence est remplie compte tenu de l'imminence de la grève prévue et de la circonstance que l'arrêté en litige est de nature à faire échec à cette grève ;

- il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté fondamentale que constitue le droit de grève, qui présente un caractère injustifié et disproportionné, dès lors que son laboratoire maintient ses activités d'analyse à destination de ses établissements partenaires, qui sont pratiquées dans les sites équipés à cet effet situés à Poitiers, soit celui de Chaumont, qui est le plateau technique principal, et celui de la polyclinique qui continue aussi à accueillir les patients de l'établissement, y compris pour les urgences, et que ses sites de Blossac, Loudun, Civray et Chauvigny, qui se bornent à recevoir des patients sans analyser les prélèvements, ne sont pas en mesure de réaliser les analyses visées par la réquisition ni d'assurer le transport des échantillons dans les conditions sanitaires requises, le site de Blossac maintenant toutefois le traitement des urgences pour les centres de dialyse et le centre médical de soin immédiat (CMSI) en assurant le transport des échantillons vers les deux sites d'analyse de Poitiers, que les motifs invoqués pour la réquisition sont vagues, imprécis et non étayés par des éléments factuels et chiffrés alors que les urgences biologiques vitales ne représentent pas un volume d'analyse important, qu'il existe des alternatives à cette réquisition, le centre hospitalier universitaire de Poitiers étant doté d'un laboratoire de biologie médicale, et, enfin que l'arrêté contesté ne précise pas les modalités d'exécution de la réquisition.

Par un mémoire enregistré le 23 septembre 2024, le préfet de la Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'urgence de la réquisition est justifiée compte tenu de la grève suivie par l'ensemble des laboratoires privés, faisant obstacle aux examens à réaliser dans le cadre des procréations médicalement assistées, des chimiothérapies et des prélèvements effectués par les infirmiers libéraux à domicile, du volume d'activité de Biogroup d'environ 500 à 600 dossiers par jour, et de l'incapacité des laboratoires publics de biologie d'absorber le surplus d'activité généré par cette grève ;

- la réquisition est une mesure proportionnée dès lors qu'une souplesse a été laissée aux laboratoires pendant la période de réquisition sur les horaires des sites concernés, et que l'autre laboratoire, Cerballiance, a été également réquisitionné pour assurer la continuité de l'offre dans le sud-est du département.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution du 4 octobre 1958, notamment son Préambule ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de justice administrative.

Au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 23 septembre 2024 en présence de Mme Bompas, greffière, ont été entendus :

- le rapport de Mme Gibson-Théry, juge des référés ;

- les observations de Me Gayraud, pour la société Bio 86, qui reprend l'argumentation de la requête et ajoute que l'agence régionale de santé (ARS) était informée depuis au moins le début du mois de septembre 2024 de la grève des laboratoires comme de ses conditions de mise en œuvre permettant d'assurer la continuité des examens urgents, mais n'en a pas tenu compte, que l'ARS n'a pas procédé à une enquête d'impact de nature à préciser ce qu'elle entendait par " urgence vitale " et quels personnels devaient faire l'objet de la réquisition, que l'arrêté en litige est dénué de sens dès lors qu'il excepte le dimanche de la réquisition alors que des analyses continuent d'être effectuées le dimanche, que les examens réalisés dans le cadre des procréations médicalement assistées, des chimiothérapies et des prélèvements effectués par les infirmiers libéraux à domicile ne constituent pas des urgences, sauf pour celles qui continuent d'être prises en charge par les deux sites d'analyse de Poitiers, les infirmiers libéraux pouvant d'ailleurs y déposer les prélèvements qu'ils réalisent pendant la grève, et, enfin, que le préfet n'a pas réquisitionné le troisième laboratoire privé du département, MYXLAB, qui propose ainsi une alternative à la réquisition ; Me Gayraud demande par ailleurs que la somme mise à la charge de l'Etat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative soit portée à 10 000 euros.

Le préfet de la Vienne n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 11h00.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'un appel à la grève lancé par les principaux syndicats représentatifs de la biologie médicale privée pour la période du vendredi 20 au lundi 23 septembre 2024, la société Bio 86 a informé le 19 septembre 2024 notamment l'agence régionale de santé de Nouvelle-Aquitaine que son laboratoire, composé de douze sites répartis dans plusieurs départements, participerait à la mobilisation. Par un arrêté en date du 19 septembre 2024, le préfet de la Vienne a procédé à la réquisition de six des douze sites de la société Bio 86, à savoir les sites de Chaumont et de la Polyclinique à Poitiers, de Blossac à Châtellerault, de Loudun, de Civray et de Chauvigny, respectivement situés 2 rue du Pont Maria Pia à Poitiers, 1 rue de la Providence à Poitiers, 66 boulevard Blossac à Châtellerault, 2 place Porte de Chinon à Loudun, La Vallée des bas champs à Civray et 45 route de Poitiers à Chauvigny. L'arrêté, qui porte également réquisition des " personnels techniques indispensables " de ces sites, précise que la réquisition est effectuée aux horaires habituels d'ouverture de chacun de ces établissements, du vendredi 20 au samedi 21 puis le lundi 23 septembre 2024. La société Bio 86 demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3. Le droit de grève, mentionné dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 auquel renvoie le préambule de la Constitution du 4 octobre 1958, constitue une liberté fondamentale au sens des dispositions précitées de l'article L. 512-2 du code de justice administrative.

4. L'arrêté portant réquisition de six sites de la société requérante a directement pour effet de faire obstacle à l'exercice du droit de grève en contraignant ce laboratoire à maintenir son activité normale de prélèvement et d'analyse à ses horaires habituels d'ouverture, du 20 au 21 septembre puis le 23 septembre 2024 inclus. Cet arrêté crée ainsi une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

5. Aux termes de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales : " La police municipale est assurée par le maire, toutefois () 4° En cas d'urgence, lorsque l'atteinte constatée ou prévisible au bon ordre, à la salubrité, à la tranquillité et à la sécurité publiques l'exige et que les moyens dont dispose le préfet ne permettent plus de poursuivre les objectifs pour lesquels il détient des pouvoirs de police, celui-ci peut, par arrêté motivé, pour toutes les communes du département ou plusieurs ou une seule d'entre elles, réquisitionner tout bien ou service, requérir toute personne nécessaire au fonctionnement de ce service ou à l'usage de ce bien et prescrire toute mesure utile jusqu'à ce que l'atteinte à l'ordre public ait pris fin ou que les conditions de son maintien soient assurées. L'arrêté motivé fixe la nature des prestations requises, la durée de la mesure de réquisition ainsi que les modalités de son application. Le préfet peut faire exécuter d'office les mesures prescrites par l'arrêté qu'il a édicté. () ". Si le préfet, dans le cadre des pouvoirs qu'il tient du 4° de l'article L. 2215-1 du code général des collectivités territoriales, peut légalement requérir des services, même privés, dans le but d'assurer le maintien d'un service minimum suffisant pour garantir la sécurité des patients et la continuité des soins, il ne peut toutefois prendre que les mesures imposées par l'urgence et proportionnées aux nécessités de l'ordre public, au nombre desquelles figurent les impératifs de santé publique.

6. Il résulte de l'instruction que le laboratoire en grève va poursuivre l'exécution des contrats conclus avec ses établissements partenaires, que sont la Polyclinique Elsan de Poitiers, le Fief de Grimoire Elsan de Poitiers, la clinique Kappa de Châtellerault, les CMSI et les centre de dialyse AURA de Poitiers et de Châtellerault, en continuant la prise en charge des analyses, par ses deux sites de Poitiers, des patients hospitalisés dans ces structures ou accueillis aux services d'urgence, selon le message électronique diffusé par le président de la société Bio 86 à ces établissements le 19 septembre 2024 à 16h20. Ainsi, les analyses demandées par ces établissements continueront d'être réalisées, qu'il s'agisse d'ailleurs d'urgences médicales ou non. Dans ces conditions, contrairement à ce qu'a indiqué le préfet dans son arrêté, la grève des sites en litige n'aura pas pour effet de compromettre la " sécurité de la prise en charge des personnes dont l'état de santé le nécessite ", ni de " créer un risque grave pour la santé des personnes qui nécessitent des soins en urgence ", et encore moins de porter atteinte à la continuité de " la réalisation des examens de biologie " alors que trois des sites concernés, à Loudun, Civray et Chauvigny se bornent, en tout état de cause, à transmettre aux plateaux techniques de Chaumont et de la Polyclinique de Poitiers les prélèvements qu'ils effectuent aux fins d'analyse. En outre, le site de Blossac à Châtellerault continue d'assurer le transport des échantillons prélevés vers les deux sites d'analyse de Poitiers. Par suite, la décision de réquisitionner six des douze sites du laboratoire de la société Bio 86 situés 2 rue du Pont Maria Pia à Poitiers, 1 rue de la Providence à Poitiers, 66 boulevard Blossac à Châtellerault, 2 place Porte de Chinon à Loudun, La Vallée des bas champs à Civray et 45 route de Poitiers à Chauvigny, ainsi que ses personnels techniques indispensables, dont le préfet ne précise au demeurant ni le nombre ni les fonctions, du vendredi 20 au samedi 21 septembre puis le lundi 23 septembre 2024, à leurs horaires habituels d'ouverture, est entachée d'une illégalité manifeste qui porte une atteinte grave à la liberté fondamentale que constitue le droit de grève.

7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner, sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet de la Vienne du 19 septembre 2024.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

ORDONNE :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du 19 septembre 2024 par lequel le préfet de la Vienne a réquisitionné situés 2 rue du Pont Maria Pia à Poitiers, 1 rue de la Providence à Poitiers, 66 boulevard Blossac à Châtellerault, 2 place Porte de Chinon à Loudun, La Vallée des bas champs à Civray et 45 route de Poitiers à Chauvigny, ainsi que ses personnels techniques indispensables, du vendredi 20 au samedi 21 septembre puis le lundi 23 septembre 2024, à leurs horaires habituels d'ouverture, est suspendue.

Article 2 : L'Etat versera à la société Bio 86 la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société Bio 86 et au préfet de la Vienne.

Fait à Poitiers, le 23 septembre 2024.

La juge des référés,

Signé

S. GIBSON-THERY

La République mande et ordonne au préfet de la Vienne, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

La greffière,

Signé

D. GERVIER

N°2402551

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