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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2000728

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2000728

mercredi 6 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2000728
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL VALIERE VIALEIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 5 juin 2020 et 28 juin 2021, Mme E F et M. L B, agissant en tant que représentants légaux de leurs enfants C, J et O, et en leur nom propre, et Mme M G épouse F, agissant en son nom propre, représentés par Me Soltner, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 13 mai 2020 par laquelle le centre hospitalier universitaire (CHU) de Limoges a rejeté leur demande indemnitaire préalable ;

2°) de condamner le CHU de Limoges à leur verser la somme globale de 553 910,62 euros en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis du fait du retard de prise en charge de l'accident vasculaire cérébral (AVC) dont a été victime la jeune C, leur fille, sœur et petite-fille;

3°) de condamner cet établissement aux entiers dépens ;

4°) de mettre à la charge de cet établissement une somme de 7 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le CHU, en procédant avec retard à une imagerie par résonance magnétique (IRM) sur la jeune C, a commis une faute médicale de nature à engager sa responsabilité ;

- cette faute porte en elle l'entier dommage subi par la jeune C, à savoir une hémiplégie du côté gauche comprenant une paralysie faciale gauche, du bras et de la jambe ;

- la consolidation n'étant pas encore intervenue, il y a lieu de réserver les postes de préjudices permanents à l'exception du déficit fonctionnel permanent pour lequel il est demandé, à titre provisionnel, une somme de 50 000 euros et du préjudice d'agrément pour lequel il est demandé, à titre provisionnel également, une somme de 4 000 euros.

- les parents de la jeune C demandent :

' en leur qualité d'ayant droit de cette dernière :

• 20 000 euros au titre du préjudice scolaire ;

• 20 665,08 euros au titre de l'assistance à tierce personne ;

• 8 719,12 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

• 25 000 euros au titre des souffrances endurées ;

• 5 000 euros au titre du préjudice esthétique ;

• 4 000 euros au titre du préjudice d'agrément ;

• 50 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent.

' les préjudices propres des parents d'Amina :

• 18 533,42 euros au titre de frais divers ;

• 60 000 euros au titre du préjudice d'affection ;

• 60 000 euros au titre des préjudices extrapatrimoniaux exceptionnels.

' les préjudices propres des frères et sœurs d'Amina :

• 15 000 euros à chacun pour J et O B et 7 000 euros pour Serigne B au titre du préjudice d'affection ;

• 15 000 euros à chacun pour J et O B au titre des préjudices extra-patrimoniaux exceptionnels.

' les préjudices propres de Mme M F, grand-mère d'Amina :

• 12 000 euros au titre du préjudice d'affection

• 12 000 euros au titre des préjudices extra-patrimoniaux exceptionnels.

Par un mémoire enregistré le 7 septembre 2020, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Charente-Maritime demande au tribunal :

1°) de condamner le CHU de Limoges à lui verser la somme de 128 333,61 euros en remboursement de ses débours, somme à augmenter des intérêts de droit à compter du paiement des prestations.

2°) de condamner cet établissement à lui verser une somme de 1 091 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion ;

3°) de mettre à la charge du CHU une somme de 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Par un mémoire enregistré le 20 avril 2021, le CHU de Limoges, représenté par Me Valière-Vialeix, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de rejeter la requête des consorts B et F ;

2°) à titre subsidiaire, d'ordonner une contre-expertise médicale ;

3°) à titre infiniment subsidiaire, de limiter l'indemnisation allouée aux requérants à hauteur du taux de perte de chance retenu par l'expert, soit 33%.

4°) de rejeter la demande de la CPAM de la Charente-Maritime, subsidiairement, de limiter le montant du remboursement des débours exposés à 33%.

5°) de réduire la réclamation formulée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à hauteur de 1 500 euros.

Il soutient que :

- aucune faute n'a été commise dans la prise en charge de la jeune C ;

- l'expertise qui a été conduite à la demande du tribunal est critiquable dès lors qu'aucun expert spécialisé en neuro-pédiatrie n'a été désigné ;

- à titre subsidiaire, le taux de perte de chance subi par la jeune C ne pourra être fixé à plus de 33% ;

- l'évaluation des préjudices faite par les requérants est le plus souvent excessive au regard de la gravité de l'état antérieur de l'enfant. Par ailleurs, l'état de santé de la jeune C n'étant pas consolidé, seuls les préjudices temporaires pourront être indemnisés dans la limite du taux de perte de chance de 33%.

- s'agissant de la créance sollicitée par la CPAM, elle ne prend pas en compte l'état antérieur de la jeune C. En tout état de cause, il conviendra que l'indemnisation de la caisse prenne en compte le taux de perte de chance de 33%.

Vu :

- l'ordonnance du 8 mars 2019 par laquelle le président du tribunal a taxé les frais et honoraires de l'expertise réalisée par les docteurs Pourriat, H et Mselati, en application de l'ordonnances de référé du 11 janvier 2017 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'arrêté du 14 décembre 2021 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour l'année 2022 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. K,

- les conclusions de M. Houssais, rapporteur public,

- les observations de Me Soltner, représentant les consorts B, et de Me Veyriras, représentant le CHU de Limoges.

Considérant ce qui suit :

1. Le 21 mai 2016 en début d'après-midi, la jeune C B, alors âgée de 4 ans, a présenté un malaise brutal avec cri, perte de connaissance, révulsion oculaire et perte d'urines. Après une prise en charge par les structures mobile d'urgence et de réanimation (SMUR), elle a été prise en charge à 14h55 aux urgences pédiatriques du CHU de Limoges où a été constatée une hémiplégie gauche avec paralysie faciale homolatérale. Après la réalisation d'un scanner, d'un électroencéphalogramme (EEG), une IRM cérébrale a été réalisée à 19h30 qui conclut à la survenance d'un accident vasculaire cérébral (AVC) ischémique. Après que le corps médical ait exclu la possibilité de pratiquer une thrombolyse, une thrombectomie par trombo aspiration a été décidée et réalisée à 21h30, avec succès. Toutefois, après une période de réanimation, de sédation, un séjour en service pédiatrie du 30 mai au 23 juin 2016, une prise en charge en kinésithérapie, l'administration de différents traitements médicamenteux, une prise en charge au centre médical de Romagnat du 23 juin au 16 décembre 2016, l'enfant, malgré une récupération partielle, conserve une hémiparésie spastique gauche, responsable d'une boiterie et rendant la main gauche de l'enfant inutilisable, une hypoesthésie gauche, une hémianopsie latérale homonyme gauche, ainsi que des troubles cognitifs.

2. Estimant que le handicap, conservé par leur fille, était imputable à des fautes commises par le SMUR et par le CHU de Limoges, Mme E F et M. L B ont saisi le juge des référés du tribunal qui, par une ordonnance du 11 janvier 2017 a, sur le fondement de l'article R. 532-1 du code de justice administrative, demandé au docteur D R, médecin expert, de réaliser une expertise médicale. Les docteurs Pourriat, H et Mselati, qui ont remplacé le docteur R, ont déposé leur rapport définitif le 1er février 2019.

3. Par cette requête, Mme E F et M. L B, agissant en leur propre nom et en leur qualité de parents de la jeune C, mais aussi de parents de J et O, frères mineurs d'Amina, et S M F, grand-mère de la jeune C, demandent au tribunal de condamner le CHU de Limoges à leur verser une somme totale de 553 910,62 euros en réparation des différents préjudices qu'ils estiment avoir subis. La CPAM de la Charente- Maritime demande quant à elle au tribunal de condamner le même établissement à lui verser la somme de 128 333,61 euros en remboursement de ses débours.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. La décision de rejet du 13 mai 2020 a eu pour seul effet de lier le contentieux à l'égard de l'objet de la demande des consorts B du 18 mars 2020 qui doit s'analyser comme une demande préalable d'indemnisation. Ainsi, en formulant les conclusions susvisées, les consorts B et F ont donné à l'ensemble de leur requête le caractère d'un recours de plein contentieux de sorte qu'il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions aux fins d'annulation présentées.

Sur les conclusions indemnitaires présentées par les requérants :

En ce qui concerne la force probante du rapport d'expertise :

5. Le CHU, pour contester la pertinence des conclusions expertales et, par suite, leur valeur probante, soutient que, eu égard à l'âge de la jeune C, à son état antérieur caractérisé par des crises épileptiques et une maladie lupique ainsi qu'à la rareté de l'AVC ischémique chez les enfants, les experts désignés auraient dû être des spécialistes en neurologie et neuro-pédiatrie.

6. Outre qu'il résulte de l'instruction que le docteur H est bien neurologue, le CHU a été mis à même, dans le cadre des opérations d'expertise qui ont été diligentées de façon contradictoire, de faire entendre un médecin pédiatre le docteur I P. Il avait également toute latitude pour solliciter l'intervention d'un neurologue ou d'un neuro-pédiatre au cours de la procédure, sans attendre, comme il l'a fait, la remise du rapport d'expertise en demandant au docteur Q un rapport critique. Dans ces conditions, et alors que les experts ont suffisamment justifié leurs conclusions en se référant aux données acquises de la science, le CHU de Limoges n'est pas fondé à remettre en cause la force probante du rapport d'expertise du 1er février 2019.

En ce qui concerne le principe de responsabilité :

7. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. -Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".

8. Il résulte de l'instruction qu'après son arrivée aux urgences à 14h55, la jeune C a passé, 16h36, un scanner qui s'est avéré normal, puis un EEG à 18h00 dépourvu d'anomalie épileptique, avant qu'une IRM ne soit réalisée autour de 19h30. D'autre part, il résulte de cette même instruction, notamment du rapport d'expertise du 1er février 2019, seul à avoir été rendu de manière contradictoire, que, si les examens d'imagerie réalisés, à savoir scanner puis IRM, étaient appropriés pour écarter l'hypothèse d'un AVC ischémique, compte tenu du contexte de lupus présenté par la jeune C, pathologie à risque de thrombose vasculaire et de sa symptomatologie clinique, caractérisée notamment par une hémiplégie gauche avec paralysie faciale homolatérale, cette hypothèse d'un AVC, dont les parents de la jeune C avaient fait part à plusieurs reprises aux différents médecins depuis 13h39, devait être envisagée dès l'admission de l'enfant et conduire à la mise en œuvre de ces examens sans délais, de préférence en recourant à l'IRM en première intention. Or, ces examens, notamment le scanner qui aurait, selon les experts, " dû être réalisé vers 15h00 et [être] suivi immédiatement d'une IRM ", ont été mis en œuvre trop tardivement, de sorte que le diagnostic d'AVC ischémique, dont l'IRM est le seul examen capable de le confirmer ou de l'écarter, n'a été effectué qu'à 19h30, soit 6 heures après les premiers symptômes, et près de 5 heures après l'admission de l'enfant aux urgences. D'après ces experts, ce retard dans la réalisation et l'enchaînement de ces examens a empêché la réalisation " d'un diagnostic plus précoce d'infarctus cérébral qui aurait conduit à l'indication d'une thrombolyse dans des délais optimaux ", technique opératoire par voie veineuse qui a été envisagée sans être retenue " en raison d'un délai de prise en charge de 6h15 ". Dans ces conditions, alors qu'au demeurant l'enfant a été pris en charge au CHU par un neuro-pédiatre qui connaissait bien " sa pathologie lupique ", il y a lieu de retenir que le CHU de Limoges a commis une faute médicale en tardant à faire réaliser les examens adéquates sur la jeune C, retard qui a compromis la possibilité de pratiquer une thrombolyse et conduit au choix de pratiquer une thrombectomie.

En ce qui concerne la perte de chance :

9. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou du traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier aurait compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage advienne, la réparation qui incombe à l'hôpital devant alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue. Lorsqu'une pathologie prise en charge dans des conditions fautives a entraîné une détérioration de l'état du patient ou son décès, c'est seulement lorsqu'il peut être affirmé de manière certaine qu'une prise en charge adéquate n'aurait pas permis d'éviter ces conséquences que l'existence d'une perte de chance ouvrant droit à réparation peut être écartée.

10. D'une part, il résulte suffisamment de l'instruction, notamment du rapport d'expertise du 1er février 2019, que si le diagnostic avait été posé moins de 4 heures 30 après le début des premiers symptômes, une thrombolyse aurait été discutée et aurait probablement été proposée à la jeune C, eu égard notamment à l'expertise du CHU dans le traitement des AVC chez les adultes et à la technicité du geste chirurgical qui a finalement été réalisé, quand bien même, en 2016, aucun consensus national n'existait concernant les traitements des AVC des jeunes enfants. D'autre part, il n'est pas contesté que la mise en place d'une thrombolyse chez les adultes, référence retenue par les experts à défaut de littérature scientifique sur ce point, réduit de 33% les risques de décès ou de handicap majeur. Si le centre hospitalier soutient, en s'appuyant sur les rapports critiques du docteur P et Q, que ce taux ne peut trouver à s'appliquer dès lors en particulier que, dans le contexte inflammatoire présenté par la jeune C, la thrombolyse médicamenteuse paraissait inadaptée, il résulte de l'instruction que cette thrombolyse a été envisagée et a été écartée en raison du délai de prise en charge trop long et que la thrombectomie finalement réalisée est une technique plus invasive et plus risquée que la thrombolyse. Dans ces conditions, comme le font d'ailleurs les experts dans leur rapport du 1er février 2019, il y a lieu de fixer à 33% la perte de chance pour la jeune C d'obtenir une amélioration plus significative de son état de santé et d'éviter les séquelles qu'elle a subies à la suite de l'AVC dont elle a été victime, taux qu'admet, au demeurant, le CHU à titre subsidiaire.

En ce qui concerne les préjudices :

11. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport d'expertise que l'état de santé de la jeune C n'est pas encore consolidé, que la consolidation ne pourra intervenir qu'à sa majorité et qu'une nouvelle expertise sera alors nécessaire pour évaluer les différents préjudices. Cette circonstance ne fait toutefois pas obstacle à ce que soit mise à la charge de l'établissement public de santé, à titre provisionnel, les dépenses futures dont il est d'ores et déjà certain qu'elles devront être exposées à l'avenir, ainsi que la réparation de l'ensemble des conséquences déjà acquises consécutives à l'état de santé de l'enfant. Il appartiendra alors à cette dernière, si elle s'y croit fondée et sans qu'il y ait lieu d'ores et déjà d'ordonner une nouvelle expertise, de revenir à sa majorité devant le juge pour la fixation définitive des préjudices qui ne peuvent d'ores et déjà être réparés.

' S'agissant des préjudices subis par la jeune C :

' Quant au préjudice scolaire :

12. Il résulte de l'instruction que la jeune C a subi une rupture de sa scolarité du 29 avril 2016 au 3 septembre 2017, puis a repris une scolarité adaptée alternant jours consacrés à l'école et à sa rééducation au sein de l'IEM Grossereix à Limoges, avec une augmentation, à compter de la rentrée 2018, du nombre de jours d'école. Il n'est pas contesté qu'elle a redoublé la classe de grande section maternelle et subit des troubles cognitifs qui handicapent sa progression dans les apprentissages. Dans ces conditions, et alors que les experts doivent être regardés comme reconnaissant le caractère actuel de ce préjudice nonobstant le fait qu'ils indiquent qu'il devra faire l'objet d'une nouvelle expertise à la majorité de l'enfant, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice, en allouant après application du taux de perte de chance fixé au point 10, une somme provisionnelle de 10 000 euros.

' Quant aux frais d'assistance à tierce personne :

13. Lorsque le juge administratif indemnise dans le chef de la victime d'un dommage corporel la nécessité de recourir à l'aide d'une tierce personne, il détermine le montant de l'indemnité réparant ce préjudice en fonction des besoins de la victime et des dépenses nécessaires pour y pourvoir. Il doit à cette fin se fonder sur un taux horaire permettant, dans les circonstances de l'espèce, le recours à l'aide professionnelle d'une tierce personne d'un niveau de qualification adéquat, sans être lié par les débours effectifs dont la victime peut justifier. La circonstance que cette assistance serait assurée par un membre de sa famille est, par elle-même, sans incidence sur le droit de la victime à en être indemnisée. Afin de tenir compte des congés payés et des jours fériés prévus par l'article L. 3133-1 du code du travail, il y a lieu de calculer l'indemnisation sur la base d'une année de 412 jours.

14. En vertu des principes qui régissent l'indemnisation par une personne publique des victimes des dommages dont elle doit répondre, il y a lieu de déduire de l'indemnisation allouée à la victime d'un dommage corporel au titre des frais d'assistance par une tierce personne le montant des prestations dont elle bénéficie par ailleurs et qui ont pour objet la prise en charge de tels frais. Il en est ainsi alors même que les dispositions en vigueur n'ouvrent pas à l'organisme qui sert ces prestations un recours subrogatoire contre l'auteur du dommage. La déduction n'a toutefois pas lieu d'être lorsqu'une disposition particulière permet à l'organisme qui a versé la prestation d'en réclamer le remboursement au bénéficiaire s'il revient à meilleure fortune. Ces règles ne trouvent à s'appliquer que dans la mesure requise pour éviter une double indemnisation de la victime. Par suite, lorsque la personne publique responsable n'est tenue de réparer qu'une fraction du dommage corporel, notamment parce que la faute qui lui est imputable n'a entraîné qu'une perte de chance d'éviter ce dommage, la déduction ne se justifie, le cas échéant, que dans la mesure nécessaire pour éviter que le montant cumulé de l'indemnisation et des prestations excède le montant total des frais d'assistance par une tierce personne.

15. Il résulte de l'instruction, en particulier du rapport de l'expert judiciaire, que l'état de santé de la jeune C justifie l'aide d'une tierce personne non qualifiée à raison de 2 heures par jour. Toutefois, le CHU, en demandant la production aux débats " des justificatifs des aides perçues ", fait valoir que ce poste de préjudice est déjà indemnisé totalement ou partiellement par des prestations dont cette enfant bénéficie par ailleurs et qui ont pour objet la prise en charge de tels frais. Les requérants, dont il résulte de l'instruction qu'ils bénéficient pour le compte de leur fille de l'allocation d'éducation de l'enfant handicapé (AEEH) de base et complémentaire et qu'ils ont perçu l'allocation journalière de présence parentale, entre le 1er juin 2016 et le 28 février 2019 pour Mme F et entre le 1er juin 2016 et le 31 mai 2017 pour M. B, ne démontrent pas que les prestations ainsi versées par le département et la caisse d'allocations familiales (CAF) destinées à lui apporter une aide quotidienne n'atteindraient pas les frais d'assistance qu'ils doivent exposer pour le compte de leur fille. Dans ces conditions, les conclusions des requérants tendant à ce que le CHU soit condamné à leur verser cette somme au titre des dépenses d'assistance à tierce personne jusqu'au 3 avril 2019, doivent être rejetées.

' Quant au déficit fonctionnel :

16. D'une part, les experts ont retenu que l'AVC dont a été victime C a été responsable d'un déficit fonctionnel temporaire total du 21 mai 2016 au 30 septembre 2016, date de sortie du centre de rééducation de Romagnat, puis d'un déficit fonctionnel temporaire partiel classe IV à 75% du 30 septembre 2016 au jour de l'expertise, le 17 juillet 2018. Il sera ainsi fait une juste appréciation de ce poste de préjudice, sur la base de 500 euros par mois de déficit global en l'indemnisant, pour la période allant jusqu'au 17 juillet 2018, à hauteur de 4 416 euros, après application du taux de perte de chance.

17. D'autre part, les requérants sollicitent une indemnité provisionnelle au titre du déficit fonctionnel permanent subi par C sur la base de l'évaluation faite par les experts dans leur rapport du 1er février 2019. Il ressort de ce dernier, et n'est pas utilement contesté, que le déficit fonctionnel permanent ne sera pas inférieur à 50%. Par suite, il sera fait une juste appréciation de ce préjudice en lui allouant à ce titre, compte tenu du taux de perte de chance de 33% retenu au point 10 du présent jugement, une indemnité provisionnelle de 50 000 euros.

' Quant aux souffrances endurées :

18. Les experts estiment, sans être contestés sur ce point par le CHU défendeur, que les souffrances endurées par la victime ne seront pas inférieures à 4/7. Il résulte en outre de l'instruction, notamment du rapport d'expertise mais aussi des différentes pièces médicales produites, que la jeune C a d'ores-et-déjà éprouvé des souffrances physiques et psychologiques, notamment du fait des nombreuses périodes d'hospitalisations, des soins, et de la rééducation qu'elle suit. Il sera ainsi fait une juste appréciation de ces souffrances, en les réparant, après application du taux de perte de chance et à titre provisionnel, par l'allocation d'une somme de 4 000 euros.

' Quant au préjudice esthétique :

19. Il résulte également du rapport d'expertise qu'Amina, nonobstant l'absence de consolidation de son état de santé, a d'ores-et-déjà subi un préjudice esthétique temporaire évalué par les experts comme non inférieur à 2 sur une échelle de 7 et qui a vocation à perdurer après la consolidation. Ce préjudice est notamment constitué par une " claudication à la marche ", " une parésie faciale " et " une monoplégie du bras gauche ". Ce préjudice peut être justement évalué compte tenu du taux de perte de chance précédemment retenu, à la somme de 3 000 euros, à titre provisionnel.

' Quant au préjudice d'agrément :

20. L'expert indique " qu'il y aura un préjudice d'agrément ". Il sera ainsi alloué au titre de ce poste de préjudice, à titre provisionnel et après application du taux de perte de chance de 33%, une somme de 3 000 euros.

' S'agissant des préjudices subis par les proches de la jeune C :

' Quant aux préjudices patrimoniaux :

21. Premièrement, si les époux B soutiennent qu'ils ont dû acheter un ordinateur portable afin d'aider C dans sa scolarité, ils n'établissement pas le lien direct et certain entre cette acquisition et la faute du CHU. Par suite, leur demande doit être rejetée.

22. Deuxièmement, les époux B ne justifient pas davantage que les dépenses de déménagement, d'hébergement et " d'équipements pour faciliter la vie d'Amina " auxquelles ils ont procédé, alors que le rapport d'expertise ne fait pas état de ces besoins, étaient indispensables compte tenu de l'état de santé de la jeune C, ni qu'elles seraient en lien direct et certain avec le manquement du centre hospitalier.

23. Troisièmement, les parents d'Amina sollicitent une somme de 4 078,65 euros au titre de différents déplacements en véhicule personnel, effectués dans le cadre des opérations d'expertise et des soins nécessités par le handicap de leur fille entre le 26 juin 2016 et le 23 janvier 2019. Toutefois, la seule production de tickets d'autoroute et d'un reçu d'essence, alors qu'il ne résulte pas de l'instruction qu'ils seraient propriétaires ou locataires d'un véhicule en leur nom propre, n'est pas suffisante, en l'absence d'autres pièces justificatives, pour considérer qu'ils ont exposé personnellement ces frais de déplacement.

24. Quatrièmement, si les époux B sollicitent une indemnisation pour l'usure avancée d'un véhicule de type Dacia Duster, il résulte de l'instruction que ce véhicule appartenait jusqu'au 8 mars 2018 à M. A F et a été vendu, à cette date, au garage " Limoges diffusion automobile SAS ". Ainsi, les époux B ne justifient pas avoir personnellement subi un préjudice en lien avec l'usure prématurée de ce véhicule dont ils n'étaient pas propriétaires. Par suite, leur demande d'indemnisation à ce titre doit être rejetée.

25. Cinquièmement, les époux B ne sont pas fondés à demander le remboursement des provisions qu'ils ont versées aux docteurs H, Pourriat et Mselati dès lors que ces sommes constituent des dépens dont le remboursement est prévu par l'article R. 761-1 du code de justice administrative. Si les requérants demandent également à être remboursés des frais de médecin conseil qu'ils ont exposés dans les cadre des opérations d'expertise, ils ne justifient pas avoir exposé de tels frais. Par suite, ils ne sont pas fondés à demander à être indemnisés au titre de ces préjudices.

' Quant aux préjudices extra- patrimoniaux :

26. Compte tenu du retentissement de l'état de leur enfant sur leur propre état de santé et des troubles de toute nature dans leurs conditions d'existence, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par les parents de la jeune C, constitué de leur préjudice d'affection et de troubles dans leurs conditions d'existence, eu égard au taux de perte de chance de 33% retenu au point 10 du présent jugement, en l'évaluant à la somme de 10 000 euros pour chacun des deux parents. S'agissant du préjudice d'affection et des troubles dans les conditions d'existence subis par chacun des deux membres de la fratrie, à savoir O et J, âgés désormais de 14 et 7 ans et qui vivent avec leur petite sœur, il sera fait une juste appréciation de leur préjudice d'affection en leur allouant une somme de 5 000 euros à chacun, après application du taux de perte de chance de 33% précédemment fixé. S'agissant de Mme M F, grand-mère d'Amina, il sera fait une juste appréciation de son préjudice d'affection et de ses troubles dans les conditions d'existence en lui allouant une somme de 2 000 euros après application du taux de perte de chance. En revanche, et en l'état du dossier, il n'y a pas lieu d'allouer une indemnité à M. N B dont il n'est pas justifié ni même fait état du lien de parenté avec la jeune C et qui n'est pas mentionné dans les parties représentées à l'instance.

27. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'ordonner une nouvelle expertise, que le CHU de Limoges doit être condamné à verser à Mme C B une somme globale de 74 416 euros, à M. L B et Mme E F une somme à chacun de 10 000 euros, aux jeunes O et J B une somme à chacun de 5 000 euros, à Mme M F une somme de 2 000 euros.

Sur les conclusions de la caisse :

En ce qui concerne les conclusions tendant au remboursement de ses débours :

28. La CPAM de la Charente-Maritime demande, en fournissant une attestation d'imputabilité de son médecin conseil datée du 21 juillet 2020, le remboursement, d'une part, de frais médicaux, pharmaceutiques, d'appareillage, et de transports exposés du 4 janvier 2017 au 21 janvier 2019 pour un montant de 10 738,72 euros, d'autre part, de frais d'hospitalisation exposés de façon non continue entre le 21 mai 2016 et le 30 avril 2019 à hauteur de 117 594,89 euros. Le lien direct et certain de ces frais avec le manquement commis par le CHU est suffisamment établi par l'attestation d'imputabilité susmentionnée et les données contenues dans le rapport d'expertise. Compte tenu du taux de perte de chance de 33%, le CHU de Limoges est condamné à verser à cette caisse la somme de 42 350 euros.

En ce qui concerne les conclusions tendant au versement de l'indemnité forfaitaire de gestion :

29. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " () En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée () ". Selon les termes de l'article 1er de l'arrêté du 14 décembre 2021 relatif aux montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale pour 2022 : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 110 euros et à 1 114 euros au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2022 ".

30. En application des dispositions combinées précitées, la CPAM de la Charente-Maritime a droit à l'indemnité forfaitaire régie par les dispositions de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale pour le montant de 1 114 euros, auquel elle a été fixée par l'arrêté mentionné au point précédent.

En ce qui concerne les intérêts :

31. Lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine.

32. La CPAM de la Charente-Maritime demande à ce que les sommes qu'elle demande portent intérêts à compter du paiement des prestations. Il y a lieu de faire droit aux conclusions de la CPAM tendant à ce que les sommes qui lui sont allouées en vertu du point 29 du présent jugement portent intérêt au taux légal à compter du 7 septembre 2020, date de sa saisine du juge et dès lors qu'elle n'atteste ni même n'allègue qu'elle aurait saisi le CHU d'une demande indemnitaire préalable.

Sur les dépens :

33. Selon l'article R. 761-1 du code de justice administrative : " Les dépens comprennent les frais d'expertise, d'enquête et de toute autre mesure d'instruction dont les frais ne sont pas à la charge de l'Etat. Sous réserve de dispositions particulières, ils sont mis à la charge de toute partie perdante sauf si les circonstances particulières de l'affaire justifient qu'ils soient mis à la charge d'une autre partie ou partagés entre les parties. () ".

34. Le CHU de Limoges étant la partie perdante dans la présente instance, il y a lieu de mettre les frais d'expertise, taxés et liquidés à une somme globale 7 842,67 euros par une ordonnance du 8 mars 2019, à la charge définitive de cet établissement de santé.

Sur les frais du litige :

35. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

36. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge du CHU de Limoges le versement aux requérants d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées sur ce même fondement par la CPAM de la Charente-Maritime.

D E C I D E :

Article 1er: Le CHU de Limoges est condamné à verser à Mme C B, à titre provisionnel, une somme de 74 416 (soixante-quatorze mille quatre cent seize) euros, à M. L B et Mme E F une somme à chacun de 10 000 (dix milles) euros, aux jeunes O et J B une somme à chacun de 5 000 (cinq milles) euros, à Mme M F une somme de 2 000 (deux milles) euros.

Article 2:Le CHU de Limoges versera à la CPAM de la Charente-Maritime une somme de 42 350 (quarante-deux mille trois cent cinquante) euros en réparation des débours qu'elle a exposés pour le compte de la jeune C B, somme qui portera intérêt à compter du 7 septembre 2020.

Article 3: Le CHU de Limoges est condamné à verser à la CPAM de la Charente-Maritime une somme de 1 114 (mille cent quatorze) euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.

Article 4: Les frais d'expertise, taxés et liquidés à une somme de 7 842,67 euros (sept mille huit cent quarante-deux euros et soixante-sept centimes) sont mis à la charge du CHU de Limoges.

Article 5: Le CHU de Limoges versera à M. L B et à Mmes E et Chantal F une somme globale de 1 500 (mille cinq cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6: Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 7: Le présent jugement sera notifié à M. L B, à Mme E F et à Mme M G épouse F, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Charente-Maritime et au centre hospitalier universitaire de Limoges. Une copie en sera adressée pour informations aux experts, les docteurs H et Pourriat.

Délibéré après l'audience du 23 juin 2022 où siégeaient :

- M. Gensac, président,

- M. Martha, premier conseiller,

- M. Boschet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juillet 2022.

Le rapporteur,

F. K

Le président,

P. GENSAC

Le greffier,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

G. JOURDAN-VIALLARD

aj

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