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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2001708

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2001708

jeudi 20 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2001708
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL VALIERE VIALEIX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 19 novembre 2020, 17 septembre 2021 et le 14 février 2022, Mme C G et Mme F D, respectivement fille et veuve de M. D, représentées par Me El Kaim demandent au tribunal, selon le dernier état de leurs écritures :

1°) de condamner le centre hospitalier de Brive, à titre principal et sur la base d'un taux de perte de chance de 65%, à leur payer la somme globale de 172 996, 75 euros en réparation des préjudices qu'elles estiment avoir subis à la suite du décès de M. D alors qu'il était pris en charge par cet établissement ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner le centre hospitalier de Brive à leur verser ces sommes affectées d'un taux de perte de chance de 50% ;

3°) de mettre à la charge du centre hospitalier une somme de 4 000 euros en application de l' article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- il résulte de l'expertise ordonnée par la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI) que le centre hospitalier de Brive a commis une faute dans la prise en charge psychiatrique de M. D ;

- cette faute a été à l'origine d'une perte de chance d'éviter le passage à l'acte suicidaire de M. D de 65% ;

- les préjudices doivent être indemnisés comme suit :

· 178, 75 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire et 22 750 euros au titre des souffrances endurées par M. D ;

· 9 750 euros à verser à Mme G au titre de son préjudice d'affection et 2 600 euros au titre de son préjudice d'accompagnement,

· 19 500 euros à verser à Mme D au titre de son préjudice d'affection, 3 900 euros au titre de son préjudice d'accompagnement, 2 959, 97 euros au titre des frais d'obsèques, une somme non déterminée au titre des dépenses de santé, 111 358, 33 euros au titre son préjudice économique.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 31 mai 2021 et 28 janvier 2022, le centre hospitalier de Brive, représenté par Me Valière-Vialeix, ne conteste pas le principe de sa responsabilité à hauteur d'un taux de perte de chance de 50%, conclut au rejet des prétentions formulées au titre des préjudices d'accompagnement et du préjudice économique invoqué par Mme D et à la réduction à de plus justes proportions des autres postes de préjudices.

Par un mémoire enregistré le 2 février 2022, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) du Tarn indique au tribunal ne pas avoir de créance à faire valoir dans cette instance.

Les requérantes ont présenté un mémoire le 22 février 2022 qui a été enregistré sans être communiqué.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A

- les conclusions de M. Houssais, rapporteur public,

- et les observations de Me Veyriras, représentant le centre hospitalier de Brive.

Considérant ce qui suit :

1. M. B D, né en 1939, a été hospitalisé le 16 janvier 2018 au service rhumatologie du centre hospitalier (CH) de Brive pour le traitement de douleurs lombalgiques et un syndrome dépressif réactionnel consécutif à l'aggravation des lombalgies. Le 22 janvier 2018, l'intéressé a été informé qu'il souffrait d'un cancer de la prostate. Le 3 février 2018, M. D a quitté le centre hospitalier et a mis fin à ses jours à son domicile le 6 février 2018.

2. Estimant que le décès de M. D était imputable à une faute du centre hospitalier, Mme C G et Mme F D, en leurs qualités de fille et veuve de la victime décédée, ont saisi le 10 juillet 2019 la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des infections nosocomiales (CCI). Après que les docteurs Garnier, psychiatre et Goldberg, rhumatologue, ont déposé leur rapport d'expertise le 8 janvier 2020, la CCI a rendu un avis le 6 mars 2020 selon lequel la responsabilité du centre hospitalier dans le décès de M. D devait être retenue à hauteur d'un taux de perte de chance de 50%.

3. Par cette requête, Mme G et Mme D demandent à titre principal au tribunal, de condamner le centre hospitalier de Brive à leur verser une somme globale de 172 996, 75 euros en réparation des préjudices subis par M. D et en leur nom propre.

Sur la responsabilité du centre hospitalier de Brive :

4. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code la santé publique : " I. Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () " ;

5. Il résulte de l'instruction, et notamment du rapport d'expertise du 8 janvier 2020 mentionné au point 2, que le 15 janvier 2018, le docteur E qui a reçu en consultation M. D, a noté un syndrome dépressif réactionnel, incluant " aboulie, apragmatisme, humeur triste et clinophilie ", concomitant à des douleurs lombaires importantes inhérentes à une lombalgie chronique installée depuis plusieurs années et a préconisé, outre l'hospitalisation de l'intéressé en rhumatologie, une consultation psychiatrique. En dépit de cette indication et alors qu'il ressort des conclusions expertales que tout au long de son hospitalisation entre le 16 janvier et le 3 février 2018, différents soignants ont relevé l'état dépressif de M. D et formulé des demandes écrites et orales d'évaluation psychiatrique, seule une rencontre avec une psychologue du centre anti-douleurs a été mise en place le 22 janvier. Il ressort également du rapport d'expertise que le 3 février 2018, à la sortie de M. D du centre hospitalier, une anxiété majeure est notée dans le dossier médical de l'intéressé avec demande de consultation auprès d'un médecin psychiatre. Dans ces conditions, et alors que les experts indiquent que l'annonce le 16 janvier 2018 à M. D qu'il souffrait d'un cancer de la prostate a eu un effet d'aggravation de son état dépressif préalable, le centre hospitalier, en s'abstenant de mettre en œuvre une évaluation psychiatrique de nature à atténuer son anxiété et à diminuer les risques de passage à l'acte suicidaire, a commis une faute de nature à engager sa responsabilité, laquelle faute n'est d'ailleurs pas contestée par le centre hospitalier.

6. En revanche, si les requérantes soutiennent, en se fondant sur l'avis du 3 janvier 2020 de leur médecin conseil, le docteur psychiatre Marc Passamar, que le centre hospitalier a commis une seconde faute en n'administrant pas un traitement anti-dépresseur à M. D pendant la durée de son hospitalisation, à défaut de l'évaluation psychiatrique mentionnée au point précédent et alors qu'il résulte de l'instruction que l'intéressé s'est vu prescrire à compter du 22 janvier 2018 un hypnotique et un anxiolytique, il n'y a pas lieu de retenir que le centre hospitalier aurait commis un second manquement en s'abstenant de prescrire un anti-dépresseur à M. D.

Sur les préjudices :

7. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou du traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

8. Il résulte de l'expertise mentionnée au point 2, que l'absence de suivi psychiatrique adapté au cours de l'hospitalisation de M. D a fait perdre à celui-ci, dont les difficultés psychologiques avaient été constatées par la famille à compter de février 2017, qui souffrait de douleurs lombalgiques chroniques et qui a mal vécu l'annonce du diagnostic d'un cancer de la prostate, une chance de ne pas passer à l'acte suicidaire. Dans les circonstances de l'espèce, et alors que les experts n'ont pas relevé de manquements du centre hospitalier quant au traitement médicamenteux qui a été administré à l'intéressé pour traiter son syndrome dépressif, il sera fait une juste appréciation de ce taux de perte de chance en l'évaluant à 50 %, ainsi que le font ces mêmes experts. La réparation qui incombe au centre hospitalier de Brive doit, dès lors, être évaluée à la fraction du dommage ainsi déterminée, compte tenu de l'ampleur de la chance perdue.

En ce qui concerne les préjudices subis par M. D :

S'agissant du déficit fonctionnel temporaire :

9. M. D a subi un déficit fonctionnel temporaire de 50% imputable au syndrome dépressif du 15 janvier au 6 février 2018. Il sera ainsi fait une juste appréciation de ce préjudice en allouant une somme globale de 90 euros aux requérantes, après application du taux de perte de chance.

S'agissant des souffrances endurées :

10. Les experts ont évalué les souffrances endurées par M. D à 5 sur 7. Il sera ainsi fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en allouant aux ayants droit de l'intéressé une somme de 6 500 euros après application du taux de perte de chance.

En ce qui concerne les préjudices propres subis par Mme D et Mme G :

S'agissant du préjudice d'affection :

11. D'une part, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection subi par Mme G, fille majeure de M.D qui n'habitait pas avec son père au jour du décès, en lui allouant une somme de 2 000 euros après application du taux de perte de chance. D'autre part, au regard des circonstances du décès et alors en particulier que Mme D, veuve de la victime décédée, a découvert le corps sans vie de son mari de retour au domicile conjugal, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'affection subi par celle-ci, laquelle a partagé plus de 50 années de vie commune avec son mari, en lui allouant la somme de 12 000 euros après application du taux de perte de chance.

S'agissant du préjudice d'accompagnement :

12. D'une part, et alors que contrairement à ce qui est soutenu en défense ce poste de préjudice a été reconnu par les experts, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'accompagnement subi par Mme D, au titre des troubles et perturbations dans ses conditions d'existences entre le 16 janvier 2018 et le 6 février 2018 en lui allouant une somme de 600 euros après application du taux de perte de chance. D'autre part, le centre hospitalier versera une somme de 400 euros après application du taux de perte de chance à Mme G au titre de ce même poste de préjudice, dès lors que cette dernière justifie avoir été présente auprès de son père pendant et à l'issue de sa période d'hospitalisation.

S'agissant des frais d'obsèques :

13. Le préjudice susceptible d'ouvrir droit à indemnisation se limite aux seuls frais directement liés aux obsèques. Ainsi les frais de paroisse et de presse ne peuvent pas donner lieu à indemnisation. Le montant total des frais ouvrant droit à indemnisation s'élève donc à 4 169, 14 euros, selon la facture des pompes funèbres du 12 février 2018. Par suite, et au vu du taux de perte de chance de 50%, le CH de Brive versera à Mme D une somme de 2 086, 57 euros au titre des frais d'obsèques.

S'agissant du préjudice économique subi par Mme D :

14. Il résulte de l'instruction, notamment de l'avis d'imposition sur les revenus perçus par le foyer en 2017 que le revenu annuel moyen du ménage composé des époux D s'élevait à la somme de 60 666 euros avant le décès de M. D. Compte tenu de la part d'auto consommation du défunt qui peut être, dans les circonstances de l'espèce, évaluée à 40 % soit 24 266, 40 euros, la part des revenus du ménage disponible pour l'épouse s'élevait à la somme 36 399, 60 euros. Le revenu annuel moyen de Mme D postérieurement au décès de son mari, tel qu'il figure dans l'avis d'imposition 2019 sur les revenus perçus en 2018, incluant la pension de réversion, s'est élevé à 32 321 euros. La perte annuelle totale subie par Mme D consécutivement au décès de son époux peut donc être évaluée à la somme de 4 078, 60 euros. Le préjudice économique global subi par l'intéressée doit être déterminé en prenant en compte, d'une part, les arrérages échus de cette somme entre le décès et la date du présent jugement, soit 1717 jours, ce qui représente la somme de 19 183 euros, et, d'autre part, la capitalisation de cette même somme en considération de l'âge qu'aurait eu M. D à la date du présent jugement, soit 83 ans, et du prix de l'euro de rente viagère selon le barème de capitalisation pour 2020 publié à la Gazette du Palais, ce qui donne la somme de 27 326, 62 euros. Le préjudice économique global de Mme D consécutif au décès de son mari, constitué de l'addition de ces deux sommes, se chiffre donc à 46 509, 60 euros avant application du taux de perte de chance et à 23 254, 81 euros après application de ce taux.

S'agissant des dépenses de santé exposées par Mme D :

15. Mme D ne justifie pas de la réalité ni du montant des frais de consultation d'un psychologue qu'elle allègue avoir exposés pendant 6 mois à la suite du décès de son mari. Sa demande d'indemnisation doit par suite être rejetée.

16. Il résulte de ce qui précède que le CH de Brive versera à Mme G et à Mme D au titre des préjudices subis par M. D une somme globale de 6 590 euros, à Mme G une somme de 2 400 euros, à Mme D une somme de 37 941, 38 euros au titre des préjudices propres qu'elles ont subis.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du centre hospitalier de Brive la somme globale de 1 500 euros au titre des frais exposés par les requérantes et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: Le centre hospitalier de Brive est condamné à verser à Mme G et Mme D une somme globale de 6 590 (six mille cinq cent quatre-vingt-dix) euros au titre des préjudices subis par M. D, à Mme G une somme de 2 400 (deux mille quatre cents) euros et à Mme D une somme de 37 941,38 euros (trente-sept mille neuf cent quarante et un euros et trente-huit centimes), au titre de leurs préjudices propres.

Article 2:Le centre hospitalier de Brive versera à Mme G et à Mme D la somme globale de 1 500 (mille cinq cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3:Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4:Le présent jugement sera notifié à Mme C G, à Mme F D, au centre hospitalier de Brive et à la caisse primaire d'assurance maladie du Tarn.

Délibéré après l'audience du 6 octobre 2022 où siégeaient :

- M. Gensac, président,

- M. Martha, premier conseiller,

- M. Boschet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 octobre 2022.

Le rapporteur,

F. A

Le président,

P. GENSAC

Le greffier,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

au ministre de la santé et de la prévention en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

G. JOURDAN-VIALLARD

mf

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