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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2100175

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100175

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2100175
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème chambre
Avocat requérantSELARL BLANC-TARDIVEL-BOCOGNANO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, respectivement enregistrés le 28 janvier 2021 et le 31 mai 2023, la société par actions simplifiée unipersonnelle Serpe, représentée par Me Bocognano, demande au tribunal :

1°) de condamner le département de la Corrèze à verser à la SASU Serpe la somme de 137 119,61 euros assortie des intérêts légaux au jour de la réclamation préalable reçue le 15 avril 2020 ;

2°) de mettre à la charge du département de la Corrèze la somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable en vertu des dispositions de l'article L. 37-2 du CCAG-FCS dès lors qu'elle a été introduite dans le délai de recours contentieux ; ce n'est que le 25 août 2020 que le département de la Corrèze a exprimé clairement et sans ambiguïté son refus de s'acquitter des factures en souffrance ; le délai de réponse à sa mise en demeure du 31 mars 2020 expirait le 24 août 2020 ; sa réclamation du 21 octobre 2020 reçue le lendemain est donc recevable ;

- le département de la Corrèze n'a pas payé intégralement les factures datées du 30 juin 2019 ; la facturation des prestations était bien prévue par les bordereaux des prix unitaires des lots n°s 4 et 5 du marché ;

- la commande des prestations facturées a bien été passée ; les prestations ont été réalisées et acceptées par le pouvoir adjudicateur pour chacun des deux lots ;

- subsidiairement, le département de la Corrèze est tenu au paiement des deux factures sur le terrain de l'enrichissement sans cause ;

- le département de la Corrèze a méconnu, lors de la passation du marché, les règles de la " charte environnementale " qui interdit l'utilisation du lamier ou nécessite, à tout le moins, le passage additionnel de la nacelle après utilisation du lamier ; il a reconnu son erreur moins d'un mois après la signature des marchés.

Par des mémoires en défense, respectivement enregistrés le 8 avril 2022 et le 20 septembre 2023, le département de la Corrèze conclut au rejet de la requête et demande, dans le dernier état de ses écritures, que la somme de 1 250 euros soit mise à la charge de la SASU Serpe en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors qu'elle est tardive ; en application des dispositions de l'article 37.2 du CCAG FCS, il appartenait à la société Serpe, si elle s'estimait lésée d'adresser un mémoire en réclamation dans un délai de deux mois courant à compter du 26 septembre 2019, date à laquelle est né leur différend ; à supposer même que le différend soit apparu au jour où la mise en demeure adressée le 31 mars 2020 par la société au département pour procéder au paiement était échue, soit le 30 avril 2021 voire le 24 juillet 2021 en application des dérogations ouvertes par les textes relatifs à l'état d'urgence sanitaire, la requérante n'en serait pas moins forclose dans ses prétentions en l'absence de réclamation dans un délai de deux mois suivant la naissance du différend ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

La clôture de l'instruction a été fixée au 26 octobre 2023.

En application de l'article R 613-1-1 du code de justice administrative, les parties ont été invitées, le 2 novembre 2023, à produire des pièces, pour compléter l'instruction.

Le conseil départemental de la Corrèze a produit en réponse des pièces, enregistrées les 4 et 8 décembre 2023 et un mémoire enregistré le 4 décembre 2023, qui ont été communiqués le 7 décembre 2023 et le 11 décembre 2023 à la SASU Serpe.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le décret n° 2016-360 du 25 mars 2016 relatif aux marchés publics ;

- l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période ;

- l'arrêté du 8 septembre 2009 portant approbation du cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés publics de travaux, dans sa rédaction issue de l'arrêté du 3 mars 2014 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Siquier,

- les conclusions de Mme Benzaid, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Roux, substituant Me Bocognano, représentant la SASU Serpe.

Considérant ce qui suit :

1. Le conseil départemental de la Corrèze et l'Association syndicale autorisée d'aménagements fonciers et forestiers de la Corrèze (ASAFAC) ont constitué un groupement de commande pour la conclusion d'un accord cadre à bons de commande sans maximum ni minimum n° 2018-78 daté des 10 et 11 janvier 2019, en vue de " l'élagage et autres prestations d'entretien de la végétation des abords des routes départementales ". Le 18 septembre 2018, le conseil départemental de la Corrèze a attribué à la société par actions simplifiée unipersonnelle (SASU) Serpe les lots n°4, pour les interventions dans le secteur d'Egletons - Meymac et n°5 pour les interventions dans le secteur de Ussel Bort. Le conseil départemental de la Corrèze a arrêté les bordereaux des prix unitaires (BPU) pour chacun des deux secteurs le même jour. La société requérante demande le paiement de deux factures émises le 30 juin 2019 et relatives à des bons de commandes complémentaires de travaux d'élagage à Ussel pour l'une et à Meymac pour l'autre, restées impayées pour un montant total de 137 119,61 euros en vue du règlement des interventions effectuées.

Sur la recevabilité des conclusions tendant au versement à titre contractuel de la somme de 137 119,61 euros :

2. Aux termes, d'une part, des dispositions de l'article 183 du décret n° 2016-360 du 25 mars 2016 : " Le décret n° 2013-269 du 29 mars 2013 relatif à la lutte contre les retards de paiement dans les contrats de la commande publique est ainsi modifié : 1° L'article 1er est remplacé par les dispositions suivantes : " Art. 1.-Le délai de paiement prévu au premier alinéa de l'article 37 de la loi du 28 janvier 2013 susvisée est fixé à trente jours pour les pouvoirs adjudicateurs, y compris lorsqu'ils agissent en tant qu'entité adjudicatrice. ".

3. Aux termes, d'autre part, de l'article 37.2 du cahier des clauses administratives générales des marchés de fournitures courantes et services dans sa version applicable au litige, pièce constitutive du marché en application de l'article 3-1 du cahier des clauses administratives particulières : " 37.2. Tout différend entre le titulaire et le pouvoir adjudicateur doit faire l'objet, de la part du titulaire, d'un mémoire de réclamation exposant les motifs et indiquant, le cas échéant, le montant des sommes réclamées. Ce mémoire doit être communiqué au pouvoir adjudicateur dans le délai de deux mois, courant à compter du jour où le différend est apparu, sous peine de forclusion. / 37.3. Le pouvoir adjudicateur dispose d'un délai de deux mois, courant à compter de la réception du mémoire de réclamation, pour notifier sa décision. L'absence de décision dans ce délai vaut rejet de la réclamation ". Il résulte de ces stipulations que, lorsqu'intervient, au cours de l'exécution d'un marché, un différend entre l'acheteur et le titulaire, ce dernier doit présenter, dans un délai de deux mois, un mémoire de réclamation, à peine d'irrecevabilité de la saisine du juge du contrat. L'apparition d'un différend, au sens de ces stipulations, entre l'acheteur et le titulaire du marché, résulte, en principe, d'une prise de position écrite, explicite et non équivoque émanant de l'acheteur et faisant apparaître le désaccord. Elle peut également résulter du silence gardé par l'acheteur à la suite d'une mise en demeure adressée par le titulaire du marché l'invitant à prendre position sur le désaccord dans un certain délai.

4. Aux termes enfin du I de l'article 1er de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période : " I. ' Les dispositions du présent titre sont applicables aux délais et mesures qui ont expiré ou qui expirent entre le 12 mars 2020 et le 23 juin 2020 inclus ". Aux termes de l'article 6 : " Le présent titre s'applique aux administrations de l'Etat, aux collectivités territoriales, à leurs établissements publics administratifs ainsi qu'aux organismes et personnes de droit public et de droit privé chargés d'une mission de service public administratif, y compris les organismes de sécurité sociale ". Aux termes des deux premiers alinéas de l'article 7 : " Sous réserve des obligations qui découlent d'un engagement international ou du droit de l'Union européenne, les délais à l'issue desquels une décision, un accord ou un avis de l'un des organismes ou personnes mentionnés à l'article 6 peut ou doit intervenir ou est acquis implicitement et qui n'ont pas expiré avant le 12 mars 2020 sont, à cette date, suspendus jusqu'à la fin de la période mentionnée au I de l'article 1er. / Le point de départ des délais de même nature qui auraient dû commencer à courir pendant la période mentionnée au I de l'article 1er est reporté jusqu'à l'achèvement de celle-ci ".

5. D'une part, le département de la Corrèze ne saurait se fonder sur le courriel adressé par un directeur général adjoint de la collectivité, le 26 septembre 2019, pour établir la tardiveté du mémoire en réclamation de la SASU Serpe dès lors que, dans ce mail, ce directeur général adjoint, après avoir constaté " que l'ensemble est irrecevable pour le payeur ", indique que " tout travail effectué ouvrait légitimement droit à demande de rémunération ", que " la facture complémentaire précède la commande ou plutôt l'admission des sommes réclamées ", fixe ensuite un ensemble de pré-requis cumulatifs qu'il détaille, demande à la société requérante de " distinguer clairement la répartition ASAFAC et CD19 " et indique le nom de deux agents du conseil départemental qui "demeurent [ses] interlocuteurs pour construire ces justificatifs qui sont un pré-requis à la rédaction éventuelle d'un accord transactionnel permettant de solder les comptes ". Compte tenu des termes employés, ce courriel ne révèle pas une prise de position explicite et non équivoque de l'acheteur refusant le paiement des sommes réclamées et par suite la naissance d'un différend puisqu'il pouvait légitimement laisser accroire à la SASU Serpe qu'il entendait régler ces sommes une fois les irrégularités levées.

6. Toutefois et d'autre part, il résulte de l'instruction que la SASU Serpe a adressé le 31 mars 2020, par télécopie et par lettre recommandée avec accusé de réception un courrier intitulé " réponse à la mise en demeure et mise en demeure de régler les factures impayées ". La société a constaté, au point 5/ de cette lettre, que les deux factures du 30 juin 2019 n°SNC-19-06-5058 et n°SNC-19-06-5059 figurant en pièces jointes n°4 et n°5 restaient en souffrance et que le département refusait de régler ces factures pourtant parfaitement conformes aux interventions réalisées et au bordereau de prix unitaire convenu dans le marché alors même qu'il n'avait pas refusé ces prestations. La société requérante a également mis en demeure le conseil départemental de la Corrèze de régler " dans les délais légaux " la somme de 137 119,61 euros correspondant au solde de ces deux factures et a précisé qu'en cas de refus elle ne manquerait pas de saisir le tribunal administratif. En application des dispositions précitées de l'article 183 du décret n° 2016-360 du 25 mars 2016 applicables au litige, le délai légal dont disposait le département de la Corrèze pour procéder au paiement expirait le 30 avril 2020, terme repoussé au 23 juillet 2020 en vertu des dispositions précitées de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période. Dans ces conditions, compte tenu du silence gardé par le département à l'expiration du délai légal dont il disposait pour faire suite à cette mise en demeure, le département est fondé à soutenir que le différend est né le 24 juillet 2020. Par suite, le mémoire en réclamation adressé par la SASU Serpe au département de la Corrèze le 21 octobre 2021 dont le point 2/ concernait l'obligation de paiement de la somme de 137 119,61 euros était tardif.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions tendant au paiement de la somme de 137 119,61 euros sont irrecevables et la fin de non-recevoir opposée en défense doit être accueillie.

Sur l'enrichissement sans cause :

8. En cas de nullité d'un contrat ou en l'absence d'un tel contrat, le fournisseur peut prétendre, sur un terrain quasi-contractuel, au remboursement de celles de ses dépenses qui ont été utiles à la collectivité envers laquelle il s'était engagé. Les fautes éventuellement commises par l'intéressé sont sans incidence sur son droit à indemnisation au titre de l'enrichissement sans cause de la collectivité, sauf si elles ont été de nature à vicier le consentement de l'administration, ce qui fait obstacle à l'exercice d'une telle action.

9. Il résulte du point 6 du présent jugement que le litige relatif au paiement des prestations en cause relève de l'exécution du contrat conclu entre la société Serpe et le département de la Corrèze. Ainsi, la société Serpe, qui est demeurée contractuellement liée à ce département, ne peut exercer, en vue du paiement des prestations réalisées en exécution de ce contrat, d'autre action que celle procédant de ce contrat. Par suite, et dès lors que le contrat en litige n'est entaché d'aucune nullité, la société Serpe n'est pas fondée à rechercher, à titre subsidiaire, la responsabilité du département de la Corrèze sur le terrain quasi-contractuel. Ses conclusions présentées sur ce fondement ne peuvent ainsi qu'être rejetées.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à la condamnation du département de la Corrèze au paiement à la SASU Serpe de la somme de 137 119,61 euros assortis des intérêts légaux, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions au titre des dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées. En revanche, il y a lieu de mettre à la charge de la SASU Serpe la somme demandée de 1 250 euros au titre des frais exposés par le département de la Corrèze et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: La requête de la SASU Serpe est rejetée.

Article 2 : La SASU Serpe versera une somme de 1 250 (mille deux cent cinquante) euros au département de la Corrèze au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3:Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée unipersonnelle Serpe et au département de la Corrèze.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- Mme Siquier, première conseillère,

- M. Christophe, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.

La rapporteure,

H. SIQUIER

Le président,

N. NORMAND

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au préfet de la Corrèze en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

La Greffière

M. A

lg

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