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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2100523

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2100523

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2100523
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantENARD-BAZIRE & COLLIOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces enregistrées les 26 mars et 24 novembre 2021, Mme D C, représentée par Me Enard-Bazire, demande au tribunal :

1°) de condamner l'agence de services et de paiement (ASP) à lui verser une indemnité globale de 15 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter du 25 janvier 2021 ;

2°) de mettre à la charge de l'ASP une somme de 2 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la responsabilité de l'ASP :

- la responsabilité de l'ASP est engagée en raison du recours abusif à des recrutements par contrats à durée déterminée pour assurer les mêmes fonctions depuis 2010 ;

- la durée de son engagement ne " s'inscrit pas dans le cadre " défini à l'article 7 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 ;

- compte tenu du caractère permanent de l'emploi qu'elle a occupé, elle aurait pu obtenir un contrat à durée indéterminée en application de l'article 6 bis de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- la décision du 31 octobre 2019 par laquelle le président directeur général de l'ASP lui a indiqué que son dernier contrat à durée déterminée ne serait pas renouvelé à son terme est entachée d'illégalité fautive dès lors que cette décision, uniquement fondée par la volonté d'échapper aux règles relatives à l'obligation de proposer un contrat à durée indéterminée, ne peut, alors en outre que sa manière de servir n'est pas en cause, être regardée comme justifiée sur un motif tiré de l'intérêt du service.

En ce qui concerne les préjudices :

- elle est fondée à demander le versement d'une somme globale de 15 000 euros au titre d'une perte de rémunération de 6 955,12 euros entre janvier 2020 et février 2021, au titre d'un préjudice moral dès lors qu'elle " a été très déstabilisée par cette situation qu'elle a vécue comme une injustice " et au titre d'un préjudice de carrière puisqu'elle a perdu une chance d'avoir un contrat à durée indéterminée.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 novembre 2021, l'ASP conclut au rejet de la requête comme non-fondée.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré, en l'absence de liaison du contentieux pour ces deux faits générateurs, de l'irrecevabilité des conclusions de Mme C tendant à la réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison, d'une part, de ce que la durée de ses engagements contractuels ne " s'inscri[rait] pas dans le cadre " défini à l'article 7 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986, d'autre part, de la faute qui aurait été commise par l'ASP en ne lui proposant pas un contrat à durée indéterminée alors qu'elle satisfaisait à la condition d'ancienneté de services publics effectifs continus de six ans prévue par les dispositions de l'article 6 bis de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 1999/70/CE du 28 juin 1999 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- la loi n° 2014-1170 du 13 octobre 2014 ;

- le décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les conclusions de M. Houssais, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Après deux contrats à durée déterminée portant sur la période du 1er juillet au 31 août 2010, Mme C a été recrutée par l'agence de services et de paiement (ASP) par plusieurs contrats à durée déterminée conclus sur le fondement de l'article 6 de loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 en qualité d'assistante technique de gestion pour les périodes du 1er septembre 2010 au 30 avril 2011, du 1er juillet au 31 août 2011 et du 1er septembre au 30 décembre 2011. Ensuite, et à l'exception d'une période de près de quinze mois allant du 1er avril 2015 au 17 juillet 2016 au cours de laquelle elle n'a pas bénéficié de contrat, l'ASP a employé Mme C en qualité de gestionnaire, de manière discontinue, par contrats à durée déterminée qui ont été successivement conclus au visa de ce même article 6 jusqu'au 30 décembre 2012, de l'article 6 sexies de cette loi jusqu'au 17 janvier 2017, puis du III de l'article 92 de la loi n° 2014-1170 du 13 octobre 2014 pour la période allant du 18 janvier au 30 avril 2017. Par un contrat n° 56/2017, Mme C a été recrutée par l'ASP au visa des mêmes dispositions, pour exercer les mêmes fonctions, pour la période du 1er mai au 31 décembre 2017. Ce contrat de travail a été prolongé à plusieurs reprises de manière continue, en dernier lieu pour une durée de trois mois par un avenant n° 7 signé le 31 juillet 2019 portant sur la période du 1er octobre au 31 décembre 2019. Le 31 octobre 2019, le président directeur général de l'ASP a décidé de ne pas renouveler le dernier contrat à durée déterminée de Mme C à son terme.

2. Par un courrier du 19 janvier 2021, reçu le 25 janvier 2021, Mme C a demandé à l'ASP le versement d'une indemnité globale de 15 000 euros, d'une part, en raison du caractère abusif du recours par son employeur à des recrutements par contrats à durée déterminée, d'autre part, en réparation de préjudices qu'elle estime avoir subis du fait du non-renouvellement de son dernier contrat à son terme, qu'elle qualifie d'" éviction illégale ". En l'absence de réponse de la part de l'administration, cette demande indemnitaire préalable a été implicitement rejetée par une décision née le 25 mars 2021. Par cette requête, Mme C demande au tribunal de condamner l'ASP à lui verser cette somme de 15 000 euros, assortie des intérêts au taux légal à compter de la date de réception de sa réclamation préalable.

Sur les conclusions aux fins d'indemnisation :

En ce qui concerne la responsabilité de l'ASP :

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. / Lorsque la requête tend au paiement d'une somme d'argent, elle n'est recevable qu'après l'intervention de la décision prise par l'administration sur une demande préalablement formée devant elle ".

4. La décision par laquelle l'administration rejette une réclamation tendant à la réparation des conséquences dommageables d'un fait qui lui est imputé lie le contentieux indemnitaire à l'égard du demandeur pour l'ensemble des dommages causés par ce fait générateur. Il en va ainsi quels que soient les chefs de préjudice auxquels se rattachent les dommages invoqués par la victime et que sa réclamation ait ou non spécifié les chefs de préjudice en question.

5. Dans sa requête, Mme C entend engager la responsabilité de l'ASP au motif que la durée de ses différents engagements contractuels ne " s'inscrit pas dans le cadre " défini à l'article 7 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 et qu'ayant satisfait à la condition d'ancienneté de services publics effectifs continus de six ans prévue par les dispositions de l'article 6 bis de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984, cet établissement a commis une faute en ne lui proposant pas un contrat à durée indéterminée. Toutefois, d'une part, il est constant que ces faits générateurs de responsabilité ne sont pas mentionnés dans sa demande indemnitaire préalable du 19 janvier 2021, de sorte qu'en l'absence de liaison du contentieux, la requérante n'est pas recevable à engager la responsabilité de l'ASP sur ces fondements. D'autre part, et au surplus, s'agissant du droit invoqué de se voir proposer un contrat à durée indéterminée, dont l'intéressée ne précise d'ailleurs pas à quelle date il serait né, il résulte de l'instruction que la condition d'ancienneté de services publics effectifs continus de six ans prévue par l'article 6 bis de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ne peut être regardée comme ayant été remplie compte tenu de l'interruption des relations contractuelles pendant la période, supérieure à quatre mois, allant du 1er avril 2015 au 17 juillet 2016 inclus.

6. En deuxième lieu, d'une part, il ressort de l'interprétation de la directive 1999/70/CE du 28 juin 1999 retenue par la Cour de justice de l'Union européenne qu'il incombe aux Etats membres d'introduire de façon effective et contraignante dans leur ordre juridique interne, s'il ne le prévoit pas déjà, l'une au moins des mesures énoncées aux a) à c) du paragraphe 1 de la clause 5 de l'accord-cadre annexé, afin d'éviter qu'un employeur ne recoure de façon abusive au renouvellement de contrats à durée déterminée. Lorsque l'Etat membre décide de prévenir les renouvellements abusifs en recourant uniquement aux raisons objectives prévues au a), ces raisons doivent tenir à des circonstances précises et concrètes de nature à justifier l'utilisation de contrats de travail à durée déterminée successifs. Il en ressort également que le renouvellement de contrats à durée déterminée afin de pourvoir au remplacement temporaire d'agents indisponibles répond, en principe, à une raison objective au sens de la clause mentionnée ci-dessus, y compris lorsque l'employeur est conduit à procéder à des remplacements temporaires de manière récurrente, voire permanente, et alors même que les besoins en personnel de remplacement pourraient être couverts par le recrutement d'agents sous contrats à durée indéterminée. Toutefois, si l'existence d'une telle raison objective exclut en principe que le renouvellement des contrats à durée déterminée soit regardé comme abusif, c'est sous réserve qu'un examen global des circonstances dans lesquelles les contrats ont été renouvelés ne révèle pas, eu égard notamment à la nature des fonctions exercées par l'agent, au type d'organisme qui l'emploie, ainsi qu'au nombre et à la durée cumulée des contrats en cause, un abus.

7. D'autre part, l'existence ou l'absence, du caractère permanent d'un emploi doit s'apprécier au regard de la nature du besoin auquel répond cet emploi et ne saurait résulter de la seule durée pendant laquelle il est occupé.

8. Il résulte de l'instruction que, du 1er septembre 2010 au 31 décembre 2019, soit une période de plus de neuf ans, et à l'exception des mois de mai et juin 2011, 2012, 2013 et 2014 et de la période du 1er avril 2015 au 17 juillet 2016, Mme C a été employée par l'ASP par vingt contrats à durée déterminée. En défense, l'ASP ne conteste aucunement, comme le soutient Mme C, qu'en dépit des intitulés de ses emplois, elle a exercé les mêmes fonctions depuis 2010 et que ces dernières, malgré les visas des contrats de recrutement, répondaient à un besoin permanent. En particulier, l'ASP n'établit ni même n'allègue, pour aucun de ces vingt contrats, que Mme C aurait été recrutée pour remplacer un fonctionnaire qui était momentanément indisponible ou pour faire face à un accroissement temporaire ou saisonnier d'activité. Dans ces conditions, et en dépit des interruptions des relations contractuelles pour les mois de mai et juin 2011, 2012, 2013 et 2014 et pour la période du 1er avril 2015 au 17 juillet 2016, l'ASP doit être regardée, en l'espèce, comme ayant recouru de manière abusive à des contrats à durée déterminée pour l'emploi, sur une période de plus de neuf ans, de Mme C. Pour ce motif, l'intéressée est fondée à engager la responsabilité pour faute de l'ASP.

9. En troisième lieu, un agent public qui a été recruté par un contrat à durée déterminée ne bénéficie ni d'un droit au renouvellement de son contrat ni, à plus forte raison, d'un droit au maintien de ses clauses si l'administration envisage de procéder à son renouvellement. Toutefois, l'administration ne peut légalement décider, au terme de son contrat, de ne pas le renouveler ou de proposer à l'agent, sans son accord, un nouveau contrat substantiellement différent du précédent, que pour un motif tiré de l'intérêt du service, une telle décision étant soumise au contrôle restreint du juge administratif. Ce motif s'apprécie au regard des besoins du service ou de considérations tenant à la personne de l'agent.

10. Ainsi qu'il ressort du jugement n° 1902009 du 4 novembre 2021, passé en force de chose jugée, par lequel le tribunal a annulé la décision du 31 octobre 2019 portant refus de procéder au renouvellement du dernier contrat à durée déterminée de Mme C, l'ASP ne justifie pas que cette décision reposerait sur un motif tiré de l'intérêt du service. Cette illégalité constitue aussi une faute de nature à engager la responsabilité de l'ASP.

En ce qui concerne les préjudices :

11. Un renouvellement abusif de contrats à durée déterminée ouvre à l'agent concerné un droit à l'indemnisation du préjudice qu'il subit lors de l'interruption de la relation d'emploi, évalué en fonction des avantages financiers auxquels il aurait pu prétendre en cas de licenciement s'il avait été employé dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée.

12. Lorsqu'un agent public sollicite le versement d'une indemnité en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité de la décision de ne pas renouveler son contrat ou de le modifier substantiellement sans son accord, sans demander l'annulation de cette décision, il appartient au juge de plein contentieux, forgeant sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties, de lui accorder une indemnité versée pour solde de tout compte et déterminée en tenant compte notamment de la nature et de la gravité de l'illégalité, de l'ancienneté de l'intéressé, de sa rémunération antérieure, et des troubles dans ses conditions d'existence.

13. Si Mme C se prévaut d'un " préjudice de carrière " au motif qu'elle a perdu une chance d'obtenir un contrat à durée indéterminée, ce préjudice, à le supposer établi, ne présente pas de lien direct et certain avec les fautes commises par l'ASP. A cet égard, il est constant que, même en cas de renouvellement de son dernier contrat à durée déterminée, l'intéressée n'aurait en tout état de cause pas justifié d'une ancienneté de services publics effectifs continus de six ans de nature à lui ouvrir un droit à se voir proposer un contrat à durée indéterminée.

14. Néanmoins, compte tenu, notamment, de son ancienneté à l'ASP, de ce qu'elle n'avait pas un droit au renouvellement de son dernier contrat à durée déterminée qui ne couvrait qu'une période limitée de trois mois ni même à un contrat à durée indéterminée, de la circonstance qu'elle a trouvé un emploi d'adjoint administratif au département de la Haute-Vienne dès le 3 février 2020 et du faible écart entre la rémunération perçue dans le cadre de cet emploi et celle versée au titre de ses fonctions à l'ASP, il sera fait une juste appréciation des divers préjudices subis par Mme C en raison du caractère abusif du recours à des contrats à durée déterminée ainsi que de l'illégalité de la décision de non-renouvellement de contrat du 31 octobre 2019 en lui allouant une indemnité de 4 000 euros.

15. Il résulte de ce qui précède que l'ASP est condamnée à verser à Mme C une somme de 4 000 euros en réparation de ses préjudices. Cette somme portera intérêts au taux légal à compter du 25 janvier 2021, date de réception de sa réclamation préalable.

Sur les frais liés au litige :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'ASP, qui est la partie perdante, une somme de 1 500 euros à verser à Mme C en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er: L'ASP est condamnée à verser une somme globale de 4 000 (quatre milles) euros à Mme C en réparation de ses préjudices.

Article 2:La somme mentionnée à l'article 1er de ce jugement portera intérêts au taux légal à compter du 25 janvier 2021, date de réception de la réclamation préalable de Mme C.

Article 3:L'ASP versera une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros à Mme C sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4:Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5:Le présent jugement sera notifié à Mme D C et à l'agence de services et de paiements.

Délibéré après l'audience du 2 mars 2023 où siégeaient :

- M. Normand, président,

- M. Martha, premier conseiller,

- M. Boschet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mars 2023.

Le rapporteur,

J.B. B

Le président,

N. NORMAND

Le greffier,

M. A

La République mande et ordonne

au ministre de la transformation et de la fonction publiques en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

G. JOURDAN-VIALLARD

mf

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