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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2101416

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2101416

mardi 19 septembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2101416
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantLONGEAGNE FRÉDÉRIC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 8 septembre 2021 et le 13 juillet 2022, Mme A, représentée par Me Longeagne, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner le centre hospitalier universitaire de Limoges à lui verser une somme de 40 427,25 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis, outre 3 000 euros au titre du défaut d'information ;

2°) à titre subsidiaire de condamner cet établissement de santé à lui verser la somme de 10 000 euros en réparation de la perte de chance qu'elle a subie, outre 3 000 euros au titre du défaut d'information ;

3°) de condamner ce centre hospitalier à prendre en charge les entiers dépens ;

4°) de mettre à la charge du centre hospitalier universitaire la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la responsabilité du centre hospitalier pour un retard de diagnostic de sa fracture déplacée du calcanéum est établie par le rapport d'expertise du docteur B ;

- la responsabilité de cet établissement est également engagée en raison d'un défaut d'information.

- à titre subsidiaire, ce retard de diagnostic est constitutif d'une perte de chance d'éviter les séquelles qu'elle a subies.

Elle a subi les préjudices suivants :

- 1 546 euros au titre de frais divers ;

- 5 381,25 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire ;

- 6 000 euros au titre des souffrances endurées ;

- 17 000 euros au titre du déficit fonctionnel permanent ;

- 1 500 euros au titre du préjudice esthétique ;

- 8 000 euros au titre du préjudice psychologique ;

- 1 000 euros au titre du préjudice d'agrément.

- 3 000 euros au titre du défaut d'information.

A titre subsidiaire, elle sollicite une somme de 10 000 euros au titre de la perte de chance d'éviter l'algodystophie dont elle a souffert à la suite du retard de diagnostic de sa fracture.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 9 juin 2022 et 7 octobre 2022, le centre hospitalier universitaire de Limoges, représenté par Me Valière-Vialeix, conclut au rejet de la requête :

Il soutient que :

- la responsabilité de l'établissement pour le retard de diagnostic reproché, qu'il ne conteste pas, n'est engagée que pour la seule survenance d'un préjudice psychologique, ainsi que l'a retenu l'expert ;

- aucune perte de chance n'est caractérisée dès lors que Mme A a été traitée correctement par une immobilisation plâtrée et une interdiction d'appui pour une durée initiale de 6 semaines ;

- aucun défaut d'information n'a été relevé par l'expert dès lors en particulier que l'intéressée n'a subi aucune intervention chirurgicale ;

- seul un préjudice psychologique est en lien direct et certain avec le retard de diagnostic. Il doit être évalué à 1 500 euros ;

- à titre subsidiaire, une nouvelle expertise médicale pourra être ordonnée ;

- la somme réclamée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative devra être ramenée à 1 500 euros.

Vu :

- l'ordonnance du 15 mai 2020 par laquelle le président du tribunal administratif de Limoges a prescrit une expertise et désigné comme expert le docteur B ;

- le rapport d'expertise du docteur B enregistré le 21 janvier 2021 ;

- l'ordonnance en date du 1er février 2021 par laquelle le président du tribunal administratif de Limoges a liquidé et taxé les frais et honoraires de l'expertise confiée au docteur B à la somme de 1 500 euros.

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Martha,

- les conclusions de M. Houssais, rapporteur public,

- et les observations de Me Longeagne, pour Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Madame A a été admise aux urgences du CHU de Limoges le 12 août 2017 après avoir manqué la marche d'accès à son magasin et avoir chuté sur le trottoir. Après différents examens, il a été décidé une immobilisation de sa cheville droite par botte plâtrée. Après que le plâtre lui a été retiré le 11 septembre 2017, elle a ressenti une douleur importante à la marche. Le 11 décembre 2017, une IRM a décelé une fracture du calcanéum, laquelle a été confirmée par un scanner. La requérante, se plaignant de souffrir d'une raideur importante de la cheville droite engendrant une boiterie 8 mois après son accident ainsi que de douleurs, a consulté différents médecins avant de se faire opérer le 1er octobre 2019 d'une double arthrodèse à la clinique Chénieux de Limoges.

2. Après avoir sollicité, par l'intermédiaire de son assurance de protection juridique, l'examen par un médecin, lequel examen a été confié au docteur D qui a rendu son rapport le 24 décembre 2018, Mme A, estimant que la prise en charge dont elle a fait l'objet par le CHU de Limoges n'était pas conforme aux règles de l'art, a sollicité du tribunal la mise en œuvre d'une expertise médicale. Par une ordonnance du 15 mai 2020, le tribunal a désigné le docteur E B en qualité d'expert judiciaire. Celui-ci a déposé son rapport d'expertise définitif le 21 janvier 2021.

3. Par la présente requête Madame A sollicite la condamnation de l'établissement hospitalier à la réparation de l'ensemble des préjudices qu'elle estime avoir subi à raison du retard de diagnostic de sa fracture de la cheville droite.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de responsabilité :

S'agissant du retard de diagnostic imputé au centre hospitalier universitaire :

4. Aux termes du I de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute. () ".

5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise du docteur B, que la fracture longitudinale du corps du calcanéum dont a souffert Mme A à la suite de sa chute n'a été diagnostiquée que le 11 décembre 2017 à la suite d'une IRM, confirmée par un scanner. Pourtant, l'expert judiciaire indique qu'alors que " l'analyse des images radio réalisées le 12 août 2017 mettait en évidence cette fracture ", il a été conclu à tort à une fracture fermée de l'astragale, correspondant à une entorse avec arrachement des ligaments et arrachement osseux. De même, cet expert indique que les radios de contrôle réalisées à 4 semaines, soit le 11 septembre 2017, permettaient d'objectiver cette fracture du calcanéum alors que le docteur G a conclu à l'absence de lésion osseuse. L'expert retient que " l'erreur de diagnostic initial ainsi que la non-visualisation de la fracture par le Dr G chirurgien spécialisé en orthopédie traumatologie, constituent un manquement fautif de même d'ailleurs que l'absence de compte rendu validé par un médecin radiologue.

S'agissant du lien de causalité entre le retard de diagnostic et les complications présentées par Mme A :

6. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise du docteur B, mais aussi du rapport d'expertise du docteur D du 24 décembre 2018, lequel a été saisi par l'assurance protection juridique de Mme A, que, bien que le bon diagnostic n'ait pas été posé, Mme A " a été traitée correctement par une immobilisation plâtrée et une interdiction d'appui pour une durée initiale de 6 semaines ", une indication chirurgicale en première intention n'étant pas reconnue supérieure dans ses résultats à un traitement orthopédique par la littérature médicale. Si le rapport d'expertise du 24 décembre 2018 évoque un " déplatrâge " un peu précoce, dès le 11 septembre 2017 avec une reprise d'appui trop rapide, il résulte de l'instruction que Mme A a marché sans appui avec un déambulateur jusqu'au 30 novembre 2017, puis avec deux cannes anglaises jusqu'au 27 décembre 2017. De plus, si la requérante soutient que l'algodystrophie qu'elle a développée et qui a justifié la réalisation d'une double arthrodèse le 1er octobre 2019 est liée aux complications inhérentes au retard de diagnostic et à la reprise d'appui prématurée qui aurait conduit au déplacement de sa fracture du calcaneum, il résulte suffisamment de l'instruction, notamment du rapport d'expertise du médecin expert désigné par le tribunal, d'une part, que cette fracture était déplacée dès le 12 août 2017, d'autre part, à supposer même qu'elle ne l'ait pas été, qu'aucune reprise d'appui prématurée n'a pu avoir pour effet de conduire à un déplacement de cette fracture et par suite à l'algodystrophie dont souffre l'intéressée. Dans ces conditions, comme l'a retenu le docteur B, le manquement du CHU, à savoir le retard de diagnostic, n'est pas à l'origine de cette algodystrophie ni des douleurs et autres séquelles physiques conservées par Mme A, lesquelles résultent de son état initial et de l'évolution naturelle de la fracture du calcanéum qu'elle a subie. En revanche, il résulte de cette même instruction que Mme A a subi en raison de l'erreur de diagnostic qui a été commise une " souffrance psychologique spécifique ", qui a été " majorée à la lecture des conclusions de l'expertise du docteur D en date du 16 mai 2018, lequel attribue au manquement constaté une évolution anormale de la fracture initiale avec une perte de chance de guérison ainsi que la nécessité d'un geste chirurgical qui selon lui aurait pu être évité si le diagnostic avait été approprié ".

S'agissant du défaut d'information :

7. Aux termes de l'article L. 1111-2 du code de la santé publique, dans leur rédaction alors en vigueur : " Toute personne a le droit d'être informée sur son état de santé. Cette information porte sur les différentes investigations, traitements ou actions de prévention qui sont proposés, leur utilité, leur urgence éventuelle, leurs conséquences, les risques fréquents ou graves normalement prévisibles qu'ils comportent ainsi que sur les autres solutions possibles et sur les conséquences prévisibles en cas de refus. Lorsque, postérieurement à l'exécution des investigations, traitements ou actions de prévention, des risques nouveaux sont identifiés, la personne concernée doit en être informée, sauf en cas d'impossibilité de la retrouver. / Cette information incombe à tout professionnel de santé dans le cadre de ses compétences et dans le respect des règles professionnelles qui lui sont applicables. Seules l'urgence ou l'impossibilité d'informer peuvent l'en dispenser. / Cette information est délivrée au cours d'un entretien individuel () / En cas de litige, il appartient au professionnel ou à l'établissement de santé d'apporter la preuve que l'information a été délivrée à l'intéressé dans les conditions prévues au présent article. Cette preuve peut être apportée par tout moyen ". Il résulte de ces dispositions que doivent être portés à la connaissance du patient, préalablement au recueil de son consentement à l'accomplissement d'un acte médical, les risques connus de cet acte qui, soit présentent une fréquence statistique significative, quelle que soit leur gravité, soit revêtent le caractère de risques graves, quelle que soit leur fréquence.

8. En cas de manquement à cette obligation d'information, si l'acte de diagnostic ou de soin entraîne pour le patient, y compris s'il a été réalisé conformément aux règles de l'art, un dommage en lien avec la réalisation du risque qui n'a pas été porté à sa connaissance, la faute commise en ne procédant pas à cette information engage la responsabilité de l'établissement de santé à son égard, pour sa perte de chance de se soustraire à ce risque en renonçant à l'opération. Il n'en va autrement que s'il résulte de l'instruction, compte tenu de ce qu'était l'état de santé du patient et son évolution prévisible en l'absence de réalisation de l'acte, des alternatives thérapeutiques qui pouvaient lui être proposées ainsi que de tous autres éléments de nature à révéler le choix qu'il aurait fait, qu'informé de la nature et de l'importance de ce risque, il aurait consenti à l'acte en question. Indépendamment de la perte d'une chance de refuser l'intervention ou le traitement, le manquement des médecins à leur obligation d'informer le patient des risques encourus ouvre pour l'intéressé, lorsque ces risques se réalisent, le droit d'obtenir réparation des troubles qu'il a pu subir du fait qu'il n'a pas pu se préparer à cette éventualité et notamment du préjudice résultant de la souffrance morale endurée à la découverte des conséquences de l'intervention ou du traitement.

9. D'une part, ainsi que le fait valoir le centre hospitalier défendeur, les experts n'ont relevé aucun défaut d'information quant à la prise en charge de Mme A par voie orthopédique et non par voie chirurgicale. D'autre part, ainsi que dit précédemment, l'algodystrophie dont souffre l'intéressée et la double arthrodèse qu'elle a subie à raison de son arthrose sont sans lien avec la faute de diagnostic qui a été commise mais résultent de l'accident initial et de l'évolution naturelle de sa fracture du calcanéum. Par suite, la requérante, qui au demeurant ne précise pas la nature des préjudices qu'elle aurait subis à raison de ce prétendu défaut d'information, n'est pas fondée à soutenir que le centre hospitalier universitaire aurait commis un manquement à son devoir d'information.

S'agissant de la perte de chance :

10. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté mais la perte d'une chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.

11. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise du docteur B, que bien que le diagnostic initial ait été erroné, ce manquement n'a été pour Mme A ni responsable d'une perte de chance de guérison ni à l'origine d'une perte de chance de voir son état de santé s'améliorer, ni enfin d'éviter de le voir se dégrader ", l'évolution de sa fracture articulaire vers " une arthrose sous talienne douloureuse ayant nécessité à distance la réalisation d'une double arthrodèse " étant liée à l'évolution naturelle de la fracture initiale. Dans ces conditions, et alors que la requérante se borne à se prévaloir d'une perte de chance sans en préciser le taux, ni détailler les préjudices qui y seraient associés, il n'y a pas lieu de retenir que cette dernière aurait subi une perte de perte de chance en raison de la faute de diagnostic qui a été commise.

En ce qui concerne les préjudices :

12. D'une part, il résulte de ce qui précède que l'ensemble des préjudices extra- patrimoniaux et au titre des frais divers, à l'exception du préjudice psychologique, doivent être rejetés dès lors que le retard de diagnostic reproché au centre hospitalier universitaire de Limoges est sans lien avec l'arthrose développée par l'intéressée et l'opération chirurgicale qu'elle a subie le 1er octobre 2019.

13. D'autre part, il sera fait une juste appréciation de " la souffrance psychologique spécifique " mentionnée au point 6 en allouant à l'intéressée une somme de 1 500 euros.

14. Il résulte de tout ce qui précède que le centre hospitalier universitaire de Limoges doit être condamné à verser à Mme A une somme de 1 500 euros en réparation des préjudices qu'elle a subis à raison de sa prise en charge dans cet établissement de santé.

Sur les autres conclusions :

15. D'une part, il y a lieu de mettre à la charge définitive du CHU les frais d'expertise, taxés et liquidés à la somme de 1 500 euros par une ordonnance du président du tribunal administratif en date du 1er février 2021.

16. D'autre part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du CHU de Limoges la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er: Le centre hospitalier universitaire de Limoges versera à Mme A une somme de 1 500 (mille cinq cents euros) euros en réparation de ses préjudices.

Article 2: Les frais de l'expertise, liquidés et taxés à la somme de 1 500 (mille cinq cents euros) euros par l'ordonnance en date du 1er février 2021, sont mis à la charge du CHU de Limoges.

Article 3:Le centre hospitalier universitaire de Limoges versera à Mme A une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A, au CHU de Limoges, à la caisse primaire d'assurance maladie de la Charente-Maritime et à Groupama Centre-Atlantique.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2023 où siégeaient :

- M. Artus, président,

- M. Martha, premier conseiller,

- M. Boschet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2023.

Le rapporteur,

F. MARTHA

Le président,

D. ARTUS

Le greffier,

G. JOURDAN-VIALLARD

La République mande et ordonne

au préfet de la Haute-Vienne en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef

Le Greffier

G. JOURDAN-VIALLARD

mf

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