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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2200590

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2200590

mardi 19 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2200590
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 27 avril et 27 juin 2022, M. A B, représenté par l'AARPI Themis, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de condamner l'État à lui verser la somme de 21 800 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de 218 fouilles à nu auxquelles il a été soumis au sein de la maison centrale de Saint-Maur pour la période allant de novembre 2018 à septembre 2021, somme assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés ;

2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au profit de son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il a subi 218 fouilles à nu entre les mois de novembre 2018 et septembre 2021 qui constituent des traitements humiliants et dégradants prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- ces décisions de fouille, qui n'exposent pas les éléments justifiant une telle pratique, sont contraires aux dispositions des articles 57 de la loi pénitentiaire n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 et R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ;

- de tels agissements engagent la responsabilité de l'État ;

- le préjudice qui en résulte devra être réparé par l'attribution d'une indemnité de 21 800 euros, soit une somme de 100 euros par fouille à nu pratiquée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 octobre 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- aucune faute ne saurait être reprochée à l'administration pénitentiaire ;

- le préjudice dont se prévaut M. B n'est qu'allégué sans démonstration de sa matérialité ;

- le montant des dommages et intérêts doit être réévalué à plus juste proportion.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de procédure pénale ;

- le code civil ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées :

- le rapport de M. Christophe,

- les conclusions de Mme Siquier, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B incarcéré au sein de la maison centrale de Saint-Maur, aurait subi 218 fouilles à nu à l'issue de parloirs famille ou avocat, après avoir séjourné en unité de vie familiale et à l'occasion de départ en extraction médicale et de fouilles de cellule entre novembre 2018 et septembre 2021. Par l'intermédiaire de son conseil, il a formé le 26 novembre 2021 une réclamation indemnitaire préalable auprès du directeur de la maison centrale de Saint-Maur. En l'absence de réponse, est née le 26 janvier 2022 une décision implicite de rejet dont il demande l'annulation.

En ce qui concerne la responsabilité de l'État :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 22 de la loi du 24 novembre 2009, codifié depuis le 1er mai 2022 à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits () ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article 57 de la loi du 24 novembre 2009, dans sa version applicable aux faits antérieurs au 25 mars 2019 : " Les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de la personnalité des personnes détenues. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire." et aux termes de ce même article, applicable aux faits du litige postérieurs au 25 mars 2019, codifié depuis le 1er mai 2022 aux articles L. 225-1 à L. 225-3 du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire. ".

4. Enfin, aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénal, en vigueur à l'époque des faits et repris depuis le 1er mai 2022 à l'article R. 225-1 du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () " et aux termes de l'article R. 57-7-80 du même code, en vigueur à l'époque des faits et repris depuis la même date à l'article R. 225-2 du code pénitentiaire : " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement ".

5. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

6. En premier lieu, si M. B indique avoir fait l'objet de 218 fouilles à nu entre novembre 2018 et septembre 2021, période durant laquelle il était incarcéré au sein de la maison centrale de Saint-Maur, il ne produit, à l'appui de sa requête, que 212 décisions, de sorte que la preuve de certaines fouilles intégrales, au nombre de six, n'étant pas rapportée, il ne pourra en être tenu compte dans la recherche d'une éventuelle faute de l'État et, le cas échéant, dans l'évaluation du préjudice qui en résulte.

7. En second lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment des décisions de fouilles individuelles, que certaines de ces décisions au nombre de 145 sont motivées par le fait que M. B était soupçonné d'avoir des objets ou des substances prohibées sur lui et qu'il refusait de se soumettre au contrôle par détection électronique en passant au sein du portique à ondes millimétriques à la suite de contacts avec des tiers au cours de parloirs, ce qui était de nature à faire présumer l'introduction d'objets ou de substances potentiellement dangereux et interdits au sein de l'établissement. De surcroît, contrairement à ce qui est soutenu par M. B, les parloirs n'ont pas lieu sous surveillance constante et il est possible de cacher de menus objets qui ne seraient pas détectés à la simple palpation.

8. En revanche, il ressort également des pièces du dossier que soixante-sept décisions de fouilles à nu apparaissent comme étant dépourvues de motivation suffisante. En effet, trente-sept décisions font l'objet d'une absence totale de motivation, seize de ces décisions font référence aux " NDS " ou " notes de services internes " sans indiquer en quoi ces notes justifieraient une fouille intégrale, cinq visent simplement les " antécédents " de M. B sans en mentionner la nature, trois font référence au protocole de l'établissement sans davantage d'éclaircissements, deux évoquent uniquement une " sortie de parloir " et, enfin, pour les quatre dernières, il est seulement fait état d'une extraction médicale, d'un changement d'affectation, de la sortie d'un parloir avocat et de la fouille de la cellule de M. B sans que ne soit, là encore, explicitée la nécessité d'une fouille intégrale dans pareilles circonstances. Ces décisions individuelles de fouille ont donc été prises sans motifs ni justifications apparents et sans qu'il ne soit établi en quoi l'ensemble de ces textes, protocoles et situations rendaient nécessaires la réalisation de fouilles à nu sur la personne de M. B, la simple circonstance que la décision individuelle ordonnant la fouille intégrale soit prise à la suite d'un parloir ne pouvant être, à elle seule, de nature à justifier la pratique des fouilles intégrales. Ainsi, si une grande majorité des fouilles à nu dont a fait l'objet M. B apparaissent motivées par la présomption d'une infraction ou par les risques que son comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement, il apparaît que vingt-neuf de ces fouilles sont insuffisamment motivées et trente-sept ne sont pas motivées. De surcroît, il n'est pas démontré, ni même allégué, qu'elles étaient nécessaires et proportionnées au regard des nécessités de sécurité et de bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les soixante-sept fouilles intégrales mentionnées au point 8, en l'absence de justification suffisante de leur nécessité au regard de fouilles par palpation ou de l'utilisation de moyens de détection électronique, et même s'il ne résulte pas de l'instruction que les conditions de leur réalisation auraient été par elles-mêmes attentatoires à la dignité de l'intéressé, sont de nature à engager la responsabilité pour faute de l'État compte-tenu de leur caractère disproportionné au regard des nécessités de sécurité et de bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire.

En ce qui concerne le préjudice :

10. Eu égard à la nature des manquements commis par l'administration pénitentiaire, M. B doit être regardé comme ayant subi un préjudice moral. Il en sera fait une juste évaluation en fixant son indemnisation à la somme de 6 700 euros.

En ce qui concerne les intérêts :

11. D'une part, aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. / Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte. / (). ".

12. M. B a droit aux intérêts au taux légal, en application des dispositions précitées, à compter de la date de réception par l'administration, le 26 novembre 2021, de sa demande préalable d'indemnisation.

13. D'autre part, aux termes de l'article 1343-2 du code civil : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ". La demande de capitalisation des intérêts prend effet au plus tôt à la date à laquelle elle est enregistrée et pourvu qu'à cette date il s'agisse d'intérêts dus au moins pour une année entière.

14. La capitalisation des intérêts a été demandée lors de l'introduction de la requête le 27 avril 2022. Il y a donc lieu de faire droit à cette demande à compter du 27 avril 2023, date à laquelle il était dû au moins une année d'intérêts.

En ce qui concerne les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

15. M. B ayant été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son conseil peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, sur le fondement de ces dispositions, une somme de 1 200 euros à verser à l'AARPI Themis, conseil de M. B, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'État est condamné à verser une somme de 6 700 (six mille sept cents) euros à M. B en réparation de son préjudice.

Article 2 : La somme mentionnée à l'article 1er de ce jugement produira des intérêts au taux légal à compter du 26 novembre 2021, date de réception de la réclamation préalable présentée par M. B, lesquels seront capitalisés à compter du 27 avril 2023.

Article 3 : L'État versera au conseil de M. B la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des Sceaux, ministre de la justice et à l'AARPI Themis.

Délibéré après l'audience du 5 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Revel, président,

M. Christophe, premier conseiller,

Mme Chambellant, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 novembre 2024.

Le rapporteur,

F. CHRISTOPHE

Le président,

F-J. REVEL La greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au garde des Sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef,

La Greffière

M. C

jb

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