vendredi 12 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Limoges |
| Section | Tribunal Administratif de Limoges |
| N° Dossier | TA87-2200925 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 1ère chambre |
| Avocat requérant | VITAL-DURAND ET ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés les 1er juillet 2022 et 20 mars 2023, Mme C A, représentée par Me Bersat, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier de Tulle à lui verser la somme de 78 632,33 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 mars 2022, date de la demande préalable, et le centre hospitalier de Brive à lui verser la somme de 26 210,78 euros assortie des intérêts au taux légal à compter du 2 mars 2022, date de la demande préalable ;
2°) de condamner ces établissements aux dépens ;
3°) °) de mettre à la charge de chacun de ces établissements une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- les urgences du CH de Tulle ont commis une faute le 1er novembre 2018 en n'évoquant pas le diagnostic d'une ischémie aigüe et en ne lui proposant pas une hospitalisation ;
- le CH de Brive a également commis une faute en tardant à l'opérer alors même que son ischémie aigüe évoluait depuis 10 jours ;
- ainsi que l'a fixé l'expert, la responsabilité du centre hospitalier de Tulle doit être engagée à hauteur de 30% des préjudices qu'elle a subis après application du taux de perte de chance retenu par l'expert, celui de Brive à hauteur de 10% de ces mêmes préjudices, après application de ce même taux
- elle est fondée à demander la condamnation de ces deux centres hospitaliers à lui verser les sommes suivantes avant application du taux de perte de chance et des pourcentages de responsabilités imputables à chacun de ces établissements :
- 2 020,06 euros au titre de la perte de gains professionnels actuels :
- 7 465,40 euros au titre de la perte de gains professionnels futurs,
- 1 413,40 euros au titre de l'aide d'une tierce personne,
- 50 000 euros au titre de l'incidence professionnelle,
- 181 084,92 euros au titre de l'assistance d'une tierce personne,
- 4 687,50 euros au titre du déficit fonctionnel temporaire,
- 40 000 euros au titre des souffrances endurées,
- 15 000 euros au titre du préjudice esthétique temporaire,
- 122 175 euros au titre du déficit fonctionnel permanent,
- 8 000 euros au titre du préjudice esthétique permanent,
- 5 000 euros au titre du préjudice d'agrément,
- 227,09 euros au titre de l'expertise judiciaire.
Par des mémoires en défense enregistrées les 7 octobre 2022, 21 mars 2023, 20 avril 2023 et 12 juin 2023, le centre hospitalier de Tulle, représenté par Me Vital Durand, admet sa responsabilité à hauteur d'un taux de perte de chance qui lui est imputable de 18%. Il demande au tribunal, à titre principal, de limiter l'indemnisation concernant la victime à 18 978,78 euros, subsidiairement à 40 600,04 euros ou 40 758,91 euros après avoir rejeté un certain nombre de postes de préjudice et avoir réduit à de plus justes proportions certains autres, et de juger que le centre hospitalier de Tulle, dont dépend le SAMU, ne pourra être tenu de prendre en charge les frais d'expertise à hauteur de plus de 408,77 euros. S'agissant des demandes de la caisse, il demande de les ramener à de plus justes proportions, un certain nombre débours n'étant pas justifiés.
Par des mémoires en défense enregistrés les 20 février 2023 et 13 avril 2023, le centre hospitalier de Brive, représenté par Me Valière-Vialeix, demande au tribunal de limiter à 6% le taux de perte de chance qui lui est imputable, de rejeter un certain nombre de postes de préjudice et de débours de la caisse ou de limiter leur indemnisation.
Par des mémoires enregistrés les 8 juillet 2022, 16 novembre 2022, 13 janvier 2023 et 10 mai 2023, la caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Charente-Maritime, demande au tribunal, d'une part, de condamner le centre hospitalier de Tulle à lui régler la somme de 95 190,26 euros et le centre hospitalier de Brive une somme de 31 730,09 euros au titre des différentes prestations qu'elle a prises en charge suite aux manquements de ces établissements, lesquelles sommes seront assorties des intérêts de droit à compter de la date de notification du jugement à intervenir, d'autre part, de condamner solidairement ces deux établissements à lui rembourser la somme de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire prévue.
Elle soutient que :
- elle justifie avoir exposé les sommes demandées, lesquelles tiennent compte des taux de perte de chances retenues par l'expert judiciaire, au titre de dépenses de santé et de pertes de gains actuels et futurs.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la santé publique ;
- le code de la sécurité sociale ;
- l'arrêté du 18 décembre 2023 relatif aux montants de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Martha, rapporteur
- les conclusions de M. Houssais, rapporteur public,
- les observations de Me Bersat pour Mme A et de Me Penet pour le centre hospitalier de Tulle.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A, née le 30 avril 1962, a ressenti au mois d'avril 2018 une douleur persistante au mollet et à la jambe gauche pour laquelle son médecin traitant, le docteur D, a diagnostiqué une déchirure musculaire. Le 1er novembre 2018, les douleurs augmentant et se modifiant, Mme A a appelé les services du SAMU du CH de Tulle qui l'ont orientée vers son médecin traitant. Celui-ci a revu sa patiente le 2 novembre suivant et a préconisé la poursuite du traitement antalgique, évoquant une artérite. L'état de santé de Mme A s'aggravant, cette dernière a de nouveau contacté les urgences qui l'ont adressée au CH de Brive, lequel a diagnostiqué une ischémie aiguë du membre inférieur gauche avec une oblitération de l'axe fémoro-poplité à partir du hunter. Après l'échec le 7 novembre 2018 d'une thrombectomie réalisée dans cet établissement, a été réalisée le 12 novembre une revascularisation par pontage composite fémoro-tibial antérieur à l'aide d'une allogreffe veineuse et d'un segment prothétique. A la suite de l'échec de cette intervention, une amputation transfémorale gauche a été réalisée le 14 novembre 2018. Mme A est restée hospitalisée du 4 novembre 2018 au 5 décembre 2018, avant d'être dirigée vers un service de moyen séjour jusqu'au 8 Janvier 2019 puis, en centre de rééducation jusqu'au 3 avril 2019. Elle est alors rentrée à son domicile.
2. Estimant que son amputation était imputable à des fautes dans la prise en charge de son ischémie aigüe, Mme A a saisi le juge des référés du tribunal judiciaire de Brive qui, par deux ordonnances des 9 janvier et 3 septembre 2020 a demandé au docteur E, médecin expert, de réaliser une expertise médicale. Il a déposé son rapport définitif le 13 juillet 2021.
3. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal de condamner le centre hospitalier de Tulle et celui de Brive à lui verser une somme respective de 78 632,33 euros et de 26 210,78 euros en réparation des préjudices qu'elle estime avoir subis. La caisse primaire d'assurance maladie (CPAM) de la Charente-Maritime demande par ailleurs la condamnation de ces centres hospitaliers à lui verser une somme respective de 95 190,26 euros et de 31 730,09 euros en remboursement de ses débours, outre une somme globale de 1 162 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.
Sur le principe de responsabilité :
4. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute ".
5. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise du docteur E, que le docteur D, médecin traitant de l'intéressée a commis une faute lors de la consultation avec celle-ci le 26 octobre 2018, puis les 1er et 2 novembre 2018 en méconnaissant le diagnostic d'ischémie aiguë et sous-estimé la gravité de la situation, ce qui a retardé la prise en charge adaptée de Mme A. Il résulte également de l'instruction et des dires de ce même expert que le 12 novembre 2018 le médecin régulateur du CH de Tulle, qui s'est borné à renvoyer l'intéressée vers son médecin traitant sans proposer une hospitalisation d'urgence, n'a pas correctement pris en compte les symptômes décrits par Mme A au téléphone, laquelle se plaignait de "doigts de pieds endormis blancs et froids" et de ce qu'"on dirait que le sang ne circule plus". Cette attitude a concouru selon l'expert à retarder la prise en charge de cette " urgence vasculaire type ". Enfin, il résulte de l'instruction que le centre hospitalier de Brive, dans lequel a été hospitalisée Mme A le 4 novembre 2018, n'a procédé à une intervention chirurgicale par voie de thrombectomie que le 7 décembre 2018, alors qu'au vu de l'urgence chirurgicale vasculaire présentée par Mme A, à savoir une " ischémie aiguë indiscutable, ayant débuté le 26 octobre 2018 ", cette intervention aurait dû être réalisée plus rapidement. Il s'ensuit, alors que les deux établissements de santé en cause admettent le principe de leur responsabilité, que Mme A est fondée à rechercher la responsabilité du centre hospitalier de Tulle et de Brive dont les manquements ont concouru à l'amputation de la jambe gauche qu'elle a subie le 14 novembre 2018 et aux séquelles qui en ont résulté.
Sur la perte de chance et le partage de responsabilité :
6. Dans le cas où la faute commise lors de la prise en charge ou le traitement d'un patient dans un établissement public hospitalier a compromis ses chances d'obtenir une amélioration de son état de santé ou d'échapper à son aggravation, le préjudice résultant directement de la faute commise par l'établissement et qui doit être intégralement réparé n'est pas le dommage corporel constaté, mais la perte de chance d'éviter que ce dommage soit advenu. La réparation qui incombe à l'hôpital doit alors être évaluée à une fraction du dommage corporel déterminée en fonction de l'ampleur de la chance perdue.
7. Il résulte, d'une part, de l'instruction, notamment du rapport d'expertise, qui n'est pas discuté sur ce point par les parties, que les retards successifs à la prise en charge chirurgicale de l'ischémie aiguë de Mme A sont constitutifs d'une perte de chance à laquelle est directement imputable l'amputation. L'expert indique que " cette perte de chance est fixée à 60%, tenant compte du taux d'échecs de conservation de membre, même en cas d'intervention précoce et de la morbi-mortalité de cette pathologie ". En l'absence de tout élément de nature à contredire ce pourcentage fixé par l'expert, il y a lieu de retenir un taux de perte de chance global de 60%.
8. Il résulte, d'autre part, de l'instruction, en particulier des termes du rapport d'expertise, que la part de responsabilité du docteur D, médecin traitant de Mme A, pour ses prises en charge des 26 octobre, 1er et 2 novembre 2018 peut être évaluée à 60%, dès lors " qu'un diagnostic et une orientation adaptée, le 26 octobre 2018, eussent en effet offert à madame A les meilleurs chances de conservation de membre ", celle du SAMU géré par le CH de Tulle pour son intervention du premier novembre 2018 à 30%, enfin celle du centre hospitalier de Brive à 10%.
Sur les préjudices indemnisables de Mme A et les débours de la caisse :
9. Ainsi que le propose l'expert, la date de consolidation doit être fixée au 3 juillet 2019.
En ce qui concerne les préjudices extra-patrimoniaux :
10. En premier lieu, l'expert a retenu un DFTT du 12 novembre 2018 au 3 avril 2019 et un DFTP de classe III du 3 avril au 3 juillet 2019. Il sera ainsi fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant après application du taux de perte de chance à une somme de 1 500 euros. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme de 450 euros, celui de Brive une somme de 150 euros.
11. En deuxième lieu, l'expert a fixé à 5 sur 7 les souffrances endurées par Mme A. Il y a ainsi lieu d'évaluer ce poste de préjudice à 8 100 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme de 2 430 euros, celui de Brive une somme de 810 euros.
12. En troisième lieu, l'expert a fixé à 4 sur 7 le préjudice esthétique temporaire subi par la requérante. Il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en l'évaluant à 3 500 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme de 1 050 euros, celui de Brive une somme de 350 euros.
13. En quatrième lieu, l'expert a retenu un déficit fonctionnel permanent de 45%. Il y a lieu de faire une juste appréciation de ce poste de préjudice, eu égard à l'âge de la requérante à la date de consolidation (57 ans), en le fixant à 54 000 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme de 16 200 euros, celui de Brive une somme de 5 400 euros.
14. En cinquième lieu, l'expert, dans son rapport, a évalué le préjudice esthétique permanent conservé par l'intéressée à 3/7. Eu égard à l'amputation de la cuisse gauche de Mme A, de la nécessité pour elle d'un appareillage et de cannes anglaises pour marcher, il sera fait une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à 3 000 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme de 900 euros, celui de Brive une somme de 300 euros.
15. En sixième lieu, si l'expert a retenu un préjudice d'agrément liée à l'impossibilité pour Mme A de s'adonner à la pêche à la carpe, cette dernière ne produit aucun justificatif quant à la fréquence de cette pratique. Il sera fait ainsi une juste appréciation de ce poste de préjudice en le fixant à 500 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme de 150 euros, celui de Brive une somme de 50 euros.
En ce qui concerne les préjudices patrimoniaux :
S'agissant de l'assistance à tierce personne :
16. L'expert judiciaire a relevé dans son rapport la nécessité pour Mme A de recourir à une aide humaine familiale temporaire consistant notamment en la réalisation des courses pour 6 heures par semaine.
Avant la date de consolidation :
17. Sur la base d'un taux horaire de 14 euros compte tenu des cotisations dues par l'employeur et des majorations pour travail de dimanche, jours fériés et congés payés, et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que l'assistance dont a besoin l'intéressée nécessiterait une assistance d'un coût supérieur, les frais d'assistance à tierce personne nécessités par l'état de santé de la requérante entre le 3 avril et le 3 juillet 2019, doivent être évalués à 1 219 euros, soit à 731,44 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme de 219,43 euros, celui de Brive une somme de 73,14 euros.
De la date de consolidation à la date du présent jugement :
18. Sur la base des paramètres de calculs exposés au point précédent, les frais d'assistance à tierce personne de la date de consolidation jusqu'au présent jugement, soit sur une période de 1836 jours, doivent être fixés à une somme de 24 869 euros, soit à une somme de 14 921,40 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme 4 476,42 euros, celui de Brive une somme de 1 492,14 euros.
Après la date du présent jugement :
19. Sur la base de ces mêmes paramètres de calculs, du coefficient de capitalisation pour une femme âgée de 62 ans, issu du barème de capitalisation pour 2022 publié à la Gazette du Palais (25,427), il y a lieu d'évaluer à une somme de 121 744 euros le montant des frais futurs d'assistance à tierce personne dont aura besoin Mme A, soit à une somme de 73 046 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme 21 913,80 euros, celui de Brive une somme de 7 304,60 euros.
S'agissant du préjudice professionnel :
20. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " Lorsque, sans entrer dans les cas régis par les dispositions législatives applicables aux accidents du travail, la lésion dont l'assuré social ou son ayant droit est atteint est imputable à un tiers, l'assuré ou ses ayants droit conserve contre l'auteur de l'accident le droit de demander la réparation du préjudice causé, conformément aux règles du droit commun, dans la mesure où ce préjudice n'est pas réparé par application du présent livre ou du livre Ier. / Les caisses de sécurité sociale sont tenues de servir à l'assuré ou à ses ayants droit les prestations prévues par le présent livre et le livre Ier, sauf recours de leur part contre l'auteur responsable de l'accident dans les conditions ci-après. / Les recours subrogatoires des caisses contre les tiers s'exercent poste par poste sur les seules indemnités qui réparent des préjudices qu'elles ont pris en charge, à l'exclusion des préjudices à caractère personnel. / Conformément à l'article 1346-3 du code civil, la subrogation ne peut nuire à la victime subrogeante, créancière de l'indemnisation, lorsqu'elle n'a été prise en charge que partiellement par les prestations sociales ; en ce cas, l'assuré social peut exercer ses droits contre le responsable, par préférence à la caisse subrogée. / Cependant, si le tiers payeur établit qu'il a effectivement et préalablement versé à la victime une prestation indemnisant de manière incontestable un poste de préjudice personnel, son recours peut s'exercer sur ce poste de préjudice () ".
21. En application de ces dispositions, le juge saisi d'un recours de la victime d'un dommage corporel et du recours subrogatoire d'un organisme de sécurité sociale doit, pour chacun des postes de préjudices, déterminer le montant du préjudice en précisant la part qui a été réparée par des prestations de sécurité sociale et celle qui est demeurée à la charge de la victime. Il lui appartient ensuite de fixer l'indemnité mise à la charge de l'auteur du dommage au titre du poste de préjudice en tenant compte, s'il a été décidé, du partage de responsabilité avec la victime. Le juge doit allouer cette indemnité à la victime dans la limite de la part du poste de préjudice qui n'a pas été réparée par des prestations, le solde, s'il existe, étant alloué à l'organisme de sécurité sociale
22. Lorsque l'organisme de sécurité sociale qui verse une rente d'invalidité à la victime d'un accident corporel en demande le remboursement au tiers auteur de l'accident dont la responsabilité est engagée, il appartient au juge d'inclure dans l'évaluation du préjudice résultant de l'atteinte à l'intégrité physique de la victime, le cas échéant, les pertes de revenus dont cette rente assure la compensation.
Quant à la perte de gains professionnels actuels et futurs :
23. D'une part, l'expert qui n'est pas contesté sur ce point a retenu que compte tenu de l'amputation de Mme A, " il n'est pas envisageable qu'elle reprenne cette activité ". Il résulte de l'instruction que Mme A était employée auprès de l'Association " LUCIE FER " en qualité de salarié polyvalent selon un contrat de travail à durée déterminée d'insertion prévoyant un engagement de 4 mois à compter du 2 mai 2018 avec possibilité de reconduction jusqu'à une durée maximale de 24 mois. Il résulte suffisamment de l'instruction que ce contrat a été renouvelé et qu'un terme a été mis à ce contrat le 31 décembre 2018, soit quelques semaines après l'hospitalisation ayant conduit à l'amputation subie par Mme A.
24. D'autre part, il résulte de l'instruction que Mme A a perçu des revenus d'activités sur les années 2016, 2017 et 2018 d'un montant estimatif de 5 000 euros par an. Quand bien même son contrat comme repasseuse n'aurait pas été renouvelé, ses activités professionnelles lui assuraient des revenus dont le niveau était stable depuis 3 années. En outre, il résulte de l'instruction que l'intéressée a perçu une pension d'invalidité de 2ème catégorie, en raison d'une invalidité réduisant au moins aux 2/3 la capacité de travail ou de gain, à compter du 1er octobre 2020, sans qu'il ne résulte de cette même instruction que cette pension ne serait pas imputable à l'amputation à laquelle il a été procédé ni que l'intéressée serait en mesure de retrouver un emploi.
25. Ainsi, au vu de ce qui précède, et quand bien même Mme A était employée au moment de son hospitalisation en novembre 2018 en contrat précaire, elle a en raison de l'amputation survenue, subi une perte de gains professionnels actuels et futurs, indépendamment de la question concernant le terme exact du renouvellement de son contrat signé en avril 2018.
- La perte de gains actuels :
26. Il résulte de l'instruction, en particulier des propres écritures de la requérante, que Mme A percevait un salaire mensuel net moyen de 746,54 euros avant le mois de novembre 2018. Ainsi entre le 12 novembre 2018 et le 3 juillet 2019, Mme A aurait dû percevoir la somme de 5 748,35 euros. Il résulte de cette même instruction que l'intéressée a perçu sur cette même période une somme de 3 952,32 euros d'indemnités journalières versées par la CPAM. Le montant global du préjudice professionnel subi par Mme A s'élève à 5 748,35 euros, de sorte qu'après application du taux de perte de chance l'obligation de réparation s'élève à 3 449, 01 euros. Compte tenu du principe rappelé au point 22, le droit de préférence de la victime peut s'exercer pour la totalité de son préjudice, soit 1 796,03 euros à lui verser tandis que la CPAM recevra seulement le solde de 1 652,98 euros. Par suite, et eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à Mme A une somme de 538,80 euros, ainsi qu'une somme de 495,89 euros à la CPAM, celui de Brive une somme de 179, 60 à Mme A ainsi qu'une somme de 165,29 euros à la CPAM.
- La perte de gains futurs :
27. Ainsi qu'il découle de ce qui a été dit aux points 22 et 23 et au vu des avis d'imposition produits, il y a lieu de retenir, pour le calcul du préjudice tenant à la perte de gains futurs, un revenu mensuel de 416 euros, calculé sur la base des revenus annuels perçus sur les 3 dernières années. Ainsi que le demande l'intéressée, elle peut prétendre au droit d'être indemnisée au titre de cette perte sur la période du 3 juillet 2019 au 2 mai 2020. Sur la base d'un salaire moyen de 416 euros par mois, l'intéressée peut se prévaloir d'une perte de gain sur la période susmentionnée de 4 160 euros. Sur cette même période courant entre le 3 juillet 2019 et le 2 mai 2020, la caisse a versé des indemnités journalières pour un montant qu'il convient d'estimer à 4 896,89 euros. Le montant total du préjudice professionnel subi par Mme A, pour cette période, s'élève à 4 160 euros, soit après application du taux de perte de chance à 2 496 euros. Mme A ayant perçu de la part de la caisse une somme supérieure au préjudice total dont elle peut se prévaloir sur la période pour laquelle elle demande à être indemnisée, il n'y a pas lieu de faire droit à cette indemnisation. En revanche, la caisse a droit au remboursement de ces débours à hauteur d'une somme de 2 496 euros. Par suite, et eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à la CPAM une somme 748,80 euros et celui de Brive somme de 249,60 euros.
Quant à l'incidence professionnelle :
28. Comme dit précédemment, à la date de son hospitalisation, Mme A exerçait une activité professionnelle en qualité de repasseuse sous un contrat d'insertion à durée déterminée. Selon le médecin-expert, son état consécutif à son amputation fait obstacle à une reprise d'activité de repasseuse par Mme A. Dans ces conditions, et alors qu'il résulte suffisamment de l'instruction que la requérante n'a pas retrouvé une activité professionnelle postérieurement à son amputation, il sera fait une juste appréciation du préjudice d'incidence professionnelle qu'elle a subi en l'évaluant à 5 000 euros, une somme de 3 000 euros après application du taux de perte de chance. Il résulte également de l'instruction et des dernières écritures de la caisse, que celle-ci a versé à l'intéressée une somme de 13 518,24 euros du 1er octobre 2020 au 31 janvier 2023 au titre des arrérages échus de pension d'invalidité et une somme de 11 604,36 euros au titre d'un capital invalidité, soit une somme globale versée de 25 122,60 euros. Mme A ayant perçu de la part de la caisse une somme supérieure au préjudice total dont elle peut se prévaloir sur la période pour laquelle elle demande à être indemnisée, il n'y a pas lieu de faire droit à cette indemnisation. En revanche, la caisse a droit au remboursement de ses débours à hauteur d'une somme de 3 000 euros. Par suite, et eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à la CPAM une somme 900 euros et celui de Brive une somme de 300 euros.
S'agissant des dépenses de santé :
- Quant aux dépenses de santé actuelles :
29. La CPAM produit dans ses dernières écritures du 10 mai 2023 une attestation d'imputabilité de son médecin-conseil et un relevé de débours faisant état de frais d'hospitalisation, de frais médicaux, de frais pharmaceutiques, de frais d'appareillage et de transports afférents à la prise en charge de Mme A entre le 12 novembre 2018 et le 17 juin 2019 pour un montant de 94 864,27 euros. Dans ces conditions, il y a lieu d'accorder un droit à réparation de ces débours à la caisse, lesquels débours sont en lien direct et certain avec les fautes commises par les établissements hospitaliers défendeurs, qui doit être fixé après application du taux de perte de chance à 56 918,56 euros. Par suite, et eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à la CPAM une somme de 17 075,56 euros, celui de Brive somme de 5 691,85 euros.
- Quant aux dépenses de santé futures :
30. D'une part, la CPAM demande en se prévalant des mêmes documents que ceux mentionnés au point précédent une somme de 886,89 euros au titre des arrérages échus entre le 16 septembre 2019 et le 11 juin 2021. Elle a ainsi droit à une somme de 532,10 euros après application du taux de perte de chance. Eu égard à ce qui a été dit au point 8, le CH de Tulle doit être condamné à verser à la CPAM une somme de 159,63 euros, celui de Brive une somme de 53,21 euros.
31. D'autre part, la CPAM, qui produit un tableau détaillant les frais de santé futurs qu'elle devra exposer pour le compte de Mme A à compter du 3 janvier 2023, fait état, concernant ces frais, de frais médicaux constitués par 4 consultations de médecine générale par an, une consultation spécialiste, des frais de radiologie, des frais de prothèse principale, secondaire, des frais relatifs à l'achat de gaine, de bonnets, de cannes, de coussins et de housses et des frais pharmaceutiques. Ces frais, dont le montant annuel doit être arrêté à 15 251,10 euros, soit à 9 150,60 euros après application du taux de perte de chance, doivent être regardés, eu égard notamment à la teneur du rapport d'expertise, comme en lien direct et certain avec les manquements commis par les centres hospitaliers défendeurs. Il y a ainsi lieu, pour la période du 3 janvier 2023 à la date du présent jugement à condamner le centre hospitalier de Tulle à verser à la CPAM une somme de 4 181,69 euros et le CH de Brive à verser à ce même organisme une somme de 1 396,89 euros. Pour la période postérieure au présent jugement, en l'absence d'accord des centres hospitaliers quant au versement d'un capital représentatif, et sur présentation annuelle des justificatifs, il y a lieu de condamner le CH de Tulle à verser à la CPAM une somme annuelle qui ne pourra dépasser 2 745,18 euros et le CH de Brive une somme qui ne pourra dépasser 915,06 euros.
S'agissant du coût de l'expertise judiciaire :
32. Si Mme A demande la prise en charge de frais d'expertise judicaire, aucune dépense susceptible de se rattacher aux dispositions de l'article R. 761-1 du code de justice administrative n'a été exposée par la requérante. Par suite, sa demande doit être rejetée.
33. Il résulte de tout ce qui précède que le centre hospitalier de Tulle doit être condamné à verser à Mme A la somme de 48 328,45 euros et à la CPAM la somme de 23 561,57 euros outre une somme annuelle, à verser sur présentation de justificatifs, qui ne pourra pas dépasser 2 745,18 euros. Quant au CH de Brive, il doit être condamné à verser à Mme A une somme de 16 108,94 euros et à la CPAM une somme de 7 856,84 euros, outre une somme annuelle, sur présentation de justificatifs, qui ne pourra pas dépasser 915,06 euros.
Sur les intérêts :
34. D'une part, les sommes mentionnées au point précédent et à verser à Mme A produiront intérêts au taux légal à compter du 4 mars 2022, date de réception de ses demandes préalables formées auprès de chacun des centres hospitaliers défendeurs.
35. D'autre part, même en l'absence de demande tendant à l'allocation d'intérêts, tout jugement prononçant une condamnation à une indemnité fait courir les intérêts au taux légal au jour de son prononcé jusqu'à son exécution. La demande de la CPAM tendant à ce que lui soient alloués, à compter de la date de ce jugement, des intérêts au taux légal sur la somme que les centres hospitaliers défendeurs sont condamnés à lui verser, est donc dépourvue de tout objet et doit être rejetée.
Sur l'indemnité forfaitaire de gestion :
36. Aux termes de l'article L. 376-1 du code de la sécurité sociale : " En contrepartie des frais qu'elle engage pour obtenir le remboursement mentionné au troisième alinéa ci-dessus, la caisse d'assurance maladie à laquelle est affilié l'assuré social victime de l'accident recouvre une indemnité forfaitaire à la charge du tiers responsable et au profit de l'organisme national d'assurance maladie. Le montant de cette indemnité est égal au tiers des sommes dont le remboursement a été obtenu, dans les limites d'un montant maximum de 910 euros et d'un montant minimum de 91 euros. A compter du 1er janvier 2007, les montants mentionnés au présent alinéa sont révisés chaque année, par arrêté des ministres chargés de la sécurité sociale et du budget, en fonction du taux de progression de l'indice des prix à la consommation hors tabac prévu dans le rapport économique, social et financier annexé au projet de loi de finances pour l'année considérée ". Selon l'article 1er de l'arrêté du 18 décembre 2023 susvisé : " Les montants minimal et maximal de l'indemnité forfaitaire de gestion prévue aux articles L. 376-1 et L. 454-1 du code de la sécurité sociale sont fixés respectivement à 118 € et 1 191 € au titre des remboursements effectués au cours de l'année 2024 ". En application de ces dispositions, il y a lieu de condamner solidairement les centres hospitaliers de Tulle et de Brive à verser à la CPAM de la Charente-Maritime une somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.
Sur les frais de justice :
37. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de condamner solidairement le CH de Tulle et celui de Brive à verser à Mme A une somme de 1800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Le CH de Tulle et le CH de Brive sont condamnés respectivement à verser une somme de 48 328,45 euros et une somme de 16 108,94 euros à Mme A en réparation de ses préjudices. Ces sommes porteront intérêts au taux légal à compter du 4 mars 2022, date de réception des demandes préalables.
Article 2 : Le CH de Tulle est condamné à verser à la CPAM de la Charente Maritime une somme de 23 561,57 euros en remboursement de ses débours, outre une somme annuelle, à verser sur présentation de justificatifs, qui ne pourra pas dépasser 2 745,18 euros.
Article 3 : Le CH de Brive est condamné à verser à la CPAM de la Charente Maritime une somme de 7 856,84 euros en remboursement de ses débours, outre une somme annuelle, sur présentation de justificatifs, qui ne pourra pas dépasser 915,06 euros.
Article 4 : Le CH de Tulle et le CH de Brive verseront solidairement à la CPAM de la Charente Maritime une somme de 1 191 euros au titre de l'indemnité forfaitaire de gestion.
Article 5 : Le CH de Tulle et le CH de Brive verseront solidairement à Mme A une somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 6 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 7 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à la caisse primaire d'assurance maladie de Charente-Maritime, aux centres hospitaliers de Tulle et de Brive.
Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024 où siégeaient :
- M. Artus, président,
- M. Crosnier, premier conseiller,
- M. Martha, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.
Le rapporteur,
F. MARTHA
Le président,
D. ARTUS
Le greffier,
M. B
La République mande et ordonne
au ministre des solidarités et de la santé en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision
Pour expédition conforme
Pour Le Greffier en Chef
Le Greffier
M. B
bb
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608110
Le Tribunal Administratif de Marseille, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, a été saisi par Mme A..., ressortissante ivoirienne, afin d'obtenir la délivrance effective d'une carte de séjour pluriannuelle dont le renouvellement lui avait déjà été accordé par une décision favorable du 1er août 2025. Le juge a constaté que la condition d'urgence était remplie s'agissant d'une demande de renouvellement de titre de séjour et que la mesure sollicitée ne se heurtait à aucune contestation sérieuse. Il a enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de convoquer l'intéressée sous quinze jours pour lui remettre le titre, sous astreinte de 50 euros par jour de retard. L'État a également été condamné à verser 1 500 euros au titre des frais de justice, sous réserve de l'admission définitive de Mme A... à l'aide juridictionnelle provisoire.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Marseille — N° TA13-2608580
Le Tribunal administratif de Marseille, statuant en référé, a rejeté la requête de M. B... concernant le traitement de sa demande de document de circulation pour étranger mineur pour sa fille. La requête a été jugée irrecevable car elle ne contenait pas de conclusions, c'est-à-dire qu'elle ne précisait pas ce que le requérant demandait au juge. Cette irrecevabilité a été constatée sur le fondement de l'article R. 411-1 du code de justice administrative. Le juge a donc appliqué l'article L. 522-3 du même code pour rejeter la requête sans instruction ni audience.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Caen — N° TA14-2601609
Le Tribunal administratif de Caen, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de Mme A... B... tendant à la suspension d'une décision de l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS) refusant l'immatriculation d'un véhicule et l'exonération du malus écologique. La demande a été jugée manifestement irrecevable car la requérante n'avait pas présenté de requête distincte aux fins d'annulation de la décision contestée, comme l'exige l'article R. 522-1 du même code. En conséquence, le juge a rejeté la requête sans instruction ni audience, en application de l'article L. 522-3.
01/06/2026
Tribunal Administratif de Besançon — N° TA25-2601163
Le Tribunal Administratif de Besançon, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la délibération du conseil municipal d’Etupes approuvant le budget primitif 2026. Le juge a estimé que la condition d’urgence n’était pas remplie, le requérant n’ayant pas démontré que l’exécution du budget entraînerait un blocage du fonctionnement des services publics communaux ou une situation financière irréversible. En conséquence, la requête de M. C... a été rejetée, sans qu’il soit nécessaire d’examiner l’existence d’un doute sérieux sur la légalité de la délibération. La décision se fonde sur l’article L. 521-1 du code de justice administrative.
01/06/2026