Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2200962

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2200962
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère chambre
Avocat requérantAARPI THEMIS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Limoges a rejeté la requête de M. D E, détenu à la maison centrale de Saint-Maur, qui contestait la décision de la directrice de l'établissement ordonnant sa gestion menottée lors de ses déplacements. Le tribunal a d'abord écarté le moyen d'incompétence, en relevant que la décision avait été signée par le chef d'établissement, dûment affecté. Sur le fond, il a jugé que la mesure, prise dans le cadre des régimes différenciés de détention prévus par le code pénitentiaire (articles L. 6, L. 211-4 et D. 211-36), ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la dignité garanti par l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme. Par conséquent, la requête a été rejetée dans son ensemble.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire et des pièces, enregistrés les 8 et 27 juillet et 9 septembre 2022, M. D E, représenté par l'Aarpi Thémis, demande :

1°) d'annuler la décision non communiquée ordonnant sa gestion menottée ;

2°) d'enjoindre à la directrice du centre pénitentiaire de Saint-Maur de lever sa gestion menottée dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision litigieuse fait grief dès lors qu'il est systématiquement menotté et escorté par plusieurs surveillants à chaque sortie de cellule et, par conséquent, affecte de manière substantielle ses droits fondamentaux et son droit au respect de sa dignité ;

- l'auteur de l'acte n'est pas compétent en l'absence de délégation de signature valablement publiée du directeur de l'établissement pour ordonner la gestion menottée ;

- cette décision est entachée d'une erreur d'appréciation, elle n'est ni nécessaire ni proportionnée et porte une atteinte disproportionnée à ses droits fondamentaux, notamment à son droit au respect de sa dignité tel que garanti par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire n° 2009-1436 du 24 novembre 2009.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 septembre 2022, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête est irrecevable dès lors que l'acte attaqué constitue une mesure d'ordre intérieur insusceptible de recours pour excès de pouvoir ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par l'intéressé ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique:

- le rapport de M. Artus,

- et les conclusions de M. Houssais, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. En l'espèce, la gestion menottée de M. E lors de ses déplacements au sein de la maison centrale de Saint-Maur a été prise le 13 juillet 2022 par la directrice de cet établissement. Dans ces conditions, M. E doit être regardé comme demandant l'annulation de cette décision qui lui a été communiquée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, il ressort des termes mêmes de la décision contestée qu'elle a été prise et signée par M. A. La décision attaquée comporte son nom, son titre et sa signature. Par arrêté du 20 août 2021 du garde des sceaux, ministre de la justice, M. A a été affecté au sein de la maison centrale de Saint-Maur en qualité de chef d'établissement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte attaqué doit être écarté.

3. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article 22 de la loi du 24 novembre 2009 pénitentiaire, abrogé le 1er mai 2022 et désormais codifié à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements, de la prévention de la commission de nouvelles infractions et de la protection de l'intérêt des victimes. Ces restrictions tiennent compte de l'âge, de l'état de santé, du handicap, de l'identité de genre et de la personnalité de chaque personne détenue ". Aux termes des dispositions de l'article L. 211-4 de ce code : " () Leur régime de détention est déterminé en prenant en compte leur personnalité, leur santé, leur dangerosité et leurs efforts en matière de réinsertion sociale. / Le placement d'une personne détenue sous un régime de détention plus sévère ne saurait porter atteinte aux droits mentionnés par les dispositions de l'article L. 6 ". Aux termes de l'article D. 211-36 du même code : " Des modalités de prise en charge individualisées peuvent, pour l'application des dispositions de l'article L. 211-4, être appliquées, au sein de chaque établissement pénitentiaire, aux personnes détenues, en tenant compte de leur parcours d'exécution de la peine et de leur capacité à respecter les règles de vie en collectivité. Les modalités de prise en charge de chaque personne détenue sont consignées dans le parcours d'exécution de la peine ". Ces dispositions autorisent le chef d'établissement à prévoir, dans le cadre du règlement intérieur adapté à son établissement, des régimes différenciés de détention selon les détenus, sans que ce placement en régime différencié ne revête un caractère disciplinaire.

4. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

5. M. E soutient que la mesure prévue par la note de service du 13 juillet 2022 attaquée, qui consiste à prévoir les modalités spécifiques de gestion de ses déplacements en le menottant et en l'escortant systématiquement, est entachée d'une erreur d'appréciation et est disproportionnée. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, qui ne sont pas démenties par le requérant, que l'intéressé a été condamné à une peine d'emprisonnement de treize ans, assortie d'une période de sûreté de huit ans et huit mois, pour terrorisme, participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime d'atteinte aux personnes. L'intéressé a été à l'origine de nombreux incidents disciplinaires, démontrant un comportement imprévisible, refusant toute communication avec les agents pénitentiaires. Il n'est pas davantage contesté qu'il a déclaré au mois de septembre 2021 vouloir prendre en otage un surveillant pénitentiaire, au mois de février 2022 vouloir " mourir ", " passer à l'action " et " faire une connerie " et que, depuis son transfert au sein de la maison centrale de Saint-Maur, il a rompu tout dialogue avec les membres du personnel pénitentiaire. Dans ces conditions, eu égard au profil pénal et carcéral de l'intéressé et à son attitude, y compris lorsqu'il est placé à l'isolement, la directrice de la maison centrale de Saint-Maur a pu, sans commettre d'erreur d'appréciation, considérer que le comportement de M. E était de nature à présenter des risques pour la sécurité des biens et des personnes et décider que tous ses déplacements seraient effectués menottés et sous escorte de plusieurs agents. En outre, la décision attaquée n'a pas porté une atteinte excessive au droit au respect de la dignité du requérant protégé par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, que la requête de M. E doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre des frais de justice.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, à l'Aarpi Thémis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Artus, président-rapporteur,

- M. F, premier rapporteur,

- M. B, premier, rapporteur.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

Le président,

D. ARTUS

Le premier assesseur,

Y.F

La greffière,

M. C

La République mande et ordonne

au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour la Greffière en Chef,

La greffière,

M. C

N°220096mf