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AccueilJurisprudence administrativeN° TA87-2301230

Tribunal Administratif de Limoges — Décision N° TA87-2301230

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de Limoges
SectionTribunal Administratif de Limoges
N° DossierTA87-2301230
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation2ème chambre
Avocat requérantLAGIER CHARLES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 juillet 2023 et le 13 novembre 2023, les associations Aves France et One voice, représentées par Me Robert de l'AARPI Géo avocats, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) à titre principal, de déclarer l'intervention de la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne irrecevable ;

2°) subsidiairement, de rejeter la demande de la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne tendant à ce que les pièces nos 26 à 28 soient écartées des débats ;

3°) d'annuler l'arrêté du 13 juillet 2023 en tant que la préfète de la Haute-Vienne a autorisé une période complémentaire de chasse par vénerie sous terre des blaireaux dans ce département du 15 juillet au 14 septembre 2023 ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- leur requête est recevable puisqu'elles disposent d'une qualité pour agir, d'un intérêt à agir qui est présumé puisqu'elles sont des associations agréées au titre de la protection de l'environnement et qu'elles ont respecté les délais de recours contentieux ;

- le mémoire en intervention de la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne est irrecevable dès lors qu'il ne s'associe pas aux conclusions du défendeur, la préfecture de la Haute-Vienne ;

- contrairement à ce que fait valoir la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne, les pièces qu'elle a produites et qui sont en anglais n'ont pas à être écartées des débats, d'autant plus que les citations extraites ont été librement traduites ;

- l'arrêté contesté a été pris au terme d'une procédure irrégulière au regard de l'article L. 123-19-1 du code de l'environnement en raison de l'insuffisance des informations relatives au contexte et aux objectifs des prescriptions envisagées contenues dans la note de présentation accompagnant le projet de décision durant la phase de consultation du public et en l'absence de précision sur les raisons pour lesquelles l'arrêté litigieux devait être pris en violation d'une ordonnance en référé suspension rendue par le tribunal administratif ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 424-10 du code de l'environnement en ce que la période complémentaire de vénerie sous terre autorise la destruction directe ou indirecte des blaireautins contrevenant ainsi à l'équilibre biologique du blaireau ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que, en premier lieu, le préfet de la Haute-Vienne ne détient aucune information sur la population de blaireaux dans ce département et que les prélèvements engendrés par l'ouverture d'une période complémentaire de chasse du blaireau porterait atteinte à l'équilibre biologique de l'espèce, en deuxième lieu, le préfet ne démontre aucunement l'existence de dégâts causés par des blaireaux et, en dernier lieu, le recours à la vénerie sous terre est contre-productif pour lutter contre la tuberculose bovine puisqu'elle nécessite de recourir à des chiens et d'accroitre les risques de contamination ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 novembre 2023, le préfet de la Haute-Vienne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés sont infondés.

Par un mémoire en intervention volontaire, enregistré le 28 juillet 2023, la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne, représentée par Me Lagier, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- son mémoire en intervention, au soutien des conclusions en défense de la préfecture de la Haute-Vienne, est recevable puisqu'elle est partie prenante dans le débat relatif à la chasse du blaireau, qu'elle dispose d'un intérêt à agir car la requête vise à restreindre voire interdire les périodes de chasse d'une espèce de gibier, d'un agrément au titre de la protection de l'environnement et d'une qualité pour agir ;

- la requête est irrecevable en l'absence d'intérêt à agir des associations requérantes : elles disposent d'une vocation nationale alors même que l'arrêté litigieux ne concerne qu'une seule espèce de gibier, pour une période de chasse très courte, sur le territoire d'un seul département ; leur objet social est trop général ; elles ne fournissent aucun élément quant à leur action puisqu'aucun bilan n'est joint à leur requête ; l'association One voice méconnaît les articles 56 et 59 du code civil d'Alsace-Moselle qui imposent à une telle association d'avoir au minimum sept membres au moment de sa déclaration ; ils prévoient également la rémunération de ses dirigeants élus, en méconnaissance du principe classique du bénévolat ; les statuts de l'association Aves France sont illégaux, en tant qu'ils prévoient que l'association est propriété inaliénable d'un seul individu ;

- les productions des requérantes nos 26 à 28 devront être écartées des débats dès lors qu'il s'agit d'études rédigées en anglais ;

- les moyens soulevés par les requérantes sont infondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 23 novembre 2023.

Un mémoire des associations Aves France et One voice a été enregistré le 6 décembre 2023 sans être communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Christophe ;

- les conclusions de Mme Benzaïd, rapporteure publique ;

- les observations de Mme B représentant le préfet de la Haute-Vienne.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 13 juillet 2023, la préfète de la Haute-Vienne a prononcé l'abrogation de l'article 4 de l'arrêté du 9 mai 2022 fixant les dates d'ouverture, de clôture et les modalités de la chasse dans le département de la Haute-Vienne pour la campagne 2022-2023 en ce qu'il autorise une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau et a ouvert une période complémentaire de chasse par vénerie sous terre de cette espèce du 15 juillet 2023 au 14 septembre 2023. Par une ordonnance n° 2301235 du 4 août 2023, le juge des référés du présent tribunal a suspendu l'exécution de cet arrêté. Par la présente requête, les associations Aves France et One voice demandent au tribunal d'annuler cet arrêté en tant qu'il ouvre une période complémentaire de chasse du blaireau par vénerie sous terre.

Sur l'intervention de la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne :

2. La fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne, qui a intérêt au maintien de la décision attaquée, justifie d'un intérêt suffisant pour intervenir volontairement au soutien des conclusions en défense présentées par le préfet de la Haute-Vienne. Son intervention est donc recevable.

Sur les fins de non-recevoir opposées par la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne :

3. Pour contester la recevabilité de la requête, la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne fait valoir que les associations requérantes ne justifient pas de leur intérêt à agir contre un arrêté dont les effets sont géographiquement et temporellement très limités, outre que leur objet social est très général et qu'elles n'établissent ni ne justifient d'aucun bilan de leurs actions en faveur des blaireaux dans le département de la Haute-Vienne. Elle fait également valoir que les statuts et le fonctionnement de l'association One voice méconnaissent le code civil d'Alsace-Moselle, notamment ses articles 56 et 59, qui obligent à ce que l'association compte au moins sept membres lors de sa déclaration, et prévoient également la rémunération de ses dirigeants élus, en méconnaissance du principe classique du bénévolat. Elle fait en outre valoir que les statuts de l'association Aves France sont illégaux, en tant qu'ils prévoient que l'association est propriété inaliénable d'un seul individu.

4. Aux termes de l'article L. 141-1 du code de l'environnement : " Lorsqu'elles exercent leurs activités depuis au moins trois ans, les associations régulièrement déclarées et exerçant leurs activités statutaires dans le domaine de la protection de la nature et de la gestion de la faune sauvage, de l'amélioration du cadre de vie, de la protection de l'eau, de l'air, des sols, des sites et paysages, de l'urbanisme, ou ayant pour objet la lutte contre les pollutions et les nuisances et, d'une manière générale, œuvrant principalement pour la protection de l'environnement, peuvent faire l'objet d'un agrément motivé de l'autorité administrative. / () / Ces associations sont dites "associations agréées de protection de l'environnement". / () ". Aux termes de son article L. 142-1 du même code : " Toute association ayant pour objet la protection de la nature et de l'environnement peut engager des instances devant les juridictions administratives pour tout grief se rapportant à celle-ci. / Toute association de protection de l'environnement agréée au titre de l'article L. 141-1 ainsi que les fédérations départementales des associations agréées de pêche et de protection du milieu aquatique et les associations agréées de pêcheurs professionnels justifient d'un intérêt pour agir contre toute décision administrative ayant un rapport direct avec leur objet et leurs activités statutaires et produisant des effets dommageables pour l'environnement sur tout ou partie du territoire pour lequel elles bénéficient de l'agrément dès lors que cette décision est intervenue après la date de leur agrément ".

5. Il résulte de l'application combinée de ces dispositions que les associations de protection de l'environnement titulaires d'un agrément attribué dans des conditions fixées par décret en Conseil d'État justifient d'un intérêt à agir contre toute décision administrative ayant un rapport direct avec leur objet et leurs activités statutaires et produisant des effets dommageables pour l'environnement sur tout ou partie du territoire pour lequel elles bénéficient de l'agrément, dès lors que cette décision est intervenue après la date de leur agrément.

6. L'association Aves France, dont l'objet social est aux termes de ses statuts, notamment, d'œuvrer à la protection de la faune sauvage et des espèces non domestiques sauvages et dont l'action en justice fait partie des moyens d'action, est agréée depuis le 15 août 2022, ainsi que le confirme l'attestation délivrée le 13 octobre 2022 par le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en application de l'article L. 232-3 du code des relations entre le public et l'administration.

7. L'association One voice dont l'objet social est aux termes de ses statuts, notamment, la protection et la défense des animaux quelle que soit l'espèce à laquelle ils appartiennent, la généralisation d'un mode de vie non destructeur et non-violent à l'égard des animaux et la défense d'une société non-violente, respectueuse des animaux, et dont l'action en justice fait également partie des moyens d'action, est quant à elle titulaire d'un agrément au titre de l'article L. 141-1 du code de l'environnement depuis le 5 janvier 2019, ainsi que le confirme l'attestation délivrée par le ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, en application de l'article L. 232-3 du code des relations entre le public et l'administration, et ainsi qu'il ressort de la liste des associations agréées dans le cadre national au titre de la protection de l'environnement, publiée en annexe de l'arrêté du 31 mai 2021 portant publication de la liste des associations agréées au titre de la protection de l'environnement dans le cadre national.

8. Dans ces conditions, eu égard à l'objet de l'arrêté de la préfète de la Haute-Vienne du 13 juillet 2023 en litige et nonobstant la circonstance que les effets qui y sont attachés soient limités dans leur périmètre géographique et leur temporalité, les deux associations requérantes justifient, en application de l'article L. 142-1 du code de l'environnement, d'un intérêt pour agir à son encontre, en tant qu'il autorise, dans le département de la Haute-Vienne, une période complémentaire de chasse du blaireau par vénerie sous terre du 15 juillet au 14 septembre 2023, sans qu'ait d'incidence la circonstance éventuelle qu'elles ne justifieraient pas d'actions antérieures particulières pour la protection et la préservation de cette espèce, sur le territoire national ou local. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense tirée de l'absence d'intérêt pour agir doit être écartée.

9. Par ailleurs, l'illégalité éventuelle des statuts et du fonctionnement des associations requérantes n'est pas utilement invocable pour contester la recevabilité de leur action devant le juge administratif.

10. Il résulte de ce qui précède que les fins de non-recevoir opposées par la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne doivent être écartées, en toutes leurs branches.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

11. Aux termes de l'article L. 424-10 du code de l'environnement : " Il est interdit de détruire, d'enlever ou d'endommager intentionnellement les nids et les œufs, de ramasser les œufs dans la nature et de les détenir. Il est interdit de détruire, d'enlever, de vendre, d'acheter et de transporter les portées ou petits de tous mammifères dont la chasse est autorisée, sous réserve des dispositions relatives aux animaux susceptibles d'occasionner des dégâts. () ". Aux termes de l'article R. 424-5 de ce code : " La clôture de la vénerie sous terre intervient le 15 janvier. / Le préfet peut, sur proposition du directeur départemental de l'agriculture et de la forêt et après avis de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage et de la fédération des chasseurs, autoriser l'exercice de la vénerie du blaireau pour une période complémentaire à partir du 15 mai. ". Il résulte ainsi des dispositions du deuxième alinéa de l'article R. 424-5 du code de l'environnement que, si elles permettent au préfet d'autoriser une période de chasse complémentaire par vénerie sous terre du blaireau à compter du 15 mai, elles n'ont pas pour effet d'autoriser la destruction de petits blaireaux ou de nuire au maintien de l'espèce dans un état de conservation favorable, le préfet étant notamment tenu, pour autoriser cette période de chasse complémentaire, de s'assurer, en considération des avis de la commission départementale de la chasse et de la faune sauvage et des circonstances locales, qu'une telle prolongation n'est pas de nature à porter atteinte au bon état de la population des blaireaux ni à favoriser la méconnaissance, par les chasseurs, de l'interdiction légale de destruction des petits blaireaux.

12. Il résulte de l'instruction, et notamment des nombreuses et concordantes publications zoologiques produites par les associations requérantes, que les blaireautins naissent durant les mois de janvier à mars, que leur sevrage, qui n'est qu'une étape de leur régime alimentaire et non un signe d'indépendance, fait qu'ils sont encore présents dans les terriers entre mai et septembre, durée sur laquelle empiète la période complémentaire de chasse instituée par la préfète de la Haute-Vienne. La période complémentaire de chasse aux blaireaux ainsi ouverte conduit à tuer de jeunes animaux, non encore émancipés et dépendants de leur mère. Dans ces conditions, et alors que la croissance démographique du blaireau est faible et que l'arrêté attaqué n'est assorti d'aucune prescription évitant une destruction excessive d'individus telle que la fixation d'un nombre maximal d'animaux juvéniles susceptibles d'être abattus, la préfète de la Haute-Vienne a entaché son arrêté sur ce point d'une inexacte application des dispositions de l'article L. 424-10 du code de l'environnement.

13. Il résulte de ce qui précède que l'arrêté du 13 juillet 2023 de la préfète de la Haute-Vienne, en tant qu'il autorise une période complémentaire de vénerie sous terre du blaireau du 15 juillet au 14 septembre 2023, doit être annulé.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 1 800 euros à verser aux associations Aves France et One voice au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'intervention de la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne est admise.

Article 2 : L'arrêté du 13 juillet 2023 par lequel la préfète de la Haute-Vienne a autorisé une période complémentaire de chasse du blaireau par vénerie sous terre du 15 juillet 2023 au 14 septembre 2023 est annulé.

Article 3 : L'Etat versera aux associations Aves France et One voice la somme globale de 1 800 (mille huit cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à l'association Aves France, à l'association One voice, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et à la fédération départementale des chasseurs de la Haute-Vienne. Une copie en sera adressée au préfet de la Haute-Vienne.

Délibéré après l'audience du 21 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Normand, président,

M. Christophe, premier conseiller,

Mme Gaullier-Chatagner, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2024.

Le rapporteur,

F. CHRISTOPHE

Le président,

N. NORMAND La greffière,

M. A

La République mande et ordonne

au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme

Pour le Greffier en Chef,

La Greffière

M. A

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